Problemáticas - OAXACA

Conflit social au Oaxaca: quelques clefs de lectura

La ville et l’état de Oaxaca se sont maintenus au centre des débats politiques mexicains depuis le mois de juin dernier, un fait relativement surprenant quand on considère qu’il s’agit de l’un des états de plus haute marginalisation économique et politique du pays. Le 14 juin dernier un sit in de la section 22 du Syndicat National des Enseignants (SNTE) qui se tenait au milieu du centre historique de la ville de Oaxaca a été violemment réprimé.  Bilan : 4 morts et 92 blessés, selon les chiffres publiés par le syndicat sans qu’ils aient été confirmés officiellement. Suite à la répression, une dispute d’ordre syndical qui revendiquait une augmentation des salaires s’est rapidement converti en un conflit beaucoup plus ample au sein duquel les secteurs sociaux et mouvements les plus divers de la société de Oaxaca ont commencé à prendre part.

Le rejet de cette tentative d’expulsion a uni un grand nombre de mouvements non conformes en une seule revendication : la destitution du gouverneur, Ulises Ruiz Ortiz. En fonction de cet objectif, un sit in massif a été organisé dans la ville de Oaxaca en venant à occuper les rues, les édifices publics, les stations émettrices de radio et de télévision, etc. L’Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca (APPO) a été formée et a travaillé pendant 5 mois comme gouvernement en résistance, ne permettant pas l’entrée de la police (perçue au Oaxaca comme une force répressive peu respectueuse des droits humains au long des dernières décennies) dans les zones occupées, légiférant sur divers aspects de la vie quotidienne de la ville et offrant des informations alternatives à celles diffusées officiellement par le biais de nombreuses radios et au travers d’Internet(1).

Le dimanche 29 octobre, plus de 4000 agents de la Police Fédérale Préventive (PFP) ont pris possession du centre historique et de plusieurs rues de la ville de Oaxaca, après avoir rompu des barricades en utilisant des chars anti-émeutes qui jetaient de l’eau sous pression. Les bilans préliminaires des organisations sociales parlent de 4 morts (y compris un mineur), de dizaines de blessés, d’environ 50 personnes arrêtées et la fouille de la même quantité de maisons.

Le 10 novembre, le Centre des Droits Humains Miguel Agustín Pro Juárez (Prodh) a publié un nouveau bilan de plus de 80 détentions arbitraires et 59 personnes disparues. Ce Centre et plusieurs autres organismes des droits humains ont affirmé que la présence de la PFP, loin de garantir la sécurité “a conduit à une grave détérioration de la situation des droits humains dans l’entité, une situation caractérisée par des violations aux droits à la vie, à l’intégrité et sécurité personnelles, à la liberté d’expression et à un juste procès”.

Selon la Commission Juridique de l’APPO, jusqu’au 12 décembre 2006, les chiffres approximatifs des violations des droits humains les plus flagrantes étaient de :

    • 220 détenu(e)s.
    • 35 disparu(e)s.
    • 18 personnes exécutées.
    • Un nombre indéterminé de cas de torture.
    • Plus de 720 mandats d’arrêt qui pourraient encore être appliqués.

Selon le rapport de la Commission Nationale des Droits Humains (CNDH), présenté le 18 décembre, le nombre de détenus et de morts est encore plus élevé :

“Nous avons enregistré 349 personnes détenues, 370 blessés et 20 morts, parmi lesquels 11 ont perdu la vie dans des situations directement liées aux faits(2).

Les origines du conflit actuel

Pour comprendre la crise actuelle et la massive mobilisation populaire à Oaxaca, il faut tenir compte de la situation structurelle de pauvreté et de marginalisation dont le Oaxaca a souffert pendant plusieurs siècles. C’est l’un des états les plus pauvres de la République mexicaine au côté du Chiapas et du Guerrero, et celui qui compte le plus grand nombre d’habitants autochtones.

Dans ce contexte, le gouvernement d’Ulises Ruiz (du Parti Révolutionnaire Institutionnel, PRI) a provoqué depuis son arrivée au pouvoir en 2004 une croissante non-conformité de la part de plusieurs secteurs de la population. Il a gagné les élections au poste de gouverneur avec une marge étroite et au milieu de suspicions de fraude. Dès les premiers mois, son gouvernement a été dénoncé comme étant autoritaire et peu respectueux des droits humains. Plusieurs mouvements paysans et indigènes ont été violemment réprimés(3). Le journal local ‘Noticias’ (‘Nouvelles’ en français), critique du gouverneur, a souffert la prise en otages(4) de 31 de ses employés dans les bureaux du journal durant un mois et continue à recevoir des menaces constantes. D’autres accusations incluent le chantage exercé contre les maires n’appartenant pas au PRI, afin qu’ils se joignent à la campagne du candidat du PRI à la présidence fédérale (élections du 2 juillet dernier), Roberto Madrazo, ceci sous la menace d’être destitués par le Congrès de l’état de Oaxaca qui est dominé par ce même parti.

La mobilisation populaire

La création de l’APPO qui réunit plus de 300 organisations est notable en soi : par le passé, en dépit de la force habituelle des mobilisations à Oaxaca, les différences internes provoquaient généralement des divisions, ce qui limitait fortement leur possibilité de faire une différence. Parallèlement et dans une certaine mesure sous la protection de ce processus, des mouvements populaires (qui regroupent des partis politiques, organisations sociales, syndicats, etc.) provenant de dizaines de municipalités de Oaxaca ont occupé les mairies et ont provoqué la destitution de fait de maires proches d’Ulises Ruiz. Ils se sont ensuite présentés comme les uniques gouvernements légitimes.

A la fin octobre, l’APPO et le mouvement du syndicat des enseignants, qui avaient contrôlé la ville de Oaxaca pendant près de 5 mois avaient déjà subi différentes actions répressives : environ 10 assassinats, l’emprisonnement de 5 de leurs dirigeants, le harcèlement et les menaces, etc. D’un autre côté, certains se sont prononcés contre le mouvement en dénonçant les excès de violence des actions de gouvernement que l’APPO et le syndicat des enseignants réalisaient, en particulier en ce qui concerne le maintien de l’ordre et de la sécurité. Certains analystes font en revanche l’éloge de ce mouvement comme source d’espérance et comme le signe d’un nouvel éveil de la conscience du peuple de Oaxaca las de la tyrannie du PRI. Certains parlent même de la “Commune de Oaxaca”, en établissant un parallélisme avec la « Commune de Paris », un gouvernement populaire qui regroupa plusieurs mouvements révolutionnaires et gouverna cette ville de France pendant deux mois en 1871(5).

D’un autre côté, les critiques n’ont pas manqué. Elles se centrent sur le caractère supposément violent de ce mouvement (ce que l’APPO nie), sur les dérangements que le fait de bloquer les rues provoque pour la population en général et sur la tendance du syndicat des enseignants à se préoccuper de ses seuls intérêts. Certains ont aussi cherché à lier ce mouvement populaire avec des guérillas, mais il s’agit apparemment d’actes de propagande diffusée par le gouvernement de Oaxaca pour justifier l’entrée de la force publique fédérale (Police Fédérale Préventive ou Armée).

Pour mieux connaître la situation des violations aux droits humains qui étaient dénoncées, en particulier contre le mouvement populaire, le Réseau du Oaxaca pour les Droits Humains et le Réseau National « Tous les Droits pour Tous et Toutes » ont convoqué une Mission d’Observation Civile. Au mois de septembre, le SIPAZ a pris part à cette mission qui a constaté de graves violations des droits humains : homicides, détentions illégales de dirigeants et, après coup, la fabrication de délits contre ceux-ci, attaques à la liberté d’expression, menaces qui créent un climat généralisé d’anxiété. Ces violations semblent répondre à une tactique préméditée de la part du gouvernement de l’état de Oaxaca pour démanteler le mouvement populaire. Une version préliminaire du rapport d’observation est accessible au travers de la section portant sur le Oaxaca de la page Internet du SIPAZ(6).

Début 2007, l’APPO semble présenter un phénomène d’usure, particulièrement visible si l’on observe la quantité décroissante de participants dans les marches qu’elle convoque. Elle centre désormais ses revendications autour du thème de la libération des prisonniers sans pour autant renoncer à celui de la démission d’Ulises Ruiz. Il n’est pas clair si elle peut encore compter avec son principal allié, la section 22 du syndicat des enseignants dont les demandes initiales (augmentation de salaires) semblent avoir été couvertes.

La réponse de la part du gouvernement

Durant ces mois de crise, le gouvernement de Oaxaca semble avoir misé sur la récupération de l’ordre public, en recourant à la force et en demandant le soutien des corps fédéraux de sécurité pour expulser le sit in. Dans un premier moment, le gouvernement fédéral a cependant décidé de dialoguer avec le mouvement populaire. Peut-être suite au délicat antécédent de San Salvador Atenco(7) au mois de mai ou parce qu’il avait besoin de protéger son image face aux élections en porte (juillet). A ces fins, une table  de négociation a été créée entre l’APPO, le syndicat enseignant et le Ministre de l’Intérieur. Les négociations s’avérèrent difficiles : l’APPO et le syndicat enseignant exigeaient la démission d’Ulises Ruiz comme un point non négociable alors que Carlos Abascal (le Ministre de l’Intérieur à ce moment-là) insistait sur le fait que le gouvernement fédéral n’avait pas la capacité légale de destituer un gouverneur.

Le manque d’avancées des négociations se devait en partie aux résultats des élections fédérales du 2 juillet dernier. Le vote de contestation exercé contre le PRI au Oaxaca fit penser que convoquer de nouvelles élections au poste de gouverneur impliquerait une victoire du PRD (Parti de la Révolution Démocratique, plus à gauche). Une autre option était qu’Ulises Ruiz demande une période de congés et que le Congrès de Oaxaca (majoritairement du PRI) élise un gouverneur intérimaire. Il y avait d’autres intérêts en jeu : les négociations entre le PRI et le PAN sont marquées par la marge étroite que le PAN possède au sein du congrès fédéral, ce qui l’amène à avoir besoin du PRI pour gouverner. En septembre, l’APPO a organisé une caravane massive qui s’est dirigée vers la ville de Mexico, ceci afin d’exiger la disparition des pouvoirs auprès du Sénat, la seule figure constitutionnelle qui peut exiger la nomination d’un nouveau gouvernement au Oaxaca.

Pendant des mois, Ulises Ruiz s’est nié à démissioner, ce qui a conduit le conflit à s’enliser et les pouvoirs publics à se trouver paralysés dans un climat d’impossibilité institutionnelle de gouverner. Depuis la mi octobre, l’armée fédérale a mobilisé ses forces terrestres, maritimes et aériennes(8) de manière spectaculaire, ce qui a provoqué la peur d’une expulsion violente. D’un autre côté, le Ministère de l’Intérieur a établi des ultimatums successifs, en menaçant d’utiliser la force si les enseignants ne retournaient pas au travail et l’APPO ne livrait pas la ville de Oaxaca(9).

Le 27 octobre, une série de faits violents a provoqué la mort de 4 personnes (parmi lesquelles un journaliste des USA) et plusieurs blessé dans différentes parties de la ville de Oaxaca. Face à cette situation, le gouvernement fédéral a annoncé l’entrée des forces fédérales. Le dimanche 29, la Police Fédérale Préventive (PFP) a commencé depuis tôt son entrée dans la ville et a pris le contrôle de la place centrale pendant la nuit. En même temps, une manifestation qui cherchait à empêcher l’avancée de la PFP a été organisée. La veille, l’APPO avait appelé ses bases à ne pas répondre aux provocations. Des faits de violence furent cependant rapportés avec des bilans différents selon les sources : tandis que l’APPO parlait de pour le moins 4 morts, le gouvernement fédéral a affirmé qu’il n’y en avait eu aucun.

Face à l’opération policière, la Commission Interaméricaine des Droits Humains, la Fédération Internationale des Droits Humains, Amnistie Internationale, entre autres ont exprimé leur préoccupation et ont condamné la violence avec laquelle elle avait été réalisée. De son côté, le bureau mexicain du Haut Commissaire des Nations Unies pour les Droits Humains a lamenté les faits et demandé une enquête exhaustive qui éclaircisse ce qui s’était passé.

Dates et évènements les plus importants

  1. Page Web de l’APPO top
  2. Voir La Jornada, 19/12/2006, CNDH: "le conflit se poursuit à Oaxaca; il n’existe pas les conditions suffisantes pour respecter les droits humains " top
  3. Voir “Dates clés” de la section portant sur le Oaxaca de la Page Internet du SIPAZ top
  4. Voir La Jornada, 21/08/2006 top
  5. En dépit de la nouveauté de cette expérience de gouvernement populaire et de ses avancées en matière sociale, la Commune de Paris a finalement été réprimée, causant plus de 30.000 personnes tuées et 50.000 personnes exécutées. top
  6. SIPAZ - Oaxaca top
  7. Article de La Jornada, juin 2006 top
  8. Article de La Jornada, octobre 2006 top
  9. Article de La Jornada, octobre 2006 top

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