:: SYNTHÈSE
Le 21 mars dernier, l’Armée
Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), relayée
par différents groupes de la société civile
mexicaine, a organisé une consultation populaire portant
sur le thème des droits indigènes. A cette
fin, 5000 délégués zapatistes s'étaient
déployés dans les 32 Etats qui forment le Mexique.
Ainsi, ce sont plus de 2 millions et demi
de Mexicains qui ont participé à ce vote ; 96% d’entre
eux ont répondu par l'affirmative aux quatre questions
qui leur étaient posées. Un des résultats
les plus significatifs a été le soutien octroyé à la
proposition législative de la COCOPA (Commission
pour la concorde et la pacification, formée par des membres
du Congrès issus de toutes les tendances politiques)
visant à mettre en application les Accords de San
Andrés signés en 1996. Il est important de
rappeler que ce texte a été rejeté par
le gouvernement fédéral tandis que l’EZLN
considère toujours le respect de ces Accords comme
une des principales conditions à la reprise des négociations
de paix.
Bien que ce vote n’ait aucune valeur légale,
il pourrait néanmoins obliger les membres du Congrès à réévaluer
la proposition législative de la COCOPA. De plus, à l'approche
des élections présidentielles (elles auront
lieu en l'an 2000), la consultation remet à l’ordre
du jour le thème des droits indigènes ainsi
que celui du conflit au Chiapas.
Les autorités de l’Etat du Chiapas ont lancé plusieurs
initiatives qui tendraient à prouver qu’il n’y
a plus de conflit, que l’EZLN a commencé à se
désarmer et que le Chiapas avance avec ou sans les
zapatistes. Ainsi, en mars dernier, le gouverneur, Roberto
Albores, a présenté une proposition de texte
de loi sur les droits et la culture indigènes, en
soulignant qu’elle s’inspirait des Accords de
San Andrés. Critiquée pour son manque de profondeur,
rejetée par l’EZLN, il est peu probable qu’elle
permette d'apaiser les tensions. Mais, entre temps, cela
suffit à donner l’impression auprès de
l’opinion publique que le gouvernement travaille pour
la paix.
Il en est de même en ce qui concerne la proposition
de loi pour le désarmement, également présentée
par le gouverneur du Chiapas. Celle-ci a été approuvée
par le Congrès de l’Etat en février dernier.
Bien que ce texte n'inclut point l'EZLN (ni les groupes paramilitaires),
il a donné lieu à plusieurs "événements" largement
médiatisés, au cours desquels de supposés
zapatistes ont publiquement rendu leurs armes au gouverneur
en échange d’une aide économique. L’EZLN
a énergiquement dénoncé cette mascarade
qui a pour acteurs non des zapatistes, mais des membres de
groupes paramilitaires ou de simples délinquants.
Dans certains cas, l'EZLN a même fourni d’amples
détails sur ces personnes (jusqu’à leurs
noms). Pourtant, si les images de présumés
zapatistes remettant leurs armes au gouverneur Albores ont
fait le tour du monde, le démenti zapatiste n’a,
lui, pratiquement pas été diffusé.
A l’inverse de ce que semble vouloir indiquer ces "remises
d’armes", la consultation prouve que le soutien
apporté aux zapatistes, tant au niveau local que national,
continue de croître.
Au Chiapas, plusieurs évènements suggèrent
un possible renforcement de la position des zapatistes dans
l’Etat.
Dans la "zone de conflit", la question du retour
de milliers de déplacés demeure d'une priorité absolue.
A cet égard, au cours d’une visite récente
dans la Zone Nord, le SIPAZ a pu observer que quelques familles
déplacées, de l’opposition (du PRD et
zapatistes), ont pu retourner pacifiquement dans leurs communautés.
De même, il a été noté une surprenante
ouverture envers l’EZLN dans le discours de certains
leaders du groupe paramilitaire "Développement,
Paix et Justice", groupe à l’origine de
graves conflits dans la zone.
Par ailleurs, le 7 avril dernier, la tension
a monté à San
Andrés Larraínzar lorsque le maire du PRI, élu
en octobre 1998, a repris l’hôtel de ville avec
le soutien de quelques centaines de policiers. Les zapatistes
(qui n’ont pas voté au cours des élections
passées) se sont retirés des édifices
qu’ils occupaient pacifiquement depuis 1995. Cependant
le jour suivant, entre 1000 et 3000 zapatistes sont revenus
et ont à nouveau investi les lieux. La police s’est
retirée sans faire plus de problèmes.
Le gouverneur a semblé faire marche arrière
lorsqu’il a expliqué un peu plus tard que le
problème était plus politique que légal
et qu’il s’agirait dès lors de chercher
une solution par la voie du dialogue. Cependant, le gouvernement
du Chiapas continue à vouloir appliquer une loi qui
vise à redéfinir les limites des différentes
municipalités avec l’apparent objectif de miner
l’influence politique zapatiste.
En outre, les témoignages de certains policiers détenus
dans le cadre de l’enquête sur le massacre perpétré en
décembre 1997 à Acteal, ont impliqué la
police dans l’achat illégal d’armes et
la protection des groupes paramilitaires auxquels ces armes
sont destinées. Suite à ces accusations, deux
ex-employés de l’Etat ont à leur tour été accusés.
Au niveau international, le Mexique a été l'un
des 15 pays qui ont fait l’objet du plus grand nombre
de critiques au cours de la dernière session de la
Commission des Droits de l'Homme des Nations Unies. Le Haut
Commissaire des Nations Unies pour les Droits de l'Homme,
Mary Robinson, a annoncé sa visite au Mexique pour
le mois d’octobre, satisfaisant ainsi la demande formulée
par une centaine d’ONG mexicaines. Dans son rapport
du mois de mars, Amnesty International a vigoureusement dénoncé les
violations systématiques des droits de l'Homme au
Mexique, et plus particulièrement dans les Etats du
sud du pays ( Chiapas, Oaxaca et Guerrero) où des
groupes armés d’opposition sont présents.
A court terme, il semble vain d'espérer une solution
au conflit du Chiapas. Malgré tout, l’EZLN continue à lancer
des initiatives visant à attirer l’attention
publique et à susciter une mobilisation de la société civile
(qui désormais joue un rôle-clé dans
le cadre d’une éventuelle résolution
du conflit) ; en même temps, il paraît plutôt
improbable que l’EZLN puisse reprendre des négociations
fructueuses avec le gouvernement d'Ernesto Zedillo.
Beaucoup d’analystes politiques s’accordent à penser
qu'en l'attente de la fin de son mandat, le président
Zedillo a opté pour "gérer" le conflit
tout au plus, sans chercher à lui donner une solution
d'ordre politique ou militaire. Les initiatives politiques
du gouvernement fédéral - qui semblent avoir
comme objectif la recherche de la paix mais qui, dans la
mesure où elles ne prennent pas en considération à l’EZLN,
ont peu de chances d’aboutir - semblent confirmer cette
hypothèse. D’un autre côté, la
forte militarisation du Chiapas leur permet de maintenir
un contrôle étroit sur la zone, dont le coût
s'est traduit par une recrudescence des violations des droits
de la personne comme les observateurs internationaux ont
pu en faire état régulièrement. Il existe
bien des signes indiquant que les communautés tendent à refuser
la violence pour résoudre les conflits locaux. Cependant,
en raison du manque de perspectives pour trouver des solutions à des
problèmes de fond, telles que la misère généralisée
et l’oppresion politique, il est probable que la tension,
les divisions et la violence continuent de progresser.

Actions recommandées
- Enjoindre l'administration
de Zédillo de :
- Démanteler les groupes civils armés
/ paramilitaires;
- Ordonner une réduction substantielle des troupes
fédérales dans les zones de conflit comme
un signal véritable et concret de sa volonté de
dialogue.
- Pour les citoyens de l'Union Européenne : demander à vos
gouvernements et parlementaires respectifs de prendre en
compte la clause démocratique de l'accord commercial
entre le Mexique et l'Union Européenne.
- Exhorter
la COCOPA à réaliser de grands
efforts pour maintenir l'unité de ses propositions
et de ses actions, et à poursuivre son travail de
coopération, en faisant prévaloir l'intérêt
supérieur de la paix sur les positions partisanes.
- Diffuser l’information - comme ce rapport - sur
la situation actuelle au Chiapas.
Merci d'écrire à:
Lic. Ernesto Zedillo Ponce de León
Presidente de la República
Palacio Nacional
06067 México, DF - México
Fax: (int-52) (5) 271 1764 / 515 4783
Roberto Albores Guillén
Gobernador de Chiapas
Palacio de Gobierno
29009 Tuxtla Gutiérrez, Chiapas - México
Fax: (int-52) (961) 20917
Comisión de Concordia y Pacificación
Paseo de la Reforma # 10, piso 17
06018 México, DF - México
Fax: (int-52) (5) 140 3288

:: ACTUALITÉ
CHIAPAS: la bataille
concernant les droits et la culture autochtone continue
Début mars, le gouverneur du Chiapas,
Roberto Albores Guillen, a présenté son nouveau
projet de loi concernant les droits et la culture autochtone.
Il a déclaré que cette initiative était
fondée sur les Accords de San Andrés et sur
le projet de loi présenté par le président
Zedillo au Congrès l’an dernier. Cependant,
cette proposition est considérée très
vague et ne semble pas refléter les Accords de San
Andres, particulièrement ce qui aurait trait au respect
du droit à l’auto-détermination et à l’autonomie
des peuples autochtones. En ce qui concerne l’accès
aux ressources naturelles et à la terre, le projet
de loi mentionne uniquement les sanctions à appliquer,
par exemple, pour dommages causés à l’environnement.
De plus, elle n’accorde aucun droit aux communautés
autochtones.
La présentation de cette initiative de loi s’est
effectuée au même moment que la préparation
de la consultation nationale Pour la reconnaissance
des droits des peuples autochtones et pour la fin de la guerre
d’extermination (pour plus de détails sur la consultation, voir l’article
: Deux millions et demi de mexicains
ont répondu à la
consultation zapatiste à continuation).
Approbation de la Loi d’amnistie
Le 25 février, le Congrès local a entériné la "Loi
d’amnistie pour le désarmement des groupes civils
du Chiapas" et l’a fait parvenir au Congrès
fédéral pour approbation. Le gouvernement de
l’Etat a organisé des centaines de réunions
dans les communautés et avec les organisations chiapanèques
pour la promouvoir et pour obtenir l’appui des habitants
du Chiapas. Un représentant d’une organisation
de base de Chilon, a confié à SIPAZ: «La
consultation gouvernementale s’est réalisée
seulement là où le PRI est majoritaire, et
les signatures récoltées avaient pour but d’acheter
l’appui des représentants des "ejidos" (terres
communales).» La loi approuvée refuse l’amnistie
aux membres de l’EZLN et des organisations civiles
ayant une structure, un entraînement ou une discipline
similaires à celles de l’armée. Des projets
de production et une aide technique sont offerts aux personnes
qui déposent volontairement les armes, pour favoriser
leur développement économique. Le délai
octroyé pour déposer les armes est de 120 jurs à compter
de l’entrée en vigueur de la loi.
Entre-temps, le gouvernement de l'État a annoncé que
depuis le soulèvement zapatiste, 15 000 sympathisants
zapatistes avaient déserté l’EZLN et
que le sous-commandant Marcos en était directement
responsable. Le gouverneur donnait ensuite l’exemple
de 14 miliciens zapatistes ayant remis leurs armes dans la
municipalité de Ocosingo à la fin du mois de
mars, événement qui a été accompagné d’un
grand battage médiatique mais qualifié par
l’EZLN de «farce et de mise en scène»,
déclarant que les 14 présumés zapatistes étaient
en réalité des membres du groupe paramilitaire
MIRA (Mouvement autochtone révolutionnaire anti-zapatiste),
présent dans la région. Au cours des derniers
mois, d’autres présumés zapatistes avaient également
remis leurs armes.
Signes de détente et nouvelles
tensions
Dans la Zone Nord, la zone la plus conflictuelle entre
1995 et 1997 du fait de la présence du groupe paramilitaire "Développement,
Paix et Justice", 14 familles sont retournées
dans la communauté de Cruz Palenque, dans la municipalité de
Tila. Elles avaient dû fuir la communauté en
1997 en raison des menaces proférées par
des membres du PRI et de "Développement, Paix
et Justice". Les déplacés ont signé un
accord avec la communauté pour leur retour. SIPAZ
y a effectué une visite, quelques jours après
ce retour. Ces familles retournées nous ont informés
qu’elles n’avaient toujours pas reçu
l’aide promise par le gouvernement pour la reconstruction
de leurs maisons. Dans la communauté, il persiste
une certaine méfiance entre les deux groupes, mais
un représentant d’une famille de "Développement,
Paix et Justice" exprimait sa bonne volonté en
affirmant: «Ce que l’on veut maintenant, c’est
que tout le monde puisse vivre en paix, qu’il n’y
ait plus de menace ni de peur.»
Le coordinateur inter-institutionnel pour
le Chiapas, responsable de la zone Nord, Rodolfo Anlehu,
nous a déclaré à ce
sujet, en ce qui concerne d’éventuels retours: «Les
communautés ne peuvent vivre en paix que si les déplacés
reviennent. Actuellement, les projets pour le retour des
déplacés se font directement avec les autorités
des communautés et non plus par l’entremise
des dirigeants d’organisations [comme Développement,
Paix et Justice].» Le dirigeant de "Paix et Justice" de
la municipalité de Tila, Diego Vazquez, déclarait: «Nous
sommes de la même famille de sang. Nous nous disputons
par erreur... L’EZLN n’est ni un obstacle, ni
un ennemi. Elle est le défenseur des pauvres, des
autochtones.» Un autre dirigeant, Sabelino Torres,
nous a affirmé que "Développement, Paix
et Justice" avait commencé une nouvelle étape
de réconciliation dans la région: «Oubliez
tout ce qui c’est passé. Il y a des rancoeurs,
de la haine et des morts, mais nous voulons à nouveau
recommencer. Il ne doit plus y avoir de barrière...
Une réunion est prévue entre "Développement,
Paix et Justice" et Abu Xu [une organisation de sympathisants
zapatistes]. Nous voulons recommencer et vivre selon nos
traditions et nos coutumes.» En dépit de ces
paroles de conciliation, les tensions continuent à croître,
par exemple dans la municipalité de Sabanilla, totalement
contrôlée, selon des témoignages de représentants
de l’église catholique, par "Développement,
Paix et Justice".
La tension a également augmenté dans la municipalité de
San Andrés, quand le 7 avril, le maire a investi avec
les renforts de 300 policiers les bureaux du Conseil Autonome
Zapatiste ( présent depuis 1995 dans la mairie de
cette ville). Il n’y a pas eu d’arrestation.
San Andrés a été le siège des
négociations entre le gouvernement fédéral
et l’EZLN en 1995 et 1996. Le jour suivant, un groupe
de 1000 à 3000 sympathisants zapatistes (selon les
sources) ont repris les installations sans qu’il y
ait de confrontation avec la police, qui s’était
retirée des lieux. Le gouverneur a décidé de
ne pas utiliser la force, déclarant: «Il ne
s’agit pas d’une question judiciaire, mais plutôt
d’une question d’ordre politique» et a
annoncé qu’il chercherait à résoudre
le problème par la voie du dialogue.
Deux policiers impliqués dans le massacre de Acteal
en décembre 1997 ont fait des déclarations
importantes impliquant la police dans l’achat d’armes
ayant servi lors du massacre. Ils ont aussi accusé l’ex-coordinateur
de la police de l’Etat, le général Jorge
Gamboa Solis, d’avoir laissé les sympathisants
du PRI de la municipalité de Chenalho, porter des
armes de gros calibres en toute impunité. En conséquence,
des mandats d’arrêt ont été émis
en février contre le général et l’ex-procureur
général, Jorge Enrique Hernandez Aguilar.
En mars, 24 membres du Commando patriotique
de conscientisation du peuple (CPCP) ont été arrêtés.
Il s’agit d’un groupe de dissidents de l’armée
fédérale. Les membres du CPCP ont organisé une
manifestation en décembre 1998 dans la capitale du
pays pour exiger des réformes à la législation
militaire. Ils sont désormais accusés de désertion,
de désobéissance, d’insubordination et
de diffamation à l’encontre l’armée.
Les 24 nouveaux détenus, parmi lesquels le dirigeant
lieutenant-colonel Hildegrado Bacilio Gomez, s’ajoutent
aux dix déjà emprisonnés au cours des
derniers mois.
Visite de la Haute-Commissaire aux droits humains
En octobre prochain, la Haute-Commissaire déléguée
aux droits humains de l’Organisation des Nations unies
(O.N.U), Mary Robinson, se rendra au Mexique. Lors de la
dernière session de la Commission des droits humains
de l'O.N.U à Genève, elle a déclaré aux
représentants d’ONG mexicaines que sa visite
au Mexique «ne laissera pas une sortie facile au gouvernement
mexicain». Elle a aussi assuré que sa visite «devrait être
précédée par la venue d’une Rapporteuse
spéciale chargée des cas d’éxécutions
extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, et par la venue
d’une commission d’évaluation technique».
Une centaine d’organisations et de réseaux
nationaux de droits humains ont demandé la visite
de Mary Robinson et des rapporteurs spéciaux. Lors
de la session qui s’est déroulée en mars-avril ’99,
le Mexique figurait parmi les 15 pays prioritaires de la
Commission.
L’organisation des droits humains, Amnistie Internationale
(AI), continue de critiquer le gouvernement mexicain.
Dans son rapport À l’ombre de l’impunité,
publié en mars, AI fait mention des violations systématiques
des droits de l’Homme dans tout le pays, particulièrement
dans les Etats de Chiapas, Oaxaca et Guerrero, où agissent
groupes d’opposition armés. La Ministre des
Affaires Etrangères, Rosario Green, a déclaré que
AI ne prenait pas en considération les progrès
obtenus par le gouvernement fédéral. Le président
d’Amnistie Internationale, Pierre Sané a pour
sa part soutenu que: «Tant que les responsables des
massacres d’Acteal, de Agua Blanca, de El Chorro et
de El Bosque ne seront pas amenés devant les tribunaux,
tant que des procédures légales ne seront pas
engagées, et tant l’impunité vis à vis
d’officiers de l’armée et des membres
de groupes paramilitaires (appuyés par des instances
officielles) ne sera pas levée, la situation ne changera
pas.»
Dans son rapport annuel, le Département d’Etat
des Etats-Unis a également critiqué la situation
des droits humains au Mexique. Le document fait mention de
cas d’assassinats extrajudiciaires, de disparitions,
de tortures et de corruption policière. Il fait également
mention de cas de violence contre les femmes et de discrimination
contre les peuples autochtones.
Lors de sa visite au Mexique en janvier,
le pape a fait allusion au conflit au Chiapas: «Il n’y aura
pas de solution tant que nous ne reconnaîtrons pas
que la population autochtone a été la première
propriétaire de ces terres, et par conséquent,
la première à avoir un droit sur elles.»

Deux
millions et demi de mexicains ont répondu à la
consultation zapatiste
Répondant à l’initiative
de l’EZLN, le 21 mars dernier, 15 000 boîtes
de scrutins ont été installés dans tous
le pays afin que les Mexicains puissent donner leurs opinions
quant aux droits des peuples autochtones. Sur 2,5 millions
de votants mexicains, 96% ont répondu affirmativement
aux quatre questions (voir le texte
Consultation nationale pour la reconnaissance des droits
des peuples autochtones
et pour la fin de la guerre d’extermination). Près
de plusieurs boîtes de scrutins, on a pu constaté la
présence de deux zapatistes (un homme et une femme,
quelquefois avec un enfant dans les bras) avec leurs passe-montagnes
et foulards rouges caractéristiques, parfois protégés
par un cordon de sécurité de la société civile
locale.
Dans la cinquième déclaration de la Forêt
Lacandone, en juin ’98, l’EZLN avait lancé l’idée
d’une consultation nationale sur les Droits et la culture
autochtone, comme convenu dans les accords de San Andrés.
Les détails de la consultation ont été discutés
lors de la rencontre de l’EZLN avec la société civile
du 20 au 22 novembre 1998, la participation et l’appui
logistique de la société civile s’avérant
nécessaires à la réalisation de cette
consultation.
En janvier 1999, la société civile a commencé à organiser
la phase de diffusion de la consultation, invitant les gens à former
leurs propres brigades de promotion. Selon le Bureau de contact
-responsable de l’enregistrement des brigades-, 2000
brigades ont ainsi été formées dans
tous le pays, comptant sur la participation de plus de 18
000 personnes. Les Mexicains résidents à l’étranger
ont également pu s’exprimer en organisant des
brigades dans 156 villes de 23 pays du monde. Enfin quelques
autochtones des Etats-Unis ont aussi décidé d’organiser
la promotion de la consultation et même d’y participer,
considérant qu’il n’existe pas de frontière
et que leur devoir est d’exprimer leur opinion quant
au thème des droits et de la culture des peuples autochtones.
Neuf jours avant la consultation, 5000
délégués
-soit 2500 couples- de l’EZLN se sont réunis
dans les cinq "Aguascalientes" pour ensuite partir
organiser sa promotion dans les 32 Etats du pays. Le coordinateur
pour le dialogue au Chiapas, Emilio Rabasa, a déclaré «qu’il
n’y aurait pas de problème tant que les délégués
zapatistes seraient sans arme et que les étrangers
ne participeraient pas à la consultation.» Dans
un communiqué ultérieur, le sous-commandant
Marcos a précisé que les délégués
seraient être des bases de soutien de l’EZLN,
c’est-à-dire à vocation politique et
non militaire au sein de l’organisation.
Au Mexique, la promotion de la consultation
a représenté un
défi de taille. Il fallait faire la promotion des
droits et de la culture indigène dans tout le pays
auprès de personnes non-autochtones vivant loin de
la réalité du Chiapas. Il fallait aussi expliquer
les différences entre la proposition de loi de la
COCOPA issue des accords de San Andrés et la proposition
du gouvernement fédéral de mars 1998. De plus,
la promotion de la consultation a dû se faire sans
l’appui de plusieurs moyens de communication. Là où les
nouvelles ne circulent pas, les rumeurs se propagent avec
plus de facilité et dans quelques communautés,
parmi les gens humbles, on pouvait entendre: «Si tu
participes à la consultation, les zapatistes vont
venir te chercher de force pour combattre avec eux.»
La Commission épiscopale pour la pastorale autochtone
de la Conférence de l’épiscopat mexicain
a décidé d’appuyer la consultation. Selon
elle, même si l’EZLN est à l’origine
de cette consultation, en réalité elle constitue
une réponse aux peuples autochtones qui méritent
un juste intérêt à leurs demandes de
dignité et de développement. Cependant, on
compte des divergences à ce sujet au sein de l’église
catholique puisque le nonce apostolique, Justo Mullor, s’est
prononcé contre cette consultation. De même,
le ministre de l’Intérieur, Francisco Labastida
Ochoa, a déclaré que cet événement était "truqué" et
que les questions posées étaient du genre: "Préférez
vous être pauvre ou riche?, Etre triste ou content?»
Il est certain que les questions étaient formulées
de telle façon qu’il était presque impossible
de voter "non". Ceux qui n’étaient
pas d’accord ont opté pour s’abstenir.
Mais selon l’EZLN, les résultats en soi importent
peu; ce qui compte est plutôt la mobilisation massive
et la participation de la société civile à une
telle consultation. De fait, la participation a été plus
importante que lors de la première consultation convoquée
par l’EZLN en 1995, au cours de laquelle 1 300 000
citoyens se sont exprimés.
De façon générale, la consultation
s’est déroulée sans problème.
On a dénoncé quelques harcèlements commis
par les forces de police ou des groupes paramilitaires à l’encontre
de délégués zapatistes et/ou de coordinateurs
de brigades dans différents Etats pour empêcher
la réalisation de cette consultation. Dans quelques
municipalités du Chiapas, de Tabasco, de Michoacan,
de Oaxaca et de Veracruz, la consultation n’a pas eu
lieu car les coordinateurs des brigades ont reçu des
menaces de morts visant des délégués
et ont décidé qu’ils ne pouvaient pas
assurer leur sécurité. Après la consultation,
les organisateurs dans la municipalité de San Juan
Lalana à Oaxaca ont été menacés
d’emprisonnement sous l’accusation d’appartenance à l’EPR
(Armée populaire révolutionnaire).
Dans les communautés le désirant, les autochtones
ont pu exprimer leur opinion selon leurs us et coutumes.
Ainsi, les communautés de la municipalité d’Amatan
ont réalisé quatre assemblées: une assemblée
d’hommes, une de femmes, une d’adolescents, et
une de jeunes de plus de 12 ans. Les municipalités
autonomes ont également convoqué des assemblées
pour exprimer leurs propres opinions. Dans plusieurs municipalités
du Chiapas, les assemblées communautaires se sont
tenues entre les 15 et 20 mars, soit avant la consultation.
Les organisateurs craignaient que l’aide gouvernementale
pour des projets de développement n’arrive dans
les communautés que le jour même de la consultation
(soit le 21 mars), ce qui aurait pu distraire l’attention
de paysans et rendre ainsi la participation aux assemblées
plus difficile.
La Fondation Rosenblueth a comptabilisé un total
de 2,5 millions de votes au Mexique, dont presque 50% dans
quatre Etats: le Chiapas, Mexico, Oaxaca et Veracruz. Quelques
8000 mexicains résidant à l’étranger
ont également participé au vote.
Les réactions face aux résultats de la consultation
varient selon les sources. Pour le ministre de l’Intérieur,
Monsieur Labastida, le fait que 5000 zapatistes le visage
couvert de passe-montagnes aient pu voyager librement dans
toute la république prouve le mensonge selon lequel
il existerait un encerclement militaire et une guerre d’extermination
au Chiapas. Il a déclaré «qu’il
est contradictoire qu’un groupe armé demande
la démilitarisation et le désarmement, sans
se désarmer lui-même en premier lieu." Emilio
Rabasa a ajouté que si l’EZLN voulait s’exprimer
politiquement, il devait rendre les armes. Il a aussi insisté pour
l’EZLN reprenne les négociations avec le gouvernement
s’il affirme être en faveur de la paix au Chiapas.
Pour plusieurs secteurs de la société civile
mexicaine, la consultation a été un succès
car elle a démontré la capacité d’organisation,
de créativité et d’unité de milliers
d’hommes et de femmes dans tout le pays. De plus des
milliers d’autochtones ont réussi à faire
valoir leurs revedications auprès de plusieurs secteurs
de la société mexicaine qu’ils soient étudiants,
entrepreneurs, travailleurs, sportifs, femmes, ou autres.
Lors d’une réunion d’évaluation
de la consultation tenue à San Cristóbal les
17-18 avril, quelques 200 participants montré leur
satisfaction en soulignant le rapprochement effectué entre
les organisations de toutes les régions du Chiapas: «Nous
avons réussi à surmonter notre peur", «Plusieurs
organisations ont travaillé ensemble alors que normalement
elles avaient du mal à le faire", «Nous
avons vu de nombreux visages nouveaux". Au même
moment, l’EZLN a invité la société civile à une
rencontre du 7 au 10 mai à La Realidad, une des cinq "Aguascalientes",
pour analyser les résultats de la consultation et
en le suivi. 
La
Consultation Nationale
Consultation Nationale "pour
la reconnaissance des droits des peuples autochtones et pour
que cesse la guerre d’extermination"
- Es-tu d’accord pour dire que les peuples autochtones
doivent être inclus en prenant en compte toute leur
force et leur richesse au sein du projet national et qu’ils
doivent jouer un rôle actif dans la construction
d’un nouveau Mexique ?
- Es-tu d’accord pour dire que les droits autochtones
doivent être reconnus dans la Constitution mexicaine,
conformément aux accords de San Andrés et
en fonction du texte élaboré par la COCOPA
?
- Es-tu d’accord pour dire que nous devons parvenir à la
paix véritable par la voie du dialogue, en démilitarisant
le pays par le biais du retour des soldats dans leurs casernes,
comme la Constitution et les lois l’établissent
?
- Es-tu d’accord pour dire que la société doit
s’organiser et exiger que le gouvernement "commande
en obéissant" dans tous les aspects que peut
prendre la vie nationale ?

:: DOSSIER
La "Voix de Cerro
Hueco" : un cri venu de derrière les barreaux
J’arrive à la prison;
la première chose que l’on me demande à la
porte d’entrée est de présenter mes papiers
d’identité. Je descends six marches d’un
escalier, puis, à une table, quatre femmes se chargent
de vérifier les articles que je veux introduire dans
la prison. Elles gardent mon sac. L'étape suivante
consiste en une fouille corporelle. Je passe ensuite la seconde
grille et descends 20 marches de plus. Je dois encore franchir
quatre grilles pour me trouver dans la prison de "Cerro
Hueco". Certains détenus s’approchent de
moi pour me quémander de l’argent. D’autres
me demandent quel détenu je cherche et se proposent
de m’aider à le trouver. «Je vais voir
les personnes qui font partie de la "Voix de Cerro Hueco"»,
leur dis-je. Quelqu’un, dès lors, m’accompagne à la
cellule que je cherche.
L’endroit est une grande pièce
de 64 mètres carrés traversée par un
mur de bois. On a créé plusieurs cellules de
bois dans un second étage qui tient à peine
debout. Plus de 55 personnes dorment là, la plupart
d’entre elles à même le sol.
Il y a déjà plusieurs années que l'on
a commencé à parler des déficiences
du système pénitentiaire mexicain. Ainsi, il
a été dit que ce que l’on appelle les
CERESO (Centres de Réadaptation Sociale), nom officiel
donné aux prisons du Mexique, n’offrent pas
d’alternatives viables aux personnes qui, pour une
raison ou pour une autre, se trouvent incarcérées.
Au Chiapas, une grande majorité des prisonniers sont
indigènes. Ces personnes, dont la culture est différente
ainsi que la manière d’exercer la justice, et
dont la langue maternelle n’est pas l’espagnol,
se trouvent confrontées à de plus amples difficultés
quand il s'agit pour eux de connaître ou de faire reconnaître
leurs droits, ou même de s’assurer que leurs
cas reçoivent un procès clair et juste.
Il est certain que le gouvernement du
Chiapas a tâché d’avoir
un personnel qui parle les quatre langues autochtones et
comprenne la culture des indigènes. Mais cela demeure
insuffisant et explique en partie pourquoi un mouvement civil
pour défendre les prisonniers politiques indigènes
a surgi dans le CERESO #1 de Tuxtla Gutiérrez. Ce
groupe, appelé la "Voix de Cerro Hueco",
est une organisation principalement indigène du fait
de la présence des groupes ethniques Tzotzil, Tzeltal,
Chol et Tojolabal.
Comment est née la "Voix de Cerro Hueco" ?
Après le soulèvement armé de janvier
1994, le nombre de prisonniers indigènes a considérablement
augmenté dans le pénitencier de Cerro Hueco,
ainsi que dans d’autres prisons du Chiapas. Entre 1995
et 1996, les agressions (assassinats, maisons brûlées,
vol de bétail, etc.) du groupe paramilitaire "Développement,
Paix et Justice", qui opère dans la Zone Nord
(région chol) à l’encontre des sympathisants
du PRD ou des bases de soutien zapatiste, se sont multipliées.
Beaucoup de personnes faisant partie de ce dernier groupe
ont été arrêtées selon des procédures
présentant de nombreuses irrégularités,
et se sont retrouvées accusées de divers délits.
A cette époque, 70% des personnes détenues
dans le cadre de conflits politiques étaient "choles".
Face à cette situation, les prisonniers indigènes
ont commencé à s’organiser pour chercher
des avocats qui seraient prêts à assurer le
suivi de leurs dossiers. Gustavo Estrada Gómez, membre
de la "Voix de Cerro Hueco" depuis ses débuts,
nous raconte : «... nous avons commencé à discuter
et voir pourquoi il n’y avait aucune organisation ici,
pourquoi il n’y avait personne pour étudier
nos dossiers et défendre nos cas, seulement les avocats
commis d’office et de droit commun, et qui, de toutes
façons, prenaient partie pour le gouvernement...».
Depuis le début du conflit, on a pu recenser plus
de 200 prisonniers politiques. Aujourd’hui, ils sont
encore près de 80 à Cerro Hueco et dans d’autres
prisons du Chiapas.
Les grèves de la faim
Entre juillet et août 1996, plusieurs discussions internes
ont débuté de pair avec un premier travail
d’organisation et de prise de conscience de leurs droits.
C’est ainsi que ces prisonniers ont pris la décision
d’entamer une grève de la faim à partir
du 1er septembre de cette même année. Cet événement
a marqué le début formel de l’organisation.
La "Voix de Cerro Hueco" comptait alors environ
80 membres. A la même date, une étrange coïncidence
allait amener l’EZLN à abandonner la table des
négociations de San Andrés et à décider
de ne pas reprendre le dialogue tant que le gouvernement
n’aurait pas rempli cinq conditions (notamment la libération
des prisonniers politiques). Aucune des conditions n'a été remplie
et les indigènes incarcérés ont continué à lutter,
de différentes manières, depuis leurs cellules.
Fin 1996, le gouvernement du Chiapas,
désireux de
faire baisser la pression suscitée par les grèves
de la faim, ordonna la libération de plusieurs dirigeants.
Ceux-ci commencèrent dès lors à assurer
le travail de représentation du mouvement à l’extérieur
de la prison et à entrer en contact avec différentes
ONG, médias et diverses autorités.
La Marche Wejlel
En mai 1997, dans le but de rompre la situation d’encerclement
imposé par "Développement, Paix et Justice" et
d'obtenir la libération des prisonniers, des centaines
d’indigènes choles, sympathisants de l’EZLN
et du PRD, accompagnés par plusieurs étrangers,
prirent le chemin de la capitale du Chiapas pour demander
audience auprès du gouverneur. Plusieurs obstacles
vinrent parsemer leur route jusqu’à Tuxtla Gutierrez.
Arrivés à destination, ils installèrent
une manifestation permanente face au palais du gouverneur.
Après avoir attendu pendant près de 100 jours
une entrevue avec ce dernier, ils entamèrent des négociations
avec d’autres fonctionnaires et réussirent à obtenir
la libération de quelques dirigeants.
La majorité des prisonniers de la Zone Nord fut ainsi
libérée. Mais la persécution à l’encontre
des bases de soutien zapatiste ne cessa pas pour autant et
le nombre de prisonniers recommença à augmenter.
Une des méthodes auxquelles a notamment recouru le
gouvernement fut le démantèlement des Municipalités
Autonomes.
La détention d’Autorités
Autonomes Zapatistes
Par le biais d’opérations mixtes entre la police
et l’armée réalisées en 1998,
le gouvernement local, sous couvert d’un discours appelant à respecter
l’Etat de droit, s'est attaché à démanteler
ce qu’il est convenu d’appeler les "municipalités
autonomes". Ces dernières furent nommées
ainsi par les bases de soutien zapatiste dans différentes
communautés de la zone de conflit (voir le bulletin
du SIPAZ Année 3 - Num. 3).
Leur démantèlement a été réalisé dans
un délai de trois mois selon le schéma suivant
:
- Taniperlas (Municipalité de Ricardo Flores Magón)
- 11 avril 1998 ;
- Amparo Aguatinta (Municipalité Terre et Liberté)
- 1er mai 1998 ;
- Nicolás Ruiz (Municipalité du PRD) -
3 juin 1998 ;
- El Bosque (Municipalité Saint-Jean de la Liberté)
- 10 juin 1998.
Au cours de ces opérations, jusqu’à 200
personnes ont été détenues et, à l’heure
actuelle, une dizaine d’entre elles restent incarcérées.
Ces démantèlements ont été réalisés
avec violence, engendrant de nombreuses violations des droits
humains et certaines irrégularités furent commises
dans le cadre de la procédure juridique.
Le témoignage de Juan, un paysan indigène
de plus de 60 ans (prisonnier depuis le 6 octobre 1997),
rend compte de l’impact que ces opérations peuvent
avoir sur les personnes: «Et bien quant à moi,
tout ça me met en colère parce que je ne suis
pas comme ils [la police] le disent, c’est-à-dire,
je ne suis pas un délinquant. Ils nous ont balladés à travers
la place centrale pour que tous les habitants de la communauté nous
voient. J’ai pensé qu’ils allaient nous
humilier là, devant tout le monde. Maintenant, ce
qui me préoccupe, c’est ma femme. Elle est malade à cause
d’un accident qu’elle a eue. Elle n’a personne
pour s’occuper d’elle et si je tarde encore longtemps
ici et bien je ne sais pas ce qu’il va se passer.»
La Commission Nationale pour les Droits
de l'Homme (CNDH), dans le cadre de l’enquête menée sur le
cas de Taniperlas, a constaté que plusieurs incidents
avaient eu lieu et que certaines actions réalisées
par des fonctionnaires avaient été exécutées
de façon irrégulière.
C’est ce qui l’a conduit à émettre
la recommandation No. 49/98, adressée au gouverneur
du Chiapas, dans laquelle elle l’invite à ce
qu’il: «...analyse et revalorise la situation
juridique des plaignants et des plaideurs du fait de... l’existence
de diverses irrégularités, ainsi qu’à cause
du manque de formalités essentielles à la procédure,
(...) donne les ordres nécessaires pour qu’une
procédure administrative soit initiée à l’encontre
des fonctionnaires publics qui ont participé à l’arrestation
arbitraire de ....[suit la liste des personnes détenues.]...»
Ce type d’irrégularités apparaît,
en fait, dans une certaine mesure, dans toutes les opérations
qui ont été effectuées.
Le gouvernement n’avait jamais réfléchi à l’impact
que pourrait avoir l’arrivée de plusieurs figures
d’autorité issues des municipalités autonomes à l’intérieur
de Cerro Hueco. Or c'est cette nouvelle donné qui
amène la structure de la "Voix de Cerro Hueco" à cesser
d’être un conseil d’administration pour
devenir un Conseil Elu et Autonome.
Ce processus a pris deux mois avant de
prendre forme et continue encore de se consolider. Chaque
dimanche, le Conseil
se réunit et tous les lundis, une Assemblée
Générale est organisée pour pouvoir
entreprendre de nouvelles initiatives ainsi que pour arriver à certains
accords.
Grâce à cette nouvelle modalité qui
aura bientôt un an, le principe zapatiste de "commander
en obéissant" devient omniprésent.
L’actuel directeur du Conseil, Amado Galvez Gómez,
le commente en ces termes: «...quand quelqu’un
vient pour parler avec la "Voix de Cerro Hueco",
il ne parle plus uniquement à une seule personne ;
il se réunit avec la totalité des membres du
Conseil et ce sont eux qui prennent les décisions.
Il y a eu un grand changement dans la "Voix de Cerro
Hueco".»
Le président du Conseil Municipal Autonome de "Terre
et Liberté", détenu avec d’autres
compagnons le 1er mai, ajoute: «... chaque région
a nommé ses représentants devant le Conseil...
et que nous soyons ou pas zapatistes, (... ) ici, nous nous
rappelons que nous devons nous respecter les uns les autres
et que notre lutte est pour l’autonomie et le droit à exiger
notre liberté avec justice et dignité.»
Le 14 avril 1999, l’universitaire Sergio Valdéz
Ruvalca a été libéré sous caution
(5600 pesos, environ 550 US$). Une semaine avant sa libération,
il nous a expliqué que, s’il acceptait de sortir,
ce serait avec l’accord du Conseil de la "Voix
de Cerro Hueco", si celui-ci considérait que
sa collaboration serait plus profitable à l’extérieur
de la prison. De son côté, Luis Menéndez,
métis et membre d’une ONG, aussi détenu
au cours du démantèlement de Taniperlas, a
déclaré : «Rester prisonnier est un signe
de solidarité humaine vis-à-vis de mes compagnons à l’intérieur
de la prison ; et à l’extérieur, c’est
une dénonciation à l’encontre du système
judiciaire qui prévaut au Chiapas.»
Situation Précaire à Cerro
Hueco
La prison de Cerro Hueco peut recevoir entre 300 et 400
prisonniers. Cependant, le nombre de détenus est d’environ
1200 personnes, ce qui signifie que la majorité d'entre
eux ne dispose que de très peu d’espace. Les
services médicaux sont rares et insuffisants ; la
possibilité de gagner un peu d’argent pour
leur permettre d'aider leur famille est presque inexistante.
Il est difficile de trouver un marché adapté pour
vendre les quelques travaux d’artisanat qu’ils élaborent.
Cette situation a de nombreuses conséquences pour
les membres de leur famille qui restent à l’extérieur,
sans protection, incapables d’assurer leur subsistance.
Maria Antonieta, épouse de l’un des prisonniers
issus des municipalités autonomes, nous explique,
tandis qu’elle donne le sein à son bébé : «Nous
avons beaucoup souffert et nous avons dû faire face à beaucoup
de problèmes de santé et d’alimentation,
surtout chez nos enfants. J’ai dû les résoudre
seule alors même que je me mourais de pleurs et de
désespoir ; je suis même tombée malade,
mais bon, il n’y a pas d’autres possibilités,
que puis-je faire si le mauvais gouvernement ne veut pas
nous écouter.»
Failles dans le système judiciaire
Le thème de la pratique judiciaire au Mexique a fait
l’objet de diverses recherches, suite aux nombreux
cas qui ont été présentés tant
auprès d’instances nationales qu’internationales.
Parmi ces dernières, on peut citer Amnesty International,
Human Rights Watch, la Commission Interaméricaine
des Droits Humains de l’OEA (Organisation des
Etats Américains), de même que quelques Commissions
de l’ONU. On peut tirer comme conclusions de leurs
rapports que le Mexique dispose d’un excellent système
légal mais que ledit système se trouve pris
en défaut lorsqu’il s’agit de le faire
fonctionner. Dans le cadre de la mise en pratique du système
judiciaire, des violations des droits de la personne et sociaux
sont commises pour de multiples raisons, parmi lesquelles
la corruption et la manipulation pour des intérêts
particuliers, politiques ou d’Etat.
A l’échelle nationale, la CNDH, une instance
gouvernementale, a dégagé une constante dans
les différents cas survenus dans tout le Mexique qu'elle
a examinée, à savoir, de nombreuses irrégularités
ont été commises par certains fonctionnaires
publics au cours des différents stades de la procédure
juridique.
Dans le cas concret des prisonniers de
la "Voix de
Cerro Hueco", on note certains points récurrents
: une détention injuste, des accusations par le biais
de faux témoignages et d'évidentes irrégularités
dans la procédure. Un autre point important est la
mention qui est faite dans leur dossier de leur appartenance à l’opposition
politique (organisations sociales indépendantes, bases
de soutien de l’EZLN ou membres du PRD) alors que leur
affiliation politique n’a, officiellement, aucun rapport
avec les chefs d’accusation.
Selon Miguel Angel de los Santos, l’avocat de nombre
de ces prisonniers, une autre constante est que «...le
fonctionnaire représentant le ministère public
agit avec une rapidité qui, comme nous le savons tous,
n’est pas caractéristique du système
juridique mexicain. Ils viennent à bout de la phase
d’investigation antérieure au procès
en un temps record, une rapidité que l’on ne
peut pas observer dans d’autres cas... Le juge est
tenu par la loi d’analyser minutieusement et objectivement
les résultats de l’enquête préliminaire;
ce n’est cependant pas ce qu’il fait et c’est
ce qui explique la rapidité... C’est ainsi que
la police orchestre ses opérations si vite, comme
s’ils étaient déjà en train d’attendre
l’ordre d’appliquer les mandats d’arrêt;
c’est ce qu’il s’est passé dans
les cas de Taniperlas, Terre et Liberté, Nicolás
Ruiz et dans certains cas particuliers.»
Il faut aussi faire une référence spéciale
aux cas d’homonymie (Manuel Fernández Pérez,
Miguel Hernández Pérez, Antonio López
Vázquez) : des cas de personnes dont les noms correspondent
exactement à ceux d’autres détenus et
qui, pour cela, se voient attribuer la responsabilité de
délits commis par leurs homonymes ce qui allonge ainsi
la durée de leur peine. Les autorités ne se
sont cependant guère intéressées à creuser
cette question, en utilisant les registres de l’Institut
Fédéral Electoral ou du Registre Civil, afin
de mettre au clair les responsabilités des uns et
des autres.
Selon Miguel Angel de los Santos, «le système
judiciaire en est arrivé à tel point que les
personnes qui sont apparemment impliquées dans un
délit sont considérées coupables jusqu’à ce
qu’elles fassent la preuve du contraire, alors que
la loi dit l’inverse: une personne est considérée
comme innocente jusqu’à ce que ceux qui l’accusent
apportent les preuves de sa responsabilité.»
Dans ces circonstances, s’agissant non pas d’actions
isolées mais d’une façon de faire et
de rendre la justice qui a sa source dans la structure même
du pouvoir, la solution juridique des cas des prisonniers
politiques est beaucoup plus compliquée. Cette solution
devra d’abord être politique.
L’existence de tant d’irrégularités
juridiques et la souffrance humaine suscitée par ces
faits rendent importante la visite du Rapporteur Spécial
de l’ONU pour l’Indépendance des Juges
et des Avocats ainsi que celle du groupe de travail sur les
Détentions Arbitraires. C’est la demande qui
a été formulée par une centaine d’ONG
mexicaines, en mars, dans le cadre de la session de la Commission
des Droits de l'Homme de l'ONU à Genève.

:: ANALYSE
CHIAPAS: La societé civile:
le troisième acteur en dispute
La consultation nationale "pour
la reconnaissance des peuples indigènes et pour la
fin de la guerre d’extermination" organisée
par l’EZLN et différents groupes de la société civile
mexicaine a constitué un des évenements les
plus significatifs de ce début d’année.
Elle a permis à l’EZLN de rompre la situation
d’encerclement militaire, politique et médiatique
qui caractérisait sa position ces derniers temps.
Au niveau politique, ce fut une manière de reprendre
l’iniciative face à un processus de paix depuis
longtemps au point mort. L’encerclement militaire a été rompu
lorsque les 5000 délégués zapatistes, élus
pour faire la promotion de la consultation, ont pu sortir
de leurs communautés, sans que l’armée
mexicaine ne cherche à les en empêcher. L’isolement
médiatique a partiellement pris fin grâce aux
activités de ces délégués réalisées
aux quatre coins du pays.
C’est la première fois que les zapatistes parveniennent à étendre
l’influence de leur mouvement dans tous les Etats de
la Nation, en communiquant avec des secteurs sociaux jusqu’alors éloignés
de la réalité du Chiapas (des travailleurs,
en passant par les jeunes et les entrepreneurs). Une mobilisation
aussi ample et touchant différents secteurs de la
société semble prouver qu’en dépit
des affirmations de plusieurs moyens de communication, le
temps n’a pas affaibli le soutien civil au zapatisme,
ni restreint sa zone d’influence. Elle montre également
le degré d’engagement de nombreux acteurs de
la société civile pour rechercher une solution
pacifique au conflit du Chiapas.
Ceux-ci ont investi argent et énergie alors que la
crise économique -le pays compte en effet plus de
40 millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté-
inciterait à plus d’individualisme. Les difficultés
rencontrées pour rassembler les fonds nécessaires
ou avoir accès aux "mass medias" font ressortir
encore davantage la valeur de cet effort d’organisation
et de participation.
Cette consultation pourrait inaugurer
l’ère
d’une nouvelle façon de concevoir la politique
où le référendum jouerait un rôle
dans l’élaboration de propositions législatives
ou de changements constitutionnels.
Les résultats de la consultation constituent un clair
message pour les candidats potentiels des prochaines élections
présidentielles: le conflit du Chiapas devra être
partie intégrante de leur programme électoral.
D’ici là, même si les résultats
de la consultation n’ont pas un caractère d’obligation
légale, ils lancent un appel aux législateurs
de toutes les fractions parlementaires, en renforçant
la proposition de changements constitutionnels de la COCOPA
-proposition qui n’a pas été présentée
devant le Congrès.
La recomposition du panorama politique à l’approche
des élections présidentielles de l’an
2000 -et bien que les partis politiques semblent pour le
moment peu préoccupés par le conflit chiapanèque-
risque de porter préjudice à son éventuelle
résolution. L’apparition de nouvelles alliances
pourrait modifier les rapports de force au sein du Congrès.
Il est difficile d’imaginer ce que pourrait signifier
pour le Chiapas des élections qui répartiraient
les votes de façon égale entre le PRI, le PRD
et le PAN, les trois principaux partis politiques. Le pays
pourrait alors devenir ingouvernable.
De nombreux analystes politiques considèrent qu’il
n’y aura pas de changement dans la politique du gouvernement
Zedillo vis à vis du Chiapas avant les élections
de l’an 2000. Selon eux, il s’agira tout au plus
de "gérer le conflit". Malgré les
discours de paix de la part du gouvernement fédéral
et des autorités locales, la plupart de leurs iniciatives
pourraient bien plutôt envenimer la situation dans
l’entité.
En effet, le gouvernement du Chiapas semble
avoir opté pour
une solution législative au conflit, en élaborant
des lois excluant l’EZLN du panorama politique ou minimisant
son importance. Ces initiatives ont coincidé avec
la réalisation de la consultation zapatiste et ont été depuis
soutenues par le pouvoir exécutif fédéral
lors des visites du président Zedillo au Chiapas.
Le premier exemple de cette tendance est
la loi d"Amnistie
pour le désarmement des goupes civils du Chiapas".
A ce sujet, certains critiques affirment que les conditions
d’une amnistie n’existent pas; d’autres
se demandent quels sont les groupes concernés par
cette loi qui n’inclut ni l’EZLN ni les organisations
civiles dotées de structure, d’entrainement
ou de disciplines semblables à celles de l’Armée
(définition évoquant ce qu’est un groupe
paramilitaire). Le gouvernement du Chiapas a de plus organisé de
nombreuses réunions pour promouvoir son initiative
de loi dans tout l’Etat, ce qui a généré encore
plus de confusion au sein de la population.
Les critiques les plus violentes affirment
que cette loi fait partie d’une campagne de propagande tendant à démontrer
que le gouvernement s’efforce de résoudre le
conflit et que seul l’EZLN empêche sa résolution
en refusant de se désarmer.
Plus récemment, la proposition de loi de l’Etat
du Chiapas concernant les Droits et la Culture Indigène
a été vivement critiquée et interprétée
comme une façon de faire obstacle à l’EZLN,
en particuier, à sa demande pour que les Accords de
San Andres soient respectés et inclus dans la Constitution
selon le texte proposé par la COCOPA. Il est important
de rappeler que deux propositions de changements constitutionnels
ont déjà été déposées:
par le gouvernement Zedillo et par le PAN. Tout porte à croire
que si la proposition de loi Indigène présentée
par le gouvernement Zedillo l’an passé (qui
profiterait de sa majorité parlementaire pour la faire
accepter) ou celle du PAN était aprouvée, le
conflit n’en serait pas pour autant résolu.
La proposition de loi de l’Etat du Chiapas aurait le
même effet, le conflit pourra difficilement être
résolu de façon unilatérale, c’est à dire
sans la participation des zapatistes et de tous les acteurs.
L’approbation prochaine de nouvelles mairies dans
le cadre de la redéfinition de certaines municipalités
du Chiapas pourrait être une autre façon de
réduire les marges politiques de l’EZLN. Les
autorités de l’Etat pourraient alors étendre
leur pouvoir de contrôle sur les communautés
indigènes. Cette manoeuvre pourrait générer
de nouveaux conflits dans la mesure où elle déplace
les centres de pouvoir vers les bastions du PRI, sans tenir
compte de la répartition géographique du territoire.
Enfin, l’expulsion du Conseil zapatiste autonome de
l’hôtel de ville de San Andrés (un lieu
hautement symbolique puisqu’il s’agissait du
siège des dialogues de paix en 1996) semble faire
partie d’une stratégie gouvernementale qui cherche à contrecarrer
le développement des municipalités autonomes.
On se demande cependant ce qui a conduit le gouvernement
du Chiapas à se retirer sans heurt de la zone, alors
que l’EZLN, renforcé par le soutien manifesté lors
de la consultation, pourrait en profiter pour continuer à créer
de nouvelles municipalités autonomes.
Toutes ces initiatives amplement reprises
par les medias, ont été menées parallèlement à une
campagne de propagande visant à discréditer
l’EZLN, campagne qui a eu un succès relatif.
Elle s’est traduite par de violentes critiques de la
consultation nationale par différents membres des
gouvernements du Chiapas et au niveau fédéral,
et de manière beaucoup plus spectaculaire, par la
remise d’armes de membres présumés de
l’EZLN au gouverneur de l’Etat. Il s’est
avéré que cet évenement avait été préalablement
organisé, que ces "déserteurs" n’étaient
plus zapatistes - depuis 1995 - ou qu’ils ne l’avaient
jamais été, et qu’ils avaient librement
franchi plusieurs barrages militaires qui applique pourtant
la loi sur les armes à feu et explosifs, pour se rendre
sur les "lieux du théatre". Enfin, il semble
paradoxal que le gouvernement du Chiapas ait accepté la
remise des armes en échange de matériel technique
agricole alors que sa proposition de Loi d’amnistie
et de désarmement n’inclue pas les zapatistes
protégés par la Loi du dialogue.
Au bout du compte, les deux parties en
conflit se rejettent mutuellement la responsabilité de la stagnation du
processus de paix. Dans son nouveau plan pour le Dialogue
remis à la COCOPA en janvier, le gouvernement dit
vouloir un dialogue direct avec l’EZLN tout en l’accusant
d’intransigence. Il accepterait une médiation
nationale, qui revête un prestige national et qui soit
discrète et professionnelle. Cette option semble peu
réaliste puisque l’EZLN n’acceptera le
dialogue que si les cinq conditions de 1996 sont respectées,
particulièrement la première, c’est à dire
la mise en application des Accords de San Andres déjà signés.
Au centre de la dispute, on trouve la
société civile.
A mesure que l’échéance des élections
se rapproche, elle devient le pôle d’attraction
des partis politiques. Pour l’EZLN, elle devient le
seul élément capable de débloquer une
situation qui s’enlise tout en étant toujours
plus complexe et conflictive.

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