
DOSSIER : « Chiapas, une paix en attente »
18 juin 2026
Activités du SIPAZ (mi-février à mi-mai 2026)
18 juin 2026Des personnes venues des quatre coins du monde ont bravé la violence, s’engageant au péril de leur vie et utilisant la documentation comme outil. Ici, les langues résonnaient dans toute leur richesse. Par leur présence et leurs dénonciations, ces personnes ont diminué les attaques militaires et paramilitaires dans différentes régions du Chiapas. La solidarité a alimenté la résistance, éclairant les sombres méandres de la violence et de la guerre
S i la citation qui ouvre cet article fait référence au projet des Camps Civils de Paix (CPC), devenu par la suite les Brigades Civiles de Paix (BRIco), développé par la Coordination des organisations non gouvernementales pour la paix (CONPAZ) et le Centre des droits humains Fray Bartolomé de las Casas (Frayba) au Chiapas après le soulèvement de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) en 1994, elle évoque également l’élément fondamental de ce qui allait devenir, un an plus tard, le Service International pour la Paix (SIPAZ) : l’accompagnement international.
Le SIPAZ a consolidé sa présence en recourant aux principaux principes de ce qu’implique cette forme d’intervention civile pour la paix, qui avaient déjà été utilisés dans des contextes de guerre dans des pays comme le Guatemala et la Colombie : des personnes d’autres pays qui, dans un acte de solidarité, se rendent présentes dans les lieux et aux moments de plus grande tension pour mettre fin à la violence (effet dissuasif), combinant cette stratégie avec la production et la diffusion d’informations destinées à des acteurs clés et à l’opinion publique en général afin de renforcer la solidarité nationale et internationale (effet boomerang, générant des actions de rebond de la part de tiers).
Pour approfondir la question de l’accompagnement international, nous avons mené un entretien avec le Mouvement suédois pour la réconciliation (SweFOR), une organisation présente au Chiapas depuis 2000. Lors de cet entretien, SweFOR a réaffirmé sa conviction que la présence d’individus et d’organisations internationales dans les communautés et territoires du Chiapas confrontés à la violence, aux conflits ou aux violations des droits humains a permis de protéger des leaders sociaux, des défenseur.e.s des droits humains et des communautés en situation de risque grâce à une présence non armée. SweFOR a déclaré : « L’accompagnement international est un outil et une source d’espoir pour les personnes et les communautés confrontées à l’injustice ou au risque. Il leur montre qu’il existe des acteurs capables d’observer, d’accompagner et d’être présents en signe de solidarité, ce qui les encourage à persévérer. » SweFOR a souligné que dans le cas du SIPAZ, sa présence prolongée sur le terrain lui a permis de « tisser des relations de confiance durables avec de nombreux acteurs », un aspect qu’il considère comme « extrêmement important lorsqu’on travaille sur des questions aussi sensibles que les risques et les violations des droits humains impliquant des personnes ayant subi des violences du fait de leur militantisme ».
« L’accompagnement international est un outil et une source d’espoir pour les personnes et les communautés confrontées à l’injustice ou au risque ».
« tisser des relations de confiance durables avec de nombreux acteurs », un aspect qu’il considère comme « extrêmement important lorsqu’on travaille sur des questions aussi sensibles que les risques et les violations des droits humains ».
SweFOR a également constaté que le principal apport du SIPAZ, au-delà de sa présence physique et protectrice, réside dans sa capacité à collecter et diffuser des informations au fil du temps : « Le SIPAZ a réussi à donner une dimension plus globale aux informations concernant la situation au Chiapas et au Mexique. Ainsi, les communautés disposent d’un canal leur permettant de rendre visible la situation des droits humains sur leurs territoires. Le site web du SIPAZ constitue une base de données historiques extrêmement riche et exhaustive. Il offre un accès privilégié à la mémoire même de la lutte pour la défense des droits humains au Mexique. »
« Le site web du SIPAZ constitue une base de données historiques extrêmement riche et exhaustive. Il offre un accès privilégié à la mémoire même de la lutte pour la défense des droits humains au Mexique. »
En général, les observateurs internationaux tendent à agir en tant qu’observateurs impartiaux, facilitant le dialogue et contribuant au règlement pacifique des différends. « Un acteur international comme le SIPAZ peut servir de pont, d’acteur extérieur digne de confiance, puisqu’il n’a aucun intérêt politique ou économique dans les conflits en cours. C’est un acteur qui peut jouer un rôle très important dans le rétablissement de la confiance et le renforcement du tissu social », a reconnu SweFOR.
« Un acteur international comme le SIPAZ peut servir de pont. (…) C’est un acteur qui peut jouer un rôle très important dans le rétablissement de la confiance et le renforcement du tissu social »
SweFOR a toutefois souligné que ces dernières années, le modèle a dû relever de nouveaux défis. L’un d’eux est la limitation des ressources économiques et humaines, car de nombreuses organisations dépendent de financements extérieurs et de bénévoles.
Par ailleurs, si la présence d’observateurs internationaux a contribué à dissuader les actes de violence grâce à l’attention qu’elle suscite auprès des gouvernements, des organisations internationales et de l’opinion publique, son impact reste limité en l’absence de volonté politique de la part des autorités pour traiter les problèmes signalés. Cependant, malgré le caractère limité des interventions formelles, une certaine visibilité a été maintenue, obligeant « les acteurs étatiques à agir d’une manière ou d’une autre, à reconnaître les problèmes », a observé SweFOR.
Cette situation s’inscrit dans un contexte mondial où les violations des droits humains sont de plus en plus considérées comme des « dommages collatéraux », et où les mécanismes internationaux chargés de faire respecter le cadre des droits humains (les Nations Unies ou la Commission interaméricaine des droits humains) sont confrontés à leurs propres crises et limites. « Il est inquiétant de constater que l’ensemble du système ou de la structure de protection et de défense des droits humains est en train de s’affaiblir », a reconnu SweFOR.
« Il est inquiétant de constater que l’ensemble du système ou de la structure de protection et de défense des droits humains est en train de s’affaiblir »
De même, la sécurité des accompagnateurs eux-mêmes est menacée, notamment dans les contextes où persistent des groupes armés, comme le crime organisé, dont la présence s’est accrue au Chiapas ces dernières années. « Il est très complexe de comprendre les intérêts de chacun et les liens entre les autorités, les groupes armés locaux et les grandes organisations criminelles. Il est complexe, pour un accompagnateur ou une organisation d’accompagnement, de savoir où nous pouvons et ne pouvons pas intervenir. Ces acteurs cherchent également à opérer sans contrôle international. Le coût politique leur importe peut-être moins qu’aux autorités, mais l’accompagnement international a un rôle crucial à jouer pour documenter et mettre en lumière ces agissements », a conclu SweFOR.
Le domaine de l’accompagnement international a évolué pour s’adapter aux contextes changeants. « Ici, au Chiapas, nous avons dû faire preuve de flexibilité car le contexte a beaucoup évolué au cours des 30 dernières années, du soulèvement zapatiste à nos jours, tant sur le plan politique que du fait de la violence liée au crime organisé », a expliqué SweFOR.
En tant qu’organisations d’accompagnement, « nous avons développé une approche plus globale, qui ne se limite pas à la présence physique d’un observateur sur le terrain, mais intègre également d’autres outils tels que la diffusion d’informations, des outils d’analyse et, dans le cas de SIPAZ, des méthodologies pour la transformation positive des conflits. Nous avons réussi à collaborer avec les organisations locales que nous soutenons pour mettre en lumière des enjeux cruciaux et ouvrir un espace civique dans des contextes et des périodes particulièrement complexes », a souligné SweFOR.
Dans l’ouvrage de Frayba de 2020 mentionné en introduction, SIPAZ affirmait que « la réponse de la société civile, exprimée à travers l’accompagnement national et international, continue de permettre la coordination des actions de solidarité, d’accroître leur portée et de favoriser une logique d’échange croissante qui dépasse la simple limitation de la violence directe aux processus locaux organisés. (…) [Un échange où] les points à questionner ou à (re)construire transcendent les frontières géographiques pour nous conduire au cœur même de concepts tels que l’humanité et la dignité. » Six ans après la publication de cet ouvrage, ces points demeurent essentiels pour notre avenir dans un monde de plus en plus turbulent et violent.
« Les points à questionner ou à (re)construire transcendent les frontières géographiques pour nous conduire au cœur même de concepts tels que l’humanité et la dignité. »




