:: ACTEAL
ACTEAL: UN AN APRES
CHIAPAS: Les principaux voyants restent
au rouge...
On a beaucoup parlé du
massacre du 22 décembre 1997, tant au niveau national
qu’international. Acteal, municipalité de Chenalhó,
auparavant un petit village totalement inconnu qui ne figurait
pas même sur les cartes du Chiapas, est désormais
un nom connu par des milliers de personnes dans le monde
entier, nom qui évoque autant la barbarie que la dignité humaine.
Acteal constitue aussi un point de non-retour dans l’histoire
récente de cet Etat déchiré par près
de cinq ans de conflit. Et pourtant, même si Acteal
a représenté un cas de violence extrême
qui, tout le monde l’espère ne se reproduira
pas la situation a paru sur le point de s’enflammer
au cours des dernières semaines quand les incidents
violents se sont multipliés dans plusieurs régions
de l’Etat du Chiapas.
Le contexte qui caractérise la majorité des
communautés indigènes s’est dégradé toujours
plus au cours de l’année passée. La militarisation
a augmenté, l’exemple le plus flagrant étant
la municipalité de Chenalhó : après
le massacre, 2 000 militaires sont arrivés dans la
commune et des campements militaires ont été installés
dans une quinzaine de communautés, principalement
dans la zone à proximité d’Acteal et
de la municipalité autonome de Polhó. On compte
désormais un soldat pour une famille.
De nombreux analystes considèrent que les changements
survenus suite au massacre, tant au sein du gouvernement
fédéral (principalement en ce qui concerne
le Ministre de l’Intérieur qui est désormais
Francisco Labastida Ochoa et le Coordinateur pour le dialogue
au Chiapas, à présent Emilio Rabasa Gamboa)
qu’au sein du gouvernement de l’Etat (le nouveau
gouverneur étant Roberto Albores Guillen) se sont
traduits par un durcissement de la stratégie gouvernementale
concernant le Chiapas.
Paradoxalement, les efforts du gouvernement
de l’Etat
pour pacifier la zone paraissent surtout avoir généré plus
de tensions. Par exemple, au printemps passé, prétendument
pour rétablir l’Etat de droit au Chiapas, le
gouverneur a décidé de démanteler quatre
municipalités autonomes en recourant à des
opérations militaro-policières massives (plus
de 1.000 membres des forces armées participèrent à chacune
d’entre elles). Au cours de ces opérations,
des dizaines de sympathisants zapatistes ont été arrêtées
et, dans le cas de El Bosque, 8 Indiens et 2 policiers ont
trouvé la mort au cours d’un affrontement violent
entre zapatistes, policiers et militaires. Une fois les municipalités
autonomes démantelées, la présence des
forces armées s’est renforcée et le harcèlement
contre les sympathisants zapatistes s’est accru.
La mise en place du plan de qui va redéfinir l’organisation
en différentes communes (juillet 98) a représenté une
autre source de tensions et de conflits. D’autre part,
les élections locales, en octobre passé, ont été caractérisées
par un fort taux d’abstention et ont vu la victoire
du PRI (en particulier dans toute la zone de conflit). Les
partis d’opposition ont dénoncé de nombreuses
irrégularités et fraudes dans tout l’Etat
et ont contesté les résultats dans des dizaines
de municipalités. Devant le peu de cas fait à leurs
demandes, ils ont annoncé de nombreuses manifestations
et la prise des bâtiments municipaux, avant le 1er
janvier, quand les nouveaux représentants entreront
en fonction. Dernièrement, les incidents, menaces
et assassinats dans les communautés ont considérablement
augmenté, en particulier dans les municipalités
de Las Margaritas, El Bosque, Nicolás Ruiz et Tumbalá.
Dans différentes zones, on a fait état d’une
plus grande activité de la part des groupes paramilitaires.
Le Procureur Général de Justice a signalé qu’une
enquête était menée sur 16 "groupes
civils armés" qui seraient présents au
Chiapas. Une semaine avant le premier anniversaire du massacre,
le gouverneur du Chiapas a présenté une proposition
de loi qui permettrait "l’Amnistie pour le désarmement
des Groupes Civils de l’Etat du Chiapas". Cette
initiative propose l’amnistie pour les groupes armés
en mettant fin à toutes les poursuites pénales
pour possession, port et stockage d’armes à feu.
La mesure inclue aussi la possibilité d’offrir
un travail à ceux qui acceptent de déposer
les armes. Pour certains analystes, l’initiative d’Albores
Guillen pourrait laisser impunis certains assassinats et
harcèlements réalisés par des groupes
paramilitaires. Quelques membres de la COCOPA se sont aussi
demandés si cette initiative ne va pas permettre à des
auteurs présumés du massacre d’Acteal
d’être libérés.
Une autre épée de Damoclès résulte
de l’impasse dans laquelle se trouve le processus de
paix. Un des aspects les plus préoccupants a été la
disparition de la médiation entre l’EZLN et
le gouvernement fédéral. L’autodissolution
de la CONAI en juin dernier a été présentée
par son président, l’évêque Samuel
Ruiz, comme une dénonciation des agressions permanentes
de la part du gouvernement contre cette Commission et du
diocèse de San Cristóbal. Le gouvernement fédéral
paraissait vouloir modifier le rôle que jouait la COCOPA
jusqu’à présent et l’inviter à servir
de médiation. L’EZLN a cependant été très
clair en rappelant que la Loi pour le Dialogue limitait les
fonctions de cette Commision et qu’il fallait établir
une nouvelle sorte de médiation.
Un autre acteur, la société civile, s’est
engagé, en novembre, à contribuer à organiser
la Consultation Nationale proposée par l’EZLN.
Celle-ci est prévue pour le 21 mars 1998 et portera
sur l’application des Accords de San Andrés.
L’EZLN mise beaucoup sur cette initiative pour mobiliser
de nouveau la société civile et que celle-ci
se transforme ainsi en un fer de lance qui permettrait de
modifier la politique gouvernementale à l’encontre
des populations autochtones. Cependant, jusqu’à ce
que le gouvernement remplisse les conditions posées
par l’EZLN pour reprendre le chemin des négociations
(par exemple le respect des Accords de San Andrés,
la diminution de la militarisation et la libération
des prisonniers zapatistes), tout incident sera susceptible
de provoquer un drame aux conséquences sanglantes.
Tout au long de l’année, la communauté internationale
est restée vigilante quant à la situation du
Chiapas. Le 11 décembre passée, la Présidente
du groupe de travail pour les Populations autochtones de
l’Organisation des Nations Unies (ONU), Erica Irene
A. Daes, a exprimé sa préoccupation "quant
aux violations et à la situation des droits humains
dans les communautés indigènes du Mexique,
particulièrement au Chiapas". Elle a affirmé que
le gouvernement mexicain devrait respecter les Accords de
San Andrés. Ces commentaires de Daes coïncident
largement avec les affirmations énoncées au
cours des derniers mois par diverses organisations non gouvernementales
internationales ainsi que par la Sous-Commission pour la
Prévention de la Discrimination et la Protection des
Minorités de la Commission des Droits Humains de l’ONU.
Dans ce contexte, la campagne menée contre la présence
d’étrangers qui observent la situation des droits
humains est des plus préoccupante.

Suivi
juridique du massacre
Après le
massacre du 22 décembre 1997, les autorités
ont arrêté 96 personnes, 11 d’entre elles étant
des ex-fonctionnaires. Presque un an après les faits,
tous se trouvent encore en prison, dans l’attente d’un
jugement. Un des détenus est l’ancien maire
du PRI de Chenalhó, Jacinto Arias Cruz, accusé d’avoir
fourni des armes et d’avoir protégé les
auteurs du massacre. Les charges retenues à l’encontre
des ex fonctionnaires sont : transport d’armes à feu
réservées à l’usage exclusif de
l’armée, coups et blessures et homicides qualifiés
par omission.
De plus, le Ministère Public a accusé systématiquement
tous les inculpés du délit "d’association
de malfaiteurs" (ce qui, au niveau pénal, se
rapproche le plus de l’accusation de "paramilitaires
présumés"). Pourtant, les juges en charge
du dossier ont maintenu cette accusation seulement à l’encontre
de trois personnes. En effet, il semble peu probable que
90 personnes se soient retrouvées pour tuer 45 autres,
suite à une présence malheureuse de ces dernières
dans un même lieu et au même moment.
Les membres des familles des accusés ont réalisé des
manifestations dans la capitale de l’Etat du Chiapas
pour obtenir leur libération, jusqu’à présent
sans résultats. L’actuel maire de Chenalhó,
Pedro Mariano Arias Pérez, nous affirmait en juillet: "La
majorité des prisonniers sont innocents. Nous ne faisons
pas confiance à l’enquête effectuée
par le Procureur de Justice". D’un autre coté,
les "Abejas" disent avoir identifié au moins
100 autres paramilitaires présumés qui n’on
pas été arrêtés. Au cours d’une
conversation avec le responsable de la CNDH pour le Chiapas
(Commission Nationale des Droits Humains), Lic. Luis Jiménez
Bueno, celui-ci nous a affirmé qu’il existe
une dizaine de mandats d’arrêt contre des auteurs
matériels présumés du massacre, mandats
d’arrêt qui n’ont pas encore été exécutées "pour
ne pas aggraver davantage la situation particulièrement
tendue dans la commune".
En juillet, les membres des familles des
victimes ont accepté une
indemnisation de 35 000 pesos par parent mort, et entre 10
et 25 000 pesos pour les blessés en fonction de leur état
de gravité. Pour les "Abejas" la somme n’a
guère d’importance: "cela ne nous rendra
pas ceux que nous avons perdu et cela ne changera pas nos
vies".
A la mi décembre, une mesure disciplinaire a abouti à la
suspension de 11 fonctionnaires (ils ne pourront exercer
aucune fonction publique pendant cinq à dix ans suivant
les cas). Il faut rappeler que dans les premiers mois qui
ont suivi le massacre, il y a eu plusieurs cas de démission
et, dans d’autres situations, certains fonctionnaires
ont pris la fuite sachant qu’il existait des mandats
d’arrêt à leur encontre. Les commentaires
du responsable de la CNDH du Chiapas qui faisaient allusion à des
mandats d’arrêt contre des fonctionnaires de
haut rang qui n’étaient pas rendus publics pour éviter
que ceux-ci ne prennent pas la fuite, n’ont rien d’étrange.
Pour en revenir à l’explication des faits,
deux versions s’affrontent. Selon certaines organisations
mexicaines pour la défense des droits humains, l’enquête
du Ministère Public appréhende les faits de
manière isolée, ce qui leur fait perdre leur
véritable dimension politique et pénale qui
conduit à considérer le massacre comme un acte
de génocide ou de terrorisme d’Etat. La version
officielle affirme qu’il a résulté d’un
conflit intercommunautaire ou interreligieux, ce qui lave
de toute responsabilité tant le gouvernement local
que fédéral. Selon ce qu’a dit le Procureur
Général de Justice (PGR), Jorge Madrazo Cuéllar,
lors de la publication du "Livre Blanc sur Acteal": "Une
autre des causes principales est liée à la
création d’un organe absolument anti-constitutionnel,
qui est est le Conseil Autonome de Polhó, ainsi qu’à l’inexistence
d’un Etat de droit dans la commune de Chenaló.
Il a de plus ajouté que si les forces armées
mexicaines avaient été présentes le
22 décembre 1997 à Acteal, le massacre n’aurait
jamais eu lieu". Le vicaire général du
diocèse de San Cristóbal de las Casas, Gonzalo
Ituarte, a vivement critiqué les conclusions de la
PGR. Il a entre autres choses signalé que les forces
armées se trouvaient présentes à une
centaine de mètres du massacre. De plus, selon lui,
accuser les zapatistes d’être à l’origine
du massacre, c’est parler des causes indirectes, oubliant
ainsi de mentionner la présence et l’attitude
des paramilitaires comme une des "causes directes".

Les
déplacés de Chenalhó: faibles espoirs de retour
Le massacre d’Acteal
a provoqué plus de 6 000 nouveaux déplacés
dans la commune de Chenalhó, mais le drame du déplacement
avait commencé avant les événements
tragiques de décembre 1997: en septembre et octobre
1997, environ 4 000 paysans autochtones avaient déjà du
fuir de leurs communautés en raisons des les menaces
de mort qu’ils recevaient. Parmi les 10 000 déplacés
dans la zone actuellement, 2 500 appartiennent au groupe
de Las Abejas.
Le déplacement a constitué un événement
traumatisant à bien des niveaux : le fait de recevoir
des menaces de mort, les pertes matérielles (abandon
ou destruction de leurs maisons, pertes de leurs propriétés,
animaux, récoltes, etc.), la séparation avec
certains parents et proches (tous n’ont pas fuit),
l’impossibilité de travailler, etc.
Comme le souligne le Centre des Droits
Humains Fray Bartolomé de
las Casas dans sa dernière parution ("Acteal:
entre le deuil et la lutte"), à Acteal, s’ajoute
encore le traumatisme du massacre qui a eu un effet tant
au niveau individuel, que familial, commuanautaire et social.
Dans les premiers temps qui ont suivi le massacre, les gens
se sentaient abattus, ils ne savaient pas quoi faire et espéraient
des autres qu’ils leur dictent leur ligne de conduite.
Ils avaient l’impression qu’ils ne valaient pas
grand chose. Mais, chaque personne et communauté disposent
de ressources naturelles et culturelles qui leur ont permis
de se remettre petit à petit : le temps qui passe,
la sécurité, l’affection, la foi. Dans
le cas des Abejas, la foi est un élément central
: ils ont fréquemment des espaces de jeûne et
de prière; et le 22 de chaque mois, ils célèbrent
une messe qui leur permet de garder l’espoir en dépit
de leurs difficultés.
Les conditions de vie dans lesquelles
se trouvent les déplacés
ne favorisent pas un développement digne. Même
si elles se sont sensiblement améliorées depuis
leur arrivée l’an passé, la situation
sur le plan de l’hygiène (manque de latrines
et d’eau potable) et de la santé (maladies multiples)
laissent encore à désirer.
Les enfants déplacés souffrent aussi des conséquences
du déplacement dans la mesure où ils ne peuvent
aller à l’école. A Acteal, les Abejas
en ont construit une avec des tôles mais ils manquent
de fournitures scolaires et d’enseignants qui puissent
donner les cours. Les enfants déplacés ont
d’ores et déjà perdu un an de scolarité et,
si rien ne change, ils en perdront un autre l’an prochain.
La situation des déplacés n’a rien d’évident,
et peut être que le plus difficile est de devoir se
faire à la dépendance que dite situation génère.
Il y a plus d’un an, ils ont dû fuir de leurs
communautés sans rien d’autre que les vêtements
qu’ils portaient sur eux. Depuis, ils dépendent
de l’aide humanitaire pour se vêtir, se protéger
du froid, se nourrir et se soigner. Vicente, un représentant
du groupe "las Abejas" nous a confié: "Nous
avons honte de demander de l’aide, nous ne sommes pas
habitués à faire l’aumône, nous
n’avons jamais rien demandé lorsque nous étions
dans nos communautés, pas même au gouvernement.
Mais ce n’est pas parce que nous le voulions que nous
sommes partis de nos communautés, ce n’est pas
parce que nous le voulons que nous demandons de l’aide".
Certaines organisations humanitaires comme Caritas pensent
que la phase d’urgence a désormais pris fin
et que les déplacés doivent rechercher "l’auto-suffisance".
L’aide humanitaire peut également provoquer
une certaine jalousie de la part d ceux qui n’en bénéficient
pas. Le coordinateur de la CNDH pour le Chiapas nous a ainsi
affirmé qu’il avait reçu de nombreuses
lettres (à l’attention du gouverneur du Chiapas)
rédigées par des personnes de Chenalhó affiliées
du PRI qui se plaignaient de ne recevoir aucun soutien de
la part du gouvernement de l’Etat alors qu’eux
aussi ont des besoins et qu’ils ne reçoivent
aucune aide.
En plus des conditions de vie difficiles,
les déplacés
souffrent d’une situation d’insécurité permanente
quand certains des paramilitaires qui les menaçaient
continuent à circuler autour des campements. Selon
Vicente, environ 150 d’entre eux sont encore en liberté dans
10 communautés de la municipalité. Les déplacés
ne peuvent en conséquence se rendre à leurs
champs pour travailler. Au cours des deux derniers mois,
certains déplacés des Abejas (de Los Chorros)
se sont rendus à leurs champs en petits groupes de
10 pour préparer la récolte de café.
Ils ont déclaré au Centre des Droits Humains
Fray Bartolomé de las Casas que les paramilitaires étaient
en train de se réarmer et qu’ils préparaient
une autre attaque contre les Abejas. Dans ces conditions,
le retour à leurs terres d’origine est impossible
dans la mesure ou leur sécurité ne peut être
assurée.

Actions recommandées
Se joindre à la
campagne de l’Assemblée National pour la Paix
et envoyer des cartes de voeux par fax ou courrier électronique
au Président de la République mexicaine, au
Ministre de l’Intérieur et au Gouverneur de
l’Etat du Chiapas en utilisant comme une partie de
votre texte la phrase : "Acteal: Plus jamais un Noël
sans nous !".
Dr. Ernesto Zedillo Ponce de León
Presidente de la República
Fax : (int-52-5) 271 1764 / 515 4783
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Francisco Labastida Ochoa
Secretario de Gobernación
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segob@rtn.net.mx
Lic. Roberto Albores Guillen
Gobernador del Estado de Chiapas
Fax. (int-52-961) 20917

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