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:: BULLETIN DU SIPAZ: Vol IV No. 2 - Mai 1999

-> Synthèse Actions recommandées
-> Actualité CHIAPAS: la bataille concernant
les droits et la culture autochtone
continue
  Deux millions et demi de
mexicains ont répondu à
la consultation zapatiste
-> Dossier La "Voix de Cerro Hueco":
un cri venu de derrière
les barreaux
-> Analyse La societé civile:
le troisième acteur
en dispute
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:: SYNTHÈSE

Le 21 mars dernier, l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), relayée par différents groupes de la société civile mexicaine, a organisé une consultation populaire portant sur le thème des droits indigènes. A cette fin, 5000 délégués zapatistes s'étaient déployés dans les 32 Etats qui forment le Mexique.

Ainsi, ce sont plus de 2 millions et demi de Mexicains qui ont participé à ce vote ; 96% d’entre eux ont répondu par l'affirmative aux quatre questions qui leur étaient posées. Un des résultats les plus significatifs a été le soutien octroyé à la proposition législative de la COCOPA (Commission pour la concorde et la pacification, formée par des membres du Congrès issus de toutes les tendances politiques) visant à mettre en application les Accords de San Andrés signés en 1996. Il est important de rappeler que ce texte a été rejeté par le gouvernement fédéral tandis que l’EZLN considère toujours le respect de ces Accords comme une des principales conditions à la reprise des négociations de paix.

Bien que ce vote n’ait aucune valeur légale, il pourrait néanmoins obliger les membres du Congrès à réévaluer la proposition législative de la COCOPA. De plus, à l'approche des élections présidentielles (elles auront lieu en l'an 2000), la consultation remet à l’ordre du jour le thème des droits indigènes ainsi que celui du conflit au Chiapas.

Les autorités de l’Etat du Chiapas ont lancé plusieurs initiatives qui tendraient à prouver qu’il n’y a plus de conflit, que l’EZLN a commencé à se désarmer et que le Chiapas avance avec ou sans les zapatistes. Ainsi, en mars dernier, le gouverneur, Roberto Albores, a présenté une proposition de texte de loi sur les droits et la culture indigènes, en soulignant qu’elle s’inspirait des Accords de San Andrés. Critiquée pour son manque de profondeur, rejetée par l’EZLN, il est peu probable qu’elle permette d'apaiser les tensions. Mais, entre temps, cela suffit à donner l’impression auprès de l’opinion publique que le gouvernement travaille pour la paix.

Il en est de même en ce qui concerne la proposition de loi pour le désarmement, également présentée par le gouverneur du Chiapas. Celle-ci a été approuvée par le Congrès de l’Etat en février dernier. Bien que ce texte n'inclut point l'EZLN (ni les groupes paramilitaires), il a donné lieu à plusieurs "événements" largement médiatisés, au cours desquels de supposés zapatistes ont publiquement rendu leurs armes au gouverneur en échange d’une aide économique. L’EZLN a énergiquement dénoncé cette mascarade qui a pour acteurs non des zapatistes, mais des membres de groupes paramilitaires ou de simples délinquants. Dans certains cas, l'EZLN a même fourni d’amples détails sur ces personnes (jusqu’à leurs noms). Pourtant, si les images de présumés zapatistes remettant leurs armes au gouverneur Albores ont fait le tour du monde, le démenti zapatiste n’a, lui, pratiquement pas été diffusé.

A l’inverse de ce que semble vouloir indiquer ces "remises d’armes", la consultation prouve que le soutien apporté aux zapatistes, tant au niveau local que national, continue de croître.

Au Chiapas, plusieurs évènements suggèrent un possible renforcement de la position des zapatistes dans l’Etat.

Dans la "zone de conflit", la question du retour de milliers de déplacés demeure d'une priorité absolue. A cet égard, au cours d’une visite récente dans la Zone Nord, le SIPAZ a pu observer que quelques familles déplacées, de l’opposition (du PRD et zapatistes), ont pu retourner pacifiquement dans leurs communautés. De même, il a été noté une surprenante ouverture envers l’EZLN dans le discours de certains leaders du groupe paramilitaire "Développement, Paix et Justice", groupe à l’origine de graves conflits dans la zone.

Par ailleurs, le 7 avril dernier, la tension a monté à San Andrés Larraínzar lorsque le maire du PRI, élu en octobre 1998, a repris l’hôtel de ville avec le soutien de quelques centaines de policiers. Les zapatistes (qui n’ont pas voté au cours des élections passées) se sont retirés des édifices qu’ils occupaient pacifiquement depuis 1995. Cependant le jour suivant, entre 1000 et 3000 zapatistes sont revenus et ont à nouveau investi les lieux. La police s’est retirée sans faire plus de problèmes.

Le gouverneur a semblé faire marche arrière lorsqu’il a expliqué un peu plus tard que le problème était plus politique que légal et qu’il s’agirait dès lors de chercher une solution par la voie du dialogue. Cependant, le gouvernement du Chiapas continue à vouloir appliquer une loi qui vise à redéfinir les limites des différentes municipalités avec l’apparent objectif de miner l’influence politique zapatiste.

En outre, les témoignages de certains policiers détenus dans le cadre de l’enquête sur le massacre perpétré en décembre 1997 à Acteal, ont impliqué la police dans l’achat illégal d’armes et la protection des groupes paramilitaires auxquels ces armes sont destinées. Suite à ces accusations, deux ex-employés de l’Etat ont à leur tour été accusés.

Au niveau international, le Mexique a été l'un des 15 pays qui ont fait l’objet du plus grand nombre de critiques au cours de la dernière session de la Commission des Droits de l'Homme des Nations Unies. Le Haut Commissaire des Nations Unies pour les Droits de l'Homme, Mary Robinson, a annoncé sa visite au Mexique pour le mois d’octobre, satisfaisant ainsi la demande formulée par une centaine d’ONG mexicaines. Dans son rapport du mois de mars, Amnesty International a vigoureusement dénoncé les violations systématiques des droits de l'Homme au Mexique, et plus particulièrement dans les Etats du sud du pays ( Chiapas, Oaxaca et Guerrero) où des groupes armés d’opposition sont présents.

A court terme, il semble vain d'espérer une solution au conflit du Chiapas. Malgré tout, l’EZLN continue à lancer des initiatives visant à attirer l’attention publique et à susciter une mobilisation de la société civile (qui désormais joue un rôle-clé dans le cadre d’une éventuelle résolution du conflit) ; en même temps, il paraît plutôt improbable que l’EZLN puisse reprendre des négociations fructueuses avec le gouvernement d'Ernesto Zedillo.

Beaucoup d’analystes politiques s’accordent à penser qu'en l'attente de la fin de son mandat, le président Zedillo a opté pour "gérer" le conflit tout au plus, sans chercher à lui donner une solution d'ordre politique ou militaire. Les initiatives politiques du gouvernement fédéral - qui semblent avoir comme objectif la recherche de la paix mais qui, dans la mesure où elles ne prennent pas en considération à l’EZLN, ont peu de chances d’aboutir - semblent confirmer cette hypothèse. D’un autre côté, la forte militarisation du Chiapas leur permet de maintenir un contrôle étroit sur la zone, dont le coût s'est traduit par une recrudescence des violations des droits de la personne comme les observateurs internationaux ont pu en faire état régulièrement. Il existe bien des signes indiquant que les communautés tendent à refuser la violence pour résoudre les conflits locaux. Cependant, en raison du manque de perspectives pour trouver des solutions à des problèmes de fond, telles que la misère généralisée et l’oppresion politique, il est probable que la tension, les divisions et la violence continuent de progresser.

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Actions recommandées

  1. Enjoindre l'administration de Zédillo de :
    • Démanteler les groupes civils armés / paramilitaires;
    • Ordonner une réduction substantielle des troupes fédérales dans les zones de conflit comme un signal véritable et concret de sa volonté de dialogue.
  2. Pour les citoyens de l'Union Européenne : demander à vos gouvernements et parlementaires respectifs de prendre en compte la clause démocratique de l'accord commercial entre le Mexique et l'Union Européenne.
  3. Exhorter la COCOPA à réaliser de grands efforts pour maintenir l'unité de ses propositions et de ses actions, et à poursuivre son travail de coopération, en faisant prévaloir l'intérêt supérieur de la paix sur les positions partisanes.
  4. Diffuser l’information - comme ce rapport - sur la situation actuelle au Chiapas.

Merci d'écrire à:

Lic. Ernesto Zedillo Ponce de León
Presidente de la República
Palacio Nacional
06067 México, DF - México
Fax: (int-52) (5) 271 1764 / 515 4783

Roberto Albores Guillén
Gobernador de Chiapas
Palacio de Gobierno
29009 Tuxtla Gutiérrez, Chiapas - México
Fax: (int-52) (961) 20917

Comisión de Concordia y Pacificación
Paseo de la Reforma # 10, piso 17
06018 México, DF - México
Fax: (int-52) (5) 140 3288

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:: ACTUALITÉ

CHIAPAS: la bataille concernant les droits et la culture autochtone continue

Début mars, le gouverneur du Chiapas, Roberto Albores Guillen, a présenté son nouveau projet de loi concernant les droits et la culture autochtone. Il a déclaré que cette initiative était fondée sur les Accords de San Andrés et sur le projet de loi présenté par le président Zedillo au Congrès l’an dernier. Cependant, cette proposition est considérée très vague et ne semble pas refléter les Accords de San Andres, particulièrement ce qui aurait trait au respect du droit à l’auto-détermination et à l’autonomie des peuples autochtones. En ce qui concerne l’accès aux ressources naturelles et à la terre, le projet de loi mentionne uniquement les sanctions à appliquer, par exemple, pour dommages causés à l’environnement. De plus, elle n’accorde aucun droit aux communautés autochtones.

La présentation de cette initiative de loi s’est effectuée au même moment que la préparation de la consultation nationale Pour la reconnaissance des droits des peuples autochtones et pour la fin de la guerre d’extermination (pour plus de détails sur la consultation, voir l’article : Deux millions et demi de mexicains ont répondu à la consultation zapatiste à continuation).

Approbation de la Loi d’amnistie

Le 25 février, le Congrès local a entériné la "Loi d’amnistie pour le désarmement des groupes civils du Chiapas" et l’a fait parvenir au Congrès fédéral pour approbation. Le gouvernement de l’Etat a organisé des centaines de réunions dans les communautés et avec les organisations chiapanèques pour la promouvoir et pour obtenir l’appui des habitants du Chiapas. Un représentant d’une organisation de base de Chilon, a confié à SIPAZ: «La consultation gouvernementale s’est réalisée seulement là où le PRI est majoritaire, et les signatures récoltées avaient pour but d’acheter l’appui des représentants des "ejidos" (terres communales).» La loi approuvée refuse l’amnistie aux membres de l’EZLN et des organisations civiles ayant une structure, un entraînement ou une discipline similaires à celles de l’armée. Des projets de production et une aide technique sont offerts aux personnes qui déposent volontairement les armes, pour favoriser leur développement économique. Le délai octroyé pour déposer les armes est de 120 jurs à compter de l’entrée en vigueur de la loi.

Entre-temps, le gouvernement de l'État a annoncé que depuis le soulèvement zapatiste, 15 000 sympathisants zapatistes avaient déserté l’EZLN et que le sous-commandant Marcos en était directement responsable. Le gouverneur donnait ensuite l’exemple de 14 miliciens zapatistes ayant remis leurs armes dans la municipalité de Ocosingo à la fin du mois de mars, événement qui a été accompagné d’un grand battage médiatique mais qualifié par l’EZLN de «farce et de mise en scène», déclarant que les 14 présumés zapatistes étaient en réalité des membres du groupe paramilitaire MIRA (Mouvement autochtone révolutionnaire anti-zapatiste), présent dans la région. Au cours des derniers mois, d’autres présumés zapatistes avaient également remis leurs armes.

Signes de détente et nouvelles tensions

Dans la Zone Nord, la zone la plus conflictuelle entre 1995 et 1997 du fait de la présence du groupe paramilitaire "Développement, Paix et Justice", 14 familles sont retournées dans la communauté de Cruz Palenque, dans la municipalité de Tila. Elles avaient dû fuir la communauté en 1997 en raison des menaces proférées par des membres du PRI et de "Développement, Paix et Justice". Les déplacés ont signé un accord avec la communauté pour leur retour. SIPAZ y a effectué une visite, quelques jours après ce retour. Ces familles retournées nous ont informés qu’elles n’avaient toujours pas reçu l’aide promise par le gouvernement pour la reconstruction de leurs maisons. Dans la communauté, il persiste une certaine méfiance entre les deux groupes, mais un représentant d’une famille de "Développement, Paix et Justice" exprimait sa bonne volonté en affirmant: «Ce que l’on veut maintenant, c’est que tout le monde puisse vivre en paix, qu’il n’y ait plus de menace ni de peur.»

Le coordinateur inter-institutionnel pour le Chiapas, responsable de la zone Nord, Rodolfo Anlehu, nous a déclaré à ce sujet, en ce qui concerne d’éventuels retours: «Les communautés ne peuvent vivre en paix que si les déplacés reviennent. Actuellement, les projets pour le retour des déplacés se font directement avec les autorités des communautés et non plus par l’entremise des dirigeants d’organisations [comme Développement, Paix et Justice].» Le dirigeant de "Paix et Justice" de la municipalité de Tila, Diego Vazquez, déclarait: «Nous sommes de la même famille de sang. Nous nous disputons par erreur... L’EZLN n’est ni un obstacle, ni un ennemi. Elle est le défenseur des pauvres, des autochtones.» Un autre dirigeant, Sabelino Torres, nous a affirmé que "Développement, Paix et Justice" avait commencé une nouvelle étape de réconciliation dans la région: «Oubliez tout ce qui c’est passé. Il y a des rancoeurs, de la haine et des morts, mais nous voulons à nouveau recommencer. Il ne doit plus y avoir de barrière... Une réunion est prévue entre "Développement, Paix et Justice" et Abu Xu [une organisation de sympathisants zapatistes]. Nous voulons recommencer et vivre selon nos traditions et nos coutumes.» En dépit de ces paroles de conciliation, les tensions continuent à croître, par exemple dans la municipalité de Sabanilla, totalement contrôlée, selon des témoignages de représentants de l’église catholique, par "Développement, Paix et Justice".

La tension a également augmenté dans la municipalité de San Andrés, quand le 7 avril, le maire a investi avec les renforts de 300 policiers les bureaux du Conseil Autonome Zapatiste ( présent depuis 1995 dans la mairie de cette ville). Il n’y a pas eu d’arrestation. San Andrés a été le siège des négociations entre le gouvernement fédéral et l’EZLN en 1995 et 1996. Le jour suivant, un groupe de 1000 à 3000 sympathisants zapatistes (selon les sources) ont repris les installations sans qu’il y ait de confrontation avec la police, qui s’était retirée des lieux. Le gouverneur a décidé de ne pas utiliser la force, déclarant: «Il ne s’agit pas d’une question judiciaire, mais plutôt d’une question d’ordre politique» et a annoncé qu’il chercherait à résoudre le problème par la voie du dialogue.

Deux policiers impliqués dans le massacre de Acteal en décembre 1997 ont fait des déclarations importantes impliquant la police dans l’achat d’armes ayant servi lors du massacre. Ils ont aussi accusé l’ex-coordinateur de la police de l’Etat, le général Jorge Gamboa Solis, d’avoir laissé les sympathisants du PRI de la municipalité de Chenalho, porter des armes de gros calibres en toute impunité. En conséquence, des mandats d’arrêt ont été émis en février contre le général et l’ex-procureur général, Jorge Enrique Hernandez Aguilar.

En mars, 24 membres du Commando patriotique de conscientisation du peuple (CPCP) ont été arrêtés. Il s’agit d’un groupe de dissidents de l’armée fédérale. Les membres du CPCP ont organisé une manifestation en décembre 1998 dans la capitale du pays pour exiger des réformes à la législation militaire. Ils sont désormais accusés de désertion, de désobéissance, d’insubordination et de diffamation à l’encontre l’armée. Les 24 nouveaux détenus, parmi lesquels le dirigeant lieutenant-colonel Hildegrado Bacilio Gomez, s’ajoutent aux dix déjà emprisonnés au cours des derniers mois.

Visite de la Haute-Commissaire aux droits humains

En octobre prochain, la Haute-Commissaire déléguée aux droits humains de l’Organisation des Nations unies (O.N.U), Mary Robinson, se rendra au Mexique. Lors de la dernière session de la Commission des droits humains de l'O.N.U à Genève, elle a déclaré aux représentants d’ONG mexicaines que sa visite au Mexique «ne laissera pas une sortie facile au gouvernement mexicain». Elle a aussi assuré que sa visite «devrait être précédée par la venue d’une Rapporteuse spéciale chargée des cas d’éxécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, et par la venue d’une commission d’évaluation technique».

Une centaine d’organisations et de réseaux nationaux de droits humains ont demandé la visite de Mary Robinson et des rapporteurs spéciaux. Lors de la session qui s’est déroulée en mars-avril ’99, le Mexique figurait parmi les 15 pays prioritaires de la Commission.

L’organisation des droits humains, Amnistie Internationale (AI), continue de critiquer le gouvernement mexicain. Dans son rapport À l’ombre de l’impunité, publié en mars, AI fait mention des violations systématiques des droits de l’Homme dans tout le pays, particulièrement dans les Etats de Chiapas, Oaxaca et Guerrero, où agissent groupes d’opposition armés. La Ministre des Affaires Etrangères, Rosario Green, a déclaré que AI ne prenait pas en considération les progrès obtenus par le gouvernement fédéral. Le président d’Amnistie Internationale, Pierre Sané a pour sa part soutenu que: «Tant que les responsables des massacres d’Acteal, de Agua Blanca, de El Chorro et de El Bosque ne seront pas amenés devant les tribunaux, tant que des procédures légales ne seront pas engagées, et tant l’impunité vis à vis d’officiers de l’armée et des membres de groupes paramilitaires (appuyés par des instances officielles) ne sera pas levée, la situation ne changera pas.»

Dans son rapport annuel, le Département d’Etat des Etats-Unis a également critiqué la situation des droits humains au Mexique. Le document fait mention de cas d’assassinats extrajudiciaires, de disparitions, de tortures et de corruption policière. Il fait également mention de cas de violence contre les femmes et de discrimination contre les peuples autochtones.

Lors de sa visite au Mexique en janvier, le pape a fait allusion au conflit au Chiapas: «Il n’y aura pas de solution tant que nous ne reconnaîtrons pas que la population autochtone a été la première propriétaire de ces terres, et par conséquent, la première à avoir un droit sur elles.»

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Deux millions et demi de mexicains ont répondu à la consultation zapatiste

Répondant à l’initiative de l’EZLN, le 21 mars dernier, 15 000 boîtes de scrutins ont été installés dans tous le pays afin que les Mexicains puissent donner leurs opinions quant aux droits des peuples autochtones. Sur 2,5 millions de votants mexicains, 96% ont répondu affirmativement aux quatre questions (voir le texte Consultation nationale pour la reconnaissance des droits des peuples autochtones et pour la fin de la guerre d’extermination). Près de plusieurs boîtes de scrutins, on a pu constaté la présence de deux zapatistes (un homme et une femme, quelquefois avec un enfant dans les bras) avec leurs passe-montagnes et foulards rouges caractéristiques, parfois protégés par un cordon de sécurité de la société civile locale.

Dans la cinquième déclaration de la Forêt Lacandone, en juin ’98, l’EZLN avait lancé l’idée d’une consultation nationale sur les Droits et la culture autochtone, comme convenu dans les accords de San Andrés. Les détails de la consultation ont été discutés lors de la rencontre de l’EZLN avec la société civile du 20 au 22 novembre 1998, la participation et l’appui logistique de la société civile s’avérant nécessaires à la réalisation de cette consultation.

En janvier 1999, la société civile a commencé à organiser la phase de diffusion de la consultation, invitant les gens à former leurs propres brigades de promotion. Selon le Bureau de contact -responsable de l’enregistrement des brigades-, 2000 brigades ont ainsi été formées dans tous le pays, comptant sur la participation de plus de 18 000 personnes. Les Mexicains résidents à l’étranger ont également pu s’exprimer en organisant des brigades dans 156 villes de 23 pays du monde. Enfin quelques autochtones des Etats-Unis ont aussi décidé d’organiser la promotion de la consultation et même d’y participer, considérant qu’il n’existe pas de frontière et que leur devoir est d’exprimer leur opinion quant au thème des droits et de la culture des peuples autochtones.

Neuf jours avant la consultation, 5000 délégués -soit 2500 couples- de l’EZLN se sont réunis dans les cinq "Aguascalientes" pour ensuite partir organiser sa promotion dans les 32 Etats du pays. Le coordinateur pour le dialogue au Chiapas, Emilio Rabasa, a déclaré «qu’il n’y aurait pas de problème tant que les délégués zapatistes seraient sans arme et que les étrangers ne participeraient pas à la consultation.» Dans un communiqué ultérieur, le sous-commandant Marcos a précisé que les délégués seraient être des bases de soutien de l’EZLN, c’est-à-dire à vocation politique et non militaire au sein de l’organisation.

Au Mexique, la promotion de la consultation a représenté un défi de taille. Il fallait faire la promotion des droits et de la culture indigène dans tout le pays auprès de personnes non-autochtones vivant loin de la réalité du Chiapas. Il fallait aussi expliquer les différences entre la proposition de loi de la COCOPA issue des accords de San Andrés et la proposition du gouvernement fédéral de mars 1998. De plus, la promotion de la consultation a dû se faire sans l’appui de plusieurs moyens de communication. Là où les nouvelles ne circulent pas, les rumeurs se propagent avec plus de facilité et dans quelques communautés, parmi les gens humbles, on pouvait entendre: «Si tu participes à la consultation, les zapatistes vont venir te chercher de force pour combattre avec eux.»

La Commission épiscopale pour la pastorale autochtone de la Conférence de l’épiscopat mexicain a décidé d’appuyer la consultation. Selon elle, même si l’EZLN est à l’origine de cette consultation, en réalité elle constitue une réponse aux peuples autochtones qui méritent un juste intérêt à leurs demandes de dignité et de développement. Cependant, on compte des divergences à ce sujet au sein de l’église catholique puisque le nonce apostolique, Justo Mullor, s’est prononcé contre cette consultation. De même, le ministre de l’Intérieur, Francisco Labastida Ochoa, a déclaré que cet événement était "truqué" et que les questions posées étaient du genre: "Préférez vous être pauvre ou riche?, Etre triste ou content?»

Il est certain que les questions étaient formulées de telle façon qu’il était presque impossible de voter "non". Ceux qui n’étaient pas d’accord ont opté pour s’abstenir. Mais selon l’EZLN, les résultats en soi importent peu; ce qui compte est plutôt la mobilisation massive et la participation de la société civile à une telle consultation. De fait, la participation a été plus importante que lors de la première consultation convoquée par l’EZLN en 1995, au cours de laquelle 1 300 000 citoyens se sont exprimés.

De façon générale, la consultation s’est déroulée sans problème. On a dénoncé quelques harcèlements commis par les forces de police ou des groupes paramilitaires à l’encontre de délégués zapatistes et/ou de coordinateurs de brigades dans différents Etats pour empêcher la réalisation de cette consultation. Dans quelques municipalités du Chiapas, de Tabasco, de Michoacan, de Oaxaca et de Veracruz, la consultation n’a pas eu lieu car les coordinateurs des brigades ont reçu des menaces de morts visant des délégués et ont décidé qu’ils ne pouvaient pas assurer leur sécurité. Après la consultation, les organisateurs dans la municipalité de San Juan Lalana à Oaxaca ont été menacés d’emprisonnement sous l’accusation d’appartenance à l’EPR (Armée populaire révolutionnaire).

Dans les communautés le désirant, les autochtones ont pu exprimer leur opinion selon leurs us et coutumes. Ainsi, les communautés de la municipalité d’Amatan ont réalisé quatre assemblées: une assemblée d’hommes, une de femmes, une d’adolescents, et une de jeunes de plus de 12 ans. Les municipalités autonomes ont également convoqué des assemblées pour exprimer leurs propres opinions. Dans plusieurs municipalités du Chiapas, les assemblées communautaires se sont tenues entre les 15 et 20 mars, soit avant la consultation. Les organisateurs craignaient que l’aide gouvernementale pour des projets de développement n’arrive dans les communautés que le jour même de la consultation (soit le 21 mars), ce qui aurait pu distraire l’attention de paysans et rendre ainsi la participation aux assemblées plus difficile.

La Fondation Rosenblueth a comptabilisé un total de 2,5 millions de votes au Mexique, dont presque 50% dans quatre Etats: le Chiapas, Mexico, Oaxaca et Veracruz. Quelques 8000 mexicains résidant à l’étranger ont également participé au vote.

Les réactions face aux résultats de la consultation varient selon les sources. Pour le ministre de l’Intérieur, Monsieur Labastida, le fait que 5000 zapatistes le visage couvert de passe-montagnes aient pu voyager librement dans toute la république prouve le mensonge selon lequel il existerait un encerclement militaire et une guerre d’extermination au Chiapas. Il a déclaré «qu’il est contradictoire qu’un groupe armé demande la démilitarisation et le désarmement, sans se désarmer lui-même en premier lieu." Emilio Rabasa a ajouté que si l’EZLN voulait s’exprimer politiquement, il devait rendre les armes. Il a aussi insisté pour l’EZLN reprenne les négociations avec le gouvernement s’il affirme être en faveur de la paix au Chiapas. Pour plusieurs secteurs de la société civile mexicaine, la consultation a été un succès car elle a démontré la capacité d’organisation, de créativité et d’unité de milliers d’hommes et de femmes dans tout le pays. De plus des milliers d’autochtones ont réussi à faire valoir leurs revedications auprès de plusieurs secteurs de la société mexicaine qu’ils soient étudiants, entrepreneurs, travailleurs, sportifs, femmes, ou autres. Lors d’une réunion d’évaluation de la consultation tenue à San Cristóbal les 17-18 avril, quelques 200 participants montré leur satisfaction en soulignant le rapprochement effectué entre les organisations de toutes les régions du Chiapas: «Nous avons réussi à surmonter notre peur", «Plusieurs organisations ont travaillé ensemble alors que normalement elles avaient du mal à le faire", «Nous avons vu de nombreux visages nouveaux". Au même moment, l’EZLN a invité la société civile à une rencontre du 7 au 10 mai à La Realidad, une des cinq "Aguascalientes", pour analyser les résultats de la consultation et en le suivi.

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La Consultation Nationale

Consultation Nationale "pour la reconnaissance des droits des peuples autochtones et pour que cesse la guerre d’extermination"

  1. Es-tu d’accord pour dire que les peuples autochtones doivent être inclus en prenant en compte toute leur force et leur richesse au sein du projet national et qu’ils doivent jouer un rôle actif dans la construction d’un nouveau Mexique ?
  2. Es-tu d’accord pour dire que les droits autochtones doivent être reconnus dans la Constitution mexicaine, conformément aux accords de San Andrés et en fonction du texte élaboré par la COCOPA ?
  3. Es-tu d’accord pour dire que nous devons parvenir à la paix véritable par la voie du dialogue, en démilitarisant le pays par le biais du retour des soldats dans leurs casernes, comme la Constitution et les lois l’établissent ?
  4. Es-tu d’accord pour dire que la société doit s’organiser et exiger que le gouvernement "commande en obéissant" dans tous les aspects que peut prendre la vie nationale ?

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:: DOSSIER

La "Voix de Cerro Hueco" : un cri venu de derrière les barreaux

J’arrive à la prison; la première chose que l’on me demande à la porte d’entrée est de présenter mes papiers d’identité. Je descends six marches d’un escalier, puis, à une table, quatre femmes se chargent de vérifier les articles que je veux introduire dans la prison. Elles gardent mon sac. L'étape suivante consiste en une fouille corporelle. Je passe ensuite la seconde grille et descends 20 marches de plus. Je dois encore franchir quatre grilles pour me trouver dans la prison de "Cerro Hueco". Certains détenus s’approchent de moi pour me quémander de l’argent. D’autres me demandent quel détenu je cherche et se proposent de m’aider à le trouver. «Je vais voir les personnes qui font partie de la "Voix de Cerro Hueco"», leur dis-je. Quelqu’un, dès lors, m’accompagne à la cellule que je cherche.

L’endroit est une grande pièce de 64 mètres carrés traversée par un mur de bois. On a créé plusieurs cellules de bois dans un second étage qui tient à peine debout. Plus de 55 personnes dorment là, la plupart d’entre elles à même le sol.

Il y a déjà plusieurs années que l'on a commencé à parler des déficiences du système pénitentiaire mexicain. Ainsi, il a été dit que ce que l’on appelle les CERESO (Centres de Réadaptation Sociale), nom officiel donné aux prisons du Mexique, n’offrent pas d’alternatives viables aux personnes qui, pour une raison ou pour une autre, se trouvent incarcérées. Au Chiapas, une grande majorité des prisonniers sont indigènes. Ces personnes, dont la culture est différente ainsi que la manière d’exercer la justice, et dont la langue maternelle n’est pas l’espagnol, se trouvent confrontées à de plus amples difficultés quand il s'agit pour eux de connaître ou de faire reconnaître leurs droits, ou même de s’assurer que leurs cas reçoivent un procès clair et juste.

Il est certain que le gouvernement du Chiapas a tâché d’avoir un personnel qui parle les quatre langues autochtones et comprenne la culture des indigènes. Mais cela demeure insuffisant et explique en partie pourquoi un mouvement civil pour défendre les prisonniers politiques indigènes a surgi dans le CERESO #1 de Tuxtla Gutiérrez. Ce groupe, appelé la "Voix de Cerro Hueco", est une organisation principalement indigène du fait de la présence des groupes ethniques Tzotzil, Tzeltal, Chol et Tojolabal.

Comment est née la "Voix de Cerro Hueco" ?

Après le soulèvement armé de janvier 1994, le nombre de prisonniers indigènes a considérablement augmenté dans le pénitencier de Cerro Hueco, ainsi que dans d’autres prisons du Chiapas. Entre 1995 et 1996, les agressions (assassinats, maisons brûlées, vol de bétail, etc.) du groupe paramilitaire "Développement, Paix et Justice", qui opère dans la Zone Nord (région chol) à l’encontre des sympathisants du PRD ou des bases de soutien zapatiste, se sont multipliées. Beaucoup de personnes faisant partie de ce dernier groupe ont été arrêtées selon des procédures présentant de nombreuses irrégularités, et se sont retrouvées accusées de divers délits. A cette époque, 70% des personnes détenues dans le cadre de conflits politiques étaient "choles".

Face à cette situation, les prisonniers indigènes ont commencé à s’organiser pour chercher des avocats qui seraient prêts à assurer le suivi de leurs dossiers. Gustavo Estrada Gómez, membre de la "Voix de Cerro Hueco" depuis ses débuts, nous raconte : «... nous avons commencé à discuter et voir pourquoi il n’y avait aucune organisation ici, pourquoi il n’y avait personne pour étudier nos dossiers et défendre nos cas, seulement les avocats commis d’office et de droit commun, et qui, de toutes façons, prenaient partie pour le gouvernement...».

Depuis le début du conflit, on a pu recenser plus de 200 prisonniers politiques. Aujourd’hui, ils sont encore près de 80 à Cerro Hueco et dans d’autres prisons du Chiapas.

Les grèves de la faim

Entre juillet et août 1996, plusieurs discussions internes ont débuté de pair avec un premier travail d’organisation et de prise de conscience de leurs droits. C’est ainsi que ces prisonniers ont pris la décision d’entamer une grève de la faim à partir du 1er septembre de cette même année. Cet événement a marqué le début formel de l’organisation. La "Voix de Cerro Hueco" comptait alors environ 80 membres. A la même date, une étrange coïncidence allait amener l’EZLN à abandonner la table des négociations de San Andrés et à décider de ne pas reprendre le dialogue tant que le gouvernement n’aurait pas rempli cinq conditions (notamment la libération des prisonniers politiques). Aucune des conditions n'a été remplie et les indigènes incarcérés ont continué à lutter, de différentes manières, depuis leurs cellules.

Fin 1996, le gouvernement du Chiapas, désireux de faire baisser la pression suscitée par les grèves de la faim, ordonna la libération de plusieurs dirigeants. Ceux-ci commencèrent dès lors à assurer le travail de représentation du mouvement à l’extérieur de la prison et à entrer en contact avec différentes ONG, médias et diverses autorités.

La Marche Wejlel

En mai 1997, dans le but de rompre la situation d’encerclement imposé par "Développement, Paix et Justice" et d'obtenir la libération des prisonniers, des centaines d’indigènes choles, sympathisants de l’EZLN et du PRD, accompagnés par plusieurs étrangers, prirent le chemin de la capitale du Chiapas pour demander audience auprès du gouverneur. Plusieurs obstacles vinrent parsemer leur route jusqu’à Tuxtla Gutierrez.

Arrivés à destination, ils installèrent une manifestation permanente face au palais du gouverneur. Après avoir attendu pendant près de 100 jours une entrevue avec ce dernier, ils entamèrent des négociations avec d’autres fonctionnaires et réussirent à obtenir la libération de quelques dirigeants.

La majorité des prisonniers de la Zone Nord fut ainsi libérée. Mais la persécution à l’encontre des bases de soutien zapatiste ne cessa pas pour autant et le nombre de prisonniers recommença à augmenter. Une des méthodes auxquelles a notamment recouru le gouvernement fut le démantèlement des Municipalités Autonomes.

La détention d’Autorités Autonomes Zapatistes

Par le biais d’opérations mixtes entre la police et l’armée réalisées en 1998, le gouvernement local, sous couvert d’un discours appelant à respecter l’Etat de droit, s'est attaché à démanteler ce qu’il est convenu d’appeler les "municipalités autonomes". Ces dernières furent nommées ainsi par les bases de soutien zapatiste dans différentes communautés de la zone de conflit (voir le bulletin du SIPAZ Année 3 - Num. 3).

Leur démantèlement a été réalisé dans un délai de trois mois selon le schéma suivant :

  • Taniperlas (Municipalité de Ricardo Flores Magón) - 11 avril 1998 ;
  • Amparo Aguatinta (Municipalité Terre et Liberté) - 1er mai 1998 ;
  • Nicolás Ruiz (Municipalité du PRD) - 3 juin 1998 ;
  • El Bosque (Municipalité Saint-Jean de la Liberté) - 10 juin 1998.

Au cours de ces opérations, jusqu’à 200 personnes ont été détenues et, à l’heure actuelle, une dizaine d’entre elles restent incarcérées.

Ces démantèlements ont été réalisés avec violence, engendrant de nombreuses violations des droits humains et certaines irrégularités furent commises dans le cadre de la procédure juridique.

Le témoignage de Juan, un paysan indigène de plus de 60 ans (prisonnier depuis le 6 octobre 1997), rend compte de l’impact que ces opérations peuvent avoir sur les personnes: «Et bien quant à moi, tout ça me met en colère parce que je ne suis pas comme ils [la police] le disent, c’est-à-dire, je ne suis pas un délinquant. Ils nous ont balladés à travers la place centrale pour que tous les habitants de la communauté nous voient. J’ai pensé qu’ils allaient nous humilier là, devant tout le monde. Maintenant, ce qui me préoccupe, c’est ma femme. Elle est malade à cause d’un accident qu’elle a eue. Elle n’a personne pour s’occuper d’elle et si je tarde encore longtemps ici et bien je ne sais pas ce qu’il va se passer.»

La Commission Nationale pour les Droits de l'Homme (CNDH), dans le cadre de l’enquête menée sur le cas de Taniperlas, a constaté que plusieurs incidents avaient eu lieu et que certaines actions réalisées par des fonctionnaires avaient été exécutées de façon irrégulière.

C’est ce qui l’a conduit à émettre la recommandation No. 49/98, adressée au gouverneur du Chiapas, dans laquelle elle l’invite à ce qu’il: «...analyse et revalorise la situation juridique des plaignants et des plaideurs du fait de... l’existence de diverses irrégularités, ainsi qu’à cause du manque de formalités essentielles à la procédure, (...) donne les ordres nécessaires pour qu’une procédure administrative soit initiée à l’encontre des fonctionnaires publics qui ont participé à l’arrestation arbitraire de ....[suit la liste des personnes détenues.]...»

Ce type d’irrégularités apparaît, en fait, dans une certaine mesure, dans toutes les opérations qui ont été effectuées.

Le gouvernement n’avait jamais réfléchi à l’impact que pourrait avoir l’arrivée de plusieurs figures d’autorité issues des municipalités autonomes à l’intérieur de Cerro Hueco. Or c'est cette nouvelle donné qui amène la structure de la "Voix de Cerro Hueco" à cesser d’être un conseil d’administration pour devenir un Conseil Elu et Autonome.

Ce processus a pris deux mois avant de prendre forme et continue encore de se consolider. Chaque dimanche, le Conseil se réunit et tous les lundis, une Assemblée Générale est organisée pour pouvoir entreprendre de nouvelles initiatives ainsi que pour arriver à certains accords.

Grâce à cette nouvelle modalité qui aura bientôt un an, le principe zapatiste de "commander en obéissant" devient omniprésent.

L’actuel directeur du Conseil, Amado Galvez Gómez, le commente en ces termes: «...quand quelqu’un vient pour parler avec la "Voix de Cerro Hueco", il ne parle plus uniquement à une seule personne ; il se réunit avec la totalité des membres du Conseil et ce sont eux qui prennent les décisions. Il y a eu un grand changement dans la "Voix de Cerro Hueco".»

Le président du Conseil Municipal Autonome de "Terre et Liberté", détenu avec d’autres compagnons le 1er mai, ajoute: «... chaque région a nommé ses représentants devant le Conseil... et que nous soyons ou pas zapatistes, (... ) ici, nous nous rappelons que nous devons nous respecter les uns les autres et que notre lutte est pour l’autonomie et le droit à exiger notre liberté avec justice et dignité.»

Le 14 avril 1999, l’universitaire Sergio Valdéz Ruvalca a été libéré sous caution (5600 pesos, environ 550 US$). Une semaine avant sa libération, il nous a expliqué que, s’il acceptait de sortir, ce serait avec l’accord du Conseil de la "Voix de Cerro Hueco", si celui-ci considérait que sa collaboration serait plus profitable à l’extérieur de la prison. De son côté, Luis Menéndez, métis et membre d’une ONG, aussi détenu au cours du démantèlement de Taniperlas, a déclaré : «Rester prisonnier est un signe de solidarité humaine vis-à-vis de mes compagnons à l’intérieur de la prison ; et à l’extérieur, c’est une dénonciation à l’encontre du système judiciaire qui prévaut au Chiapas.»

Situation Précaire à Cerro Hueco

La prison de Cerro Hueco peut recevoir entre 300 et 400 prisonniers. Cependant, le nombre de détenus est d’environ 1200 personnes, ce qui signifie que la majorité d'entre eux ne dispose que de très peu d’espace. Les services médicaux sont rares et insuffisants ; la possibilité de gagner un peu d’argent pour leur permettre d'aider leur famille est presque inexistante. Il est difficile de trouver un marché adapté pour vendre les quelques travaux d’artisanat qu’ils élaborent.

Cette situation a de nombreuses conséquences pour les membres de leur famille qui restent à l’extérieur, sans protection, incapables d’assurer leur subsistance. Maria Antonieta, épouse de l’un des prisonniers issus des municipalités autonomes, nous explique, tandis qu’elle donne le sein à son bébé : «Nous avons beaucoup souffert et nous avons dû faire face à beaucoup de problèmes de santé et d’alimentation, surtout chez nos enfants. J’ai dû les résoudre seule alors même que je me mourais de pleurs et de désespoir ; je suis même tombée malade, mais bon, il n’y a pas d’autres possibilités, que puis-je faire si le mauvais gouvernement ne veut pas nous écouter.»

Failles dans le système judiciaire

Le thème de la pratique judiciaire au Mexique a fait l’objet de diverses recherches, suite aux nombreux cas qui ont été présentés tant auprès d’instances nationales qu’internationales. Parmi ces dernières, on peut citer Amnesty International, Human Rights Watch, la Commission Interaméricaine des Droits Humains de l’OEA (Organisation des Etats Américains), de même que quelques Commissions de l’ONU. On peut tirer comme conclusions de leurs rapports que le Mexique dispose d’un excellent système légal mais que ledit système se trouve pris en défaut lorsqu’il s’agit de le faire fonctionner. Dans le cadre de la mise en pratique du système judiciaire, des violations des droits de la personne et sociaux sont commises pour de multiples raisons, parmi lesquelles la corruption et la manipulation pour des intérêts particuliers, politiques ou d’Etat.

A l’échelle nationale, la CNDH, une instance gouvernementale, a dégagé une constante dans les différents cas survenus dans tout le Mexique qu'elle a examinée, à savoir, de nombreuses irrégularités ont été commises par certains fonctionnaires publics au cours des différents stades de la procédure juridique.

Dans le cas concret des prisonniers de la "Voix de Cerro Hueco", on note certains points récurrents : une détention injuste, des accusations par le biais de faux témoignages et d'évidentes irrégularités dans la procédure. Un autre point important est la mention qui est faite dans leur dossier de leur appartenance à l’opposition politique (organisations sociales indépendantes, bases de soutien de l’EZLN ou membres du PRD) alors que leur affiliation politique n’a, officiellement, aucun rapport avec les chefs d’accusation.

Selon Miguel Angel de los Santos, l’avocat de nombre de ces prisonniers, une autre constante est que «...le fonctionnaire représentant le ministère public agit avec une rapidité qui, comme nous le savons tous, n’est pas caractéristique du système juridique mexicain. Ils viennent à bout de la phase d’investigation antérieure au procès en un temps record, une rapidité que l’on ne peut pas observer dans d’autres cas... Le juge est tenu par la loi d’analyser minutieusement et objectivement les résultats de l’enquête préliminaire; ce n’est cependant pas ce qu’il fait et c’est ce qui explique la rapidité... C’est ainsi que la police orchestre ses opérations si vite, comme s’ils étaient déjà en train d’attendre l’ordre d’appliquer les mandats d’arrêt; c’est ce qu’il s’est passé dans les cas de Taniperlas, Terre et Liberté, Nicolás Ruiz et dans certains cas particuliers.»

Il faut aussi faire une référence spéciale aux cas d’homonymie (Manuel Fernández Pérez, Miguel Hernández Pérez, Antonio López Vázquez) : des cas de personnes dont les noms correspondent exactement à ceux d’autres détenus et qui, pour cela, se voient attribuer la responsabilité de délits commis par leurs homonymes ce qui allonge ainsi la durée de leur peine. Les autorités ne se sont cependant guère intéressées à creuser cette question, en utilisant les registres de l’Institut Fédéral Electoral ou du Registre Civil, afin de mettre au clair les responsabilités des uns et des autres.

Selon Miguel Angel de los Santos, «le système judiciaire en est arrivé à tel point que les personnes qui sont apparemment impliquées dans un délit sont considérées coupables jusqu’à ce qu’elles fassent la preuve du contraire, alors que la loi dit l’inverse: une personne est considérée comme innocente jusqu’à ce que ceux qui l’accusent apportent les preuves de sa responsabilité.»

Dans ces circonstances, s’agissant non pas d’actions isolées mais d’une façon de faire et de rendre la justice qui a sa source dans la structure même du pouvoir, la solution juridique des cas des prisonniers politiques est beaucoup plus compliquée. Cette solution devra d’abord être politique.

L’existence de tant d’irrégularités juridiques et la souffrance humaine suscitée par ces faits rendent importante la visite du Rapporteur Spécial de l’ONU pour l’Indépendance des Juges et des Avocats ainsi que celle du groupe de travail sur les Détentions Arbitraires. C’est la demande qui a été formulée par une centaine d’ONG mexicaines, en mars, dans le cadre de la session de la Commission des Droits de l'Homme de l'ONU à Genève.

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:: ANALYSE

CHIAPAS: La societé civile: le troisième acteur en dispute

La consultation nationale "pour la reconnaissance des peuples indigènes et pour la fin de la guerre d’extermination" organisée par l’EZLN et différents groupes de la société civile mexicaine a constitué un des évenements les plus significatifs de ce début d’année. Elle a permis à l’EZLN de rompre la situation d’encerclement militaire, politique et médiatique qui caractérisait sa position ces derniers temps.

Au niveau politique, ce fut une manière de reprendre l’iniciative face à un processus de paix depuis longtemps au point mort. L’encerclement militaire a été rompu lorsque les 5000 délégués zapatistes, élus pour faire la promotion de la consultation, ont pu sortir de leurs communautés, sans que l’armée mexicaine ne cherche à les en empêcher. L’isolement médiatique a partiellement pris fin grâce aux activités de ces délégués réalisées aux quatre coins du pays.

C’est la première fois que les zapatistes parveniennent à étendre l’influence de leur mouvement dans tous les Etats de la Nation, en communiquant avec des secteurs sociaux jusqu’alors éloignés de la réalité du Chiapas (des travailleurs, en passant par les jeunes et les entrepreneurs). Une mobilisation aussi ample et touchant différents secteurs de la société semble prouver qu’en dépit des affirmations de plusieurs moyens de communication, le temps n’a pas affaibli le soutien civil au zapatisme, ni restreint sa zone d’influence. Elle montre également le degré d’engagement de nombreux acteurs de la société civile pour rechercher une solution pacifique au conflit du Chiapas.

Ceux-ci ont investi argent et énergie alors que la crise économique -le pays compte en effet plus de 40 millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté- inciterait à plus d’individualisme. Les difficultés rencontrées pour rassembler les fonds nécessaires ou avoir accès aux "mass medias" font ressortir encore davantage la valeur de cet effort d’organisation et de participation.

Cette consultation pourrait inaugurer l’ère d’une nouvelle façon de concevoir la politique où le référendum jouerait un rôle dans l’élaboration de propositions législatives ou de changements constitutionnels.

Les résultats de la consultation constituent un clair message pour les candidats potentiels des prochaines élections présidentielles: le conflit du Chiapas devra être partie intégrante de leur programme électoral. D’ici là, même si les résultats de la consultation n’ont pas un caractère d’obligation légale, ils lancent un appel aux législateurs de toutes les fractions parlementaires, en renforçant la proposition de changements constitutionnels de la COCOPA -proposition qui n’a pas été présentée devant le Congrès.

La recomposition du panorama politique à l’approche des élections présidentielles de l’an 2000 -et bien que les partis politiques semblent pour le moment peu préoccupés par le conflit chiapanèque- risque de porter préjudice à son éventuelle résolution. L’apparition de nouvelles alliances pourrait modifier les rapports de force au sein du Congrès. Il est difficile d’imaginer ce que pourrait signifier pour le Chiapas des élections qui répartiraient les votes de façon égale entre le PRI, le PRD et le PAN, les trois principaux partis politiques. Le pays pourrait alors devenir ingouvernable.

De nombreux analystes politiques considèrent qu’il n’y aura pas de changement dans la politique du gouvernement Zedillo vis à vis du Chiapas avant les élections de l’an 2000. Selon eux, il s’agira tout au plus de "gérer le conflit". Malgré les discours de paix de la part du gouvernement fédéral et des autorités locales, la plupart de leurs iniciatives pourraient bien plutôt envenimer la situation dans l’entité.

En effet, le gouvernement du Chiapas semble avoir opté pour une solution législative au conflit, en élaborant des lois excluant l’EZLN du panorama politique ou minimisant son importance. Ces initiatives ont coincidé avec la réalisation de la consultation zapatiste et ont été depuis soutenues par le pouvoir exécutif fédéral lors des visites du président Zedillo au Chiapas.

Le premier exemple de cette tendance est la loi d"Amnistie pour le désarmement des goupes civils du Chiapas". A ce sujet, certains critiques affirment que les conditions d’une amnistie n’existent pas; d’autres se demandent quels sont les groupes concernés par cette loi qui n’inclut ni l’EZLN ni les organisations civiles dotées de structure, d’entrainement ou de disciplines semblables à celles de l’Armée (définition évoquant ce qu’est un groupe paramilitaire). Le gouvernement du Chiapas a de plus organisé de nombreuses réunions pour promouvoir son initiative de loi dans tout l’Etat, ce qui a généré encore plus de confusion au sein de la population.

Les critiques les plus violentes affirment que cette loi fait partie d’une campagne de propagande tendant à démontrer que le gouvernement s’efforce de résoudre le conflit et que seul l’EZLN empêche sa résolution en refusant de se désarmer.

Plus récemment, la proposition de loi de l’Etat du Chiapas concernant les Droits et la Culture Indigène a été vivement critiquée et interprétée comme une façon de faire obstacle à l’EZLN, en particuier, à sa demande pour que les Accords de San Andres soient respectés et inclus dans la Constitution selon le texte proposé par la COCOPA. Il est important de rappeler que deux propositions de changements constitutionnels ont déjà été déposées: par le gouvernement Zedillo et par le PAN. Tout porte à croire que si la proposition de loi Indigène présentée par le gouvernement Zedillo l’an passé (qui profiterait de sa majorité parlementaire pour la faire accepter) ou celle du PAN était aprouvée, le conflit n’en serait pas pour autant résolu. La proposition de loi de l’Etat du Chiapas aurait le même effet, le conflit pourra difficilement être résolu de façon unilatérale, c’est à dire sans la participation des zapatistes et de tous les acteurs.

L’approbation prochaine de nouvelles mairies dans le cadre de la redéfinition de certaines municipalités du Chiapas pourrait être une autre façon de réduire les marges politiques de l’EZLN. Les autorités de l’Etat pourraient alors étendre leur pouvoir de contrôle sur les communautés indigènes. Cette manoeuvre pourrait générer de nouveaux conflits dans la mesure où elle déplace les centres de pouvoir vers les bastions du PRI, sans tenir compte de la répartition géographique du territoire.

Enfin, l’expulsion du Conseil zapatiste autonome de l’hôtel de ville de San Andrés (un lieu hautement symbolique puisqu’il s’agissait du siège des dialogues de paix en 1996) semble faire partie d’une stratégie gouvernementale qui cherche à contrecarrer le développement des municipalités autonomes. On se demande cependant ce qui a conduit le gouvernement du Chiapas à se retirer sans heurt de la zone, alors que l’EZLN, renforcé par le soutien manifesté lors de la consultation, pourrait en profiter pour continuer à créer de nouvelles municipalités autonomes.

Toutes ces initiatives amplement reprises par les medias, ont été menées parallèlement à une campagne de propagande visant à discréditer l’EZLN, campagne qui a eu un succès relatif. Elle s’est traduite par de violentes critiques de la consultation nationale par différents membres des gouvernements du Chiapas et au niveau fédéral, et de manière beaucoup plus spectaculaire, par la remise d’armes de membres présumés de l’EZLN au gouverneur de l’Etat. Il s’est avéré que cet évenement avait été préalablement organisé, que ces "déserteurs" n’étaient plus zapatistes - depuis 1995 - ou qu’ils ne l’avaient jamais été, et qu’ils avaient librement franchi plusieurs barrages militaires qui applique pourtant la loi sur les armes à feu et explosifs, pour se rendre sur les "lieux du théatre". Enfin, il semble paradoxal que le gouvernement du Chiapas ait accepté la remise des armes en échange de matériel technique agricole alors que sa proposition de Loi d’amnistie et de désarmement n’inclue pas les zapatistes protégés par la Loi du dialogue.

Au bout du compte, les deux parties en conflit se rejettent mutuellement la responsabilité de la stagnation du processus de paix. Dans son nouveau plan pour le Dialogue remis à la COCOPA en janvier, le gouvernement dit vouloir un dialogue direct avec l’EZLN tout en l’accusant d’intransigence. Il accepterait une médiation nationale, qui revête un prestige national et qui soit discrète et professionnelle. Cette option semble peu réaliste puisque l’EZLN n’acceptera le dialogue que si les cinq conditions de 1996 sont respectées, particulièrement la première, c’est à dire la mise en application des Accords de San Andres déjà signés.

Au centre de la dispute, on trouve la société civile. A mesure que l’échéance des élections se rapproche, elle devient le pôle d’attraction des partis politiques. Pour l’EZLN, elle devient le seul élément capable de débloquer une situation qui s’enlise tout en étant toujours plus complexe et conflictive.

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