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A l’occasion de notre 30e anniversaire, nous avons souhaité rencontrer des personnes qui ont côtoyé le SIPAZ au fil des ans. Parmi elles, Jorge Santiago, défenseur des droits humains renommé, théologien et guide pastoral au Chiapas. Sa vie est profondément liée aux processus sociaux, ecclésiaux et autochtones qui ont façonné l’histoire contemporaine de la région, notamment depuis le soulèvement zapatiste de 1994. Son emprisonnement en 1995, après avoir été accusé d’être un dirigeant de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), a duré un peu plus de deux mois dans une prison de haute sécurité et revêtait une forte dimension politique. La solidarité de diverses organisations nationales et internationales a contribué à sa libération. Cet épisode a profondément marqué son parcours, réaffirmant son engagement en faveur de la consolidation de la paix et de la défense des droits humains. Il continue d’apporter son soutien à divers processus et organisations au Chiapas. Sa vie témoigne de sa constance, de sa résilience et de son espoir dans l’un des contextes les plus complexes du Mexique.
Le SIPAZ : Né en temps de guerre
Fort d’une longue expérience d’engagement, Jorge Santiago se souvient que la naissance du SIPAZ s’est inscrite dans un contexte très particulier : en 1995, le Chiapas était un territoire en proie à la peur. Les barrages militaires sur les routes, les communautés sous surveillance, la présence constante de l’armée, les infiltrations, les groupes paramilitaires et les massacres comme celui d’Acteal en 1997 ont marqué une époque où le mot « paix » n’était pas un idéal abstrait, mais une nécessité vitale. C’est dans ce contexte que le Service International pour la Paix (SIPAZ) a vu le jour. Son nom n’était pas anodin : il s’agissait d’une prise de position contre la violence, d’une décision d’être présent en tant que société civile organisée partout où des vies étaient menacées.
Le SIPAZ est né dans ce contexte, se souvient Jorge, au sein d’un réseau plus vaste d’organisations nationales et internationales qui comprenaient qu’une présence civile pouvait contribuer à endiguer la violence. Inspiré par le travail pastoral et les efforts de médiation menés par des personnalités telles que Samuel Ruiz García, évêque de San Cristóbal de Las Casas et médiateur dans le dialogue, le SIPAZ s’est fixée une mission claire : accompagner, observer, documenter et rendre visible ce qui se passait dans les communautés.
Trente ans plus tard, comme le souligne Jorge Santiago, le SIPAZ n’a pas seulement été témoin de l’histoire contemporaine du Chiapas, « mais a aussi participé activement à sa transformation. Sa présence constante, discrète mais ferme a contribué à ouvrir des espaces de dialogue, à documenter les violations des droits humains, à soutenir les processus communautaires et à maintenir l’espoir quand tout semblait s’effondrer. »
Le pouvoir de la présence visible
Dès sa création, le SIPAZ a opté pour une stratégie particulière, se souvient Jorge : la visibilité. Dans les années 1990, la présence d’observateurs internationaux a fait office de « bouclier ». Le port d’un gilet reconnaissable, l’identification publique, la publication de communiqués de presse et l’entretien de relations avec les ambassades pouvaient dissuader les agressions.
La logique était simple : si le monde observait, le coût politique de la répression augmentait. Lors des accords de San Andrés, la société civile organisée a encerclé les lieux de négociation. Journalistes, caméras et représentants internationaux étaient présents. La paix n’était pas seulement une affaire entre l’État et l’EZLN : c’était une cause collective.
Le SIPAZ avait compris que sa prise de parole publique faisait partie de sa responsabilité, affirme également Jorge : « Chaque communiqué de presse, chaque rapport, chaque visite aux ambassades a contribué à maintenir le Chiapas au sein de l’agenda internationale. À une époque où l’information était fragmentée et souvent manipulée, la systématisation des données et l’analyse rigoureuse sont devenues l’un de ses plus grands apports», a déclaré Jorge.
Aujourd’hui, ceux qui consultent les archives de SIPAZ, couvrant trente ans d’histoire, peuvent reconstituer une grande partie de l’histoire politique et sociale du Chiapas de 1995 à nos jours, en espagnol, en anglais, en français et en allemand.
Documenter pour se souvenir ; interpréter pour agir
« L’une des contributions les plus importantes du SIPAZ réside dans sa capacité de documentation et d’analyse. L’organisation ne se contente pas de dénoncer des incidents isolés ; elle cherche à comprendre les processus, à identifier les tendances et à situer le local dans un cadre global », a souligné Jorge.
Cette perspective stratégique est l’une de ses “marques de fabrique” : ne pas se contenter de la surface, mais toujours questionner les causes structurelles de la violence. « Dans un monde saturé d’informations, la capacité de discerner, de contextualiser et d’offrir une interprétation approfondie est, en soi, un acte de construction de la paix », a-t-il affirmé. « Dans un monde interconnecté, la paix doit également être envisagée dans une perspective globale », a-t-il ajouté.
Accompagner sans rechercher la lumière des projecteurs
Le SIPAZ a cultivé un style particulier, souligne également Jorge : accompagner sans s’approprier les processus. L’organisation a entretenu des liens étroits avec des organisations comme le Centre des droits de humains Fray Bartolomé de las Casas, a collaboré avec des institutions ecclésiastiques, a participé à des plateformes pour la paix et a soutenu des initiatives communautaires, mais elle recherche rarement la notoriété.
Au lieu d’imposer ses idées, elle écoute. Au lieu de parler à la place des autres, elle donne la parole à chacun. Elle accompagne les processus éducatifs, les réunions d’analyse et les réflexions collectives. Elle soutient la formation, la systématisation et la collaboration entre les parties prenantes. « Cette approche a permis à SIPAZ d’être perçue non pas comme un acteur extérieur venant diriger, mais comme un allié fiable », a conclu Jorge.
Une organisation à visage féminin
Ces dernières années, le SIPAZ a connu une transformation significative : son équipe est désormais majoritairement composée de femmes. Loin d’être une simple anecdote, cette composition a façonné un style de travail caractérisé par la collaboration, la sensibilité interculturelle et l’ouverture spirituelle.
Dans un état où les femmes autochtones ont été à la tête des processus communautaires et de la résistance silencieuse, la présence féminine au sein de SIPAZ a renforcé une éthique du soin : soin des mots, des processus et des relations.
La paix ne se construit pas uniquement autour des tables de négociation ; elle se tisse aussi à travers les rencontres, les cérémonies, les espaces d’écoute et le dialogue interreligieux. Le SIPAZ a su créer ces espaces, accueillant catholiques, évangéliques et personnes sans appartenance religieuse, tous unis par une aspiration commune : une vie digne.
Mémoire et avenir : entre défis et espoir
Si, dans les années 1990, la violence était clairement associée à un conflit entre l’État et l’EZLN, le contexte actuel est plus complexe. Le crime organisé, les conflits territoriaux, les migrations forcées et les économies illicites ont profondément transformé le contexte. Face à cette réalité, le SIPAZ a dû repenser son approche d’accompagnement de personnes en situation de crise. Plutôt que de se positionner comme un rempart visible, il a choisi de renforcer les réseaux, d’approfondir son analyse et de créer des espaces de collaboration.
« Le défi du SIPAZ pour l’avenir est de ne pas perdre ce qui a été acquis : cette capacité d’analyse approfondie, cette vision stratégique, cet engagement auprès des personnes qui luttent pour des alternatives systémiques face à la violence et à la dépossession », souligne Jorge.
Mais le SIPAZ est aussi « appelé à franchir une nouvelle étape », ajoute-t-il : proposer clairement sa propre vision de la paix, créer des espaces où cette vision puisse se manifester, transformer son expérience accumulée en un cadre qui éclaire les débats nationaux et internationaux. « L’espoir que le SIPAZ a contribué à nourrir n’est pas un optimisme vain. C’est la conviction, forgée jour après jour, qu’une autre réalité est possible », conclut-il.







