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:: BULLETIN DU SIPAZ: Vol III No 5 - Décembre 1998

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ACTEAL: UN AN APRES

CHIAPAS: Les principaux voyants restent au rouge...

On a beaucoup parlé du massacre du 22 décembre 1997, tant au niveau national qu’international. Acteal, municipalité de Chenalhó, auparavant un petit village totalement inconnu qui ne figurait pas même sur les cartes du Chiapas, est désormais un nom connu par des milliers de personnes dans le monde entier, nom qui évoque autant la barbarie que la dignité humaine. Acteal constitue aussi un point de non-retour dans l’histoire récente de cet Etat déchiré par près de cinq ans de conflit. Et pourtant, même si Acteal a représenté un cas de violence extrême qui, tout le monde l’espère ne se reproduira pas la situation a paru sur le point de s’enflammer au cours des dernières semaines quand les incidents violents se sont multipliés dans plusieurs régions de l’Etat du Chiapas.

Le contexte qui caractérise la majorité des communautés indigènes s’est dégradé toujours plus au cours de l’année passée. La militarisation a augmenté, l’exemple le plus flagrant étant la municipalité de Chenalhó : après le massacre, 2 000 militaires sont arrivés dans la commune et des campements militaires ont été installés dans une quinzaine de communautés, principalement dans la zone à proximité d’Acteal et de la municipalité autonome de Polhó. On compte désormais un soldat pour une famille.

De nombreux analystes considèrent que les changements survenus suite au massacre, tant au sein du gouvernement fédéral (principalement en ce qui concerne le Ministre de l’Intérieur qui est désormais Francisco Labastida Ochoa et le Coordinateur pour le dialogue au Chiapas, à présent Emilio Rabasa Gamboa) qu’au sein du gouvernement de l’Etat (le nouveau gouverneur étant Roberto Albores Guillen) se sont traduits par un durcissement de la stratégie gouvernementale concernant le Chiapas.

Paradoxalement, les efforts du gouvernement de l’Etat pour pacifier la zone paraissent surtout avoir généré plus de tensions. Par exemple, au printemps passé, prétendument pour rétablir l’Etat de droit au Chiapas, le gouverneur a décidé de démanteler quatre municipalités autonomes en recourant à des opérations militaro-policières massives (plus de 1.000 membres des forces armées participèrent à chacune d’entre elles). Au cours de ces opérations, des dizaines de sympathisants zapatistes ont été arrêtées et, dans le cas de El Bosque, 8 Indiens et 2 policiers ont trouvé la mort au cours d’un affrontement violent entre zapatistes, policiers et militaires. Une fois les municipalités autonomes démantelées, la présence des forces armées s’est renforcée et le harcèlement contre les sympathisants zapatistes s’est accru.

La mise en place du plan de qui va redéfinir l’organisation en différentes communes (juillet 98) a représenté une autre source de tensions et de conflits. D’autre part, les élections locales, en octobre passé, ont été caractérisées par un fort taux d’abstention et ont vu la victoire du PRI (en particulier dans toute la zone de conflit). Les partis d’opposition ont dénoncé de nombreuses irrégularités et fraudes dans tout l’Etat et ont contesté les résultats dans des dizaines de municipalités. Devant le peu de cas fait à leurs demandes, ils ont annoncé de nombreuses manifestations et la prise des bâtiments municipaux, avant le 1er janvier, quand les nouveaux représentants entreront en fonction. Dernièrement, les incidents, menaces et assassinats dans les communautés ont considérablement augmenté, en particulier dans les municipalités de Las Margaritas, El Bosque, Nicolás Ruiz et Tumbalá.

Dans différentes zones, on a fait état d’une plus grande activité de la part des groupes paramilitaires. Le Procureur Général de Justice a signalé qu’une enquête était menée sur 16 "groupes civils armés" qui seraient présents au Chiapas. Une semaine avant le premier anniversaire du massacre, le gouverneur du Chiapas a présenté une proposition de loi qui permettrait "l’Amnistie pour le désarmement des Groupes Civils de l’Etat du Chiapas". Cette initiative propose l’amnistie pour les groupes armés en mettant fin à toutes les poursuites pénales pour possession, port et stockage d’armes à feu. La mesure inclue aussi la possibilité d’offrir un travail à ceux qui acceptent de déposer les armes. Pour certains analystes, l’initiative d’Albores Guillen pourrait laisser impunis certains assassinats et harcèlements réalisés par des groupes paramilitaires. Quelques membres de la COCOPA se sont aussi demandés si cette initiative ne va pas permettre à des auteurs présumés du massacre d’Acteal d’être libérés.

Une autre épée de Damoclès résulte de l’impasse dans laquelle se trouve le processus de paix. Un des aspects les plus préoccupants a été la disparition de la médiation entre l’EZLN et le gouvernement fédéral. L’autodissolution de la CONAI en juin dernier a été présentée par son président, l’évêque Samuel Ruiz, comme une dénonciation des agressions permanentes de la part du gouvernement contre cette Commission et du diocèse de San Cristóbal. Le gouvernement fédéral paraissait vouloir modifier le rôle que jouait la COCOPA jusqu’à présent et l’inviter à servir de médiation. L’EZLN a cependant été très clair en rappelant que la Loi pour le Dialogue limitait les fonctions de cette Commision et qu’il fallait établir une nouvelle sorte de médiation.

Un autre acteur, la société civile, s’est engagé, en novembre, à contribuer à organiser la Consultation Nationale proposée par l’EZLN. Celle-ci est prévue pour le 21 mars 1998 et portera sur l’application des Accords de San Andrés. L’EZLN mise beaucoup sur cette initiative pour mobiliser de nouveau la société civile et que celle-ci se transforme ainsi en un fer de lance qui permettrait de modifier la politique gouvernementale à l’encontre des populations autochtones. Cependant, jusqu’à ce que le gouvernement remplisse les conditions posées par l’EZLN pour reprendre le chemin des négociations (par exemple le respect des Accords de San Andrés, la diminution de la militarisation et la libération des prisonniers zapatistes), tout incident sera susceptible de provoquer un drame aux conséquences sanglantes.

Tout au long de l’année, la communauté internationale est restée vigilante quant à la situation du Chiapas. Le 11 décembre passée, la Présidente du groupe de travail pour les Populations autochtones de l’Organisation des Nations Unies (ONU), Erica Irene A. Daes, a exprimé sa préoccupation "quant aux violations et à la situation des droits humains dans les communautés indigènes du Mexique, particulièrement au Chiapas". Elle a affirmé que le gouvernement mexicain devrait respecter les Accords de San Andrés. Ces commentaires de Daes coïncident largement avec les affirmations énoncées au cours des derniers mois par diverses organisations non gouvernementales internationales ainsi que par la Sous-Commission pour la Prévention de la Discrimination et la Protection des Minorités de la Commission des Droits Humains de l’ONU. Dans ce contexte, la campagne menée contre la présence d’étrangers qui observent la situation des droits humains est des plus préoccupante.

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Suivi juridique du massacre

Après le massacre du 22 décembre 1997, les autorités ont arrêté 96 personnes, 11 d’entre elles étant des ex-fonctionnaires. Presque un an après les faits, tous se trouvent encore en prison, dans l’attente d’un jugement. Un des détenus est l’ancien maire du PRI de Chenalhó, Jacinto Arias Cruz, accusé d’avoir fourni des armes et d’avoir protégé les auteurs du massacre. Les charges retenues à l’encontre des ex fonctionnaires sont : transport d’armes à feu réservées à l’usage exclusif de l’armée, coups et blessures et homicides qualifiés par omission.

De plus, le Ministère Public a accusé systématiquement tous les inculpés du délit "d’association de malfaiteurs" (ce qui, au niveau pénal, se rapproche le plus de l’accusation de "paramilitaires présumés"). Pourtant, les juges en charge du dossier ont maintenu cette accusation seulement à l’encontre de trois personnes. En effet, il semble peu probable que 90 personnes se soient retrouvées pour tuer 45 autres, suite à une présence malheureuse de ces dernières dans un même lieu et au même moment.

Les membres des familles des accusés ont réalisé des manifestations dans la capitale de l’Etat du Chiapas pour obtenir leur libération, jusqu’à présent sans résultats. L’actuel maire de Chenalhó, Pedro Mariano Arias Pérez, nous affirmait en juillet: "La majorité des prisonniers sont innocents. Nous ne faisons pas confiance à l’enquête effectuée par le Procureur de Justice". D’un autre coté, les "Abejas" disent avoir identifié au moins 100 autres paramilitaires présumés qui n’on pas été arrêtés. Au cours d’une conversation avec le responsable de la CNDH pour le Chiapas (Commission Nationale des Droits Humains), Lic. Luis Jiménez Bueno, celui-ci nous a affirmé qu’il existe une dizaine de mandats d’arrêt contre des auteurs matériels présumés du massacre, mandats d’arrêt qui n’ont pas encore été exécutées "pour ne pas aggraver davantage la situation particulièrement tendue dans la commune".

En juillet, les membres des familles des victimes ont accepté une indemnisation de 35 000 pesos par parent mort, et entre 10 et 25 000 pesos pour les blessés en fonction de leur état de gravité. Pour les "Abejas" la somme n’a guère d’importance: "cela ne nous rendra pas ceux que nous avons perdu et cela ne changera pas nos vies".

A la mi décembre, une mesure disciplinaire a abouti à la suspension de 11 fonctionnaires (ils ne pourront exercer aucune fonction publique pendant cinq à dix ans suivant les cas). Il faut rappeler que dans les premiers mois qui ont suivi le massacre, il y a eu plusieurs cas de démission et, dans d’autres situations, certains fonctionnaires ont pris la fuite sachant qu’il existait des mandats d’arrêt à leur encontre. Les commentaires du responsable de la CNDH du Chiapas qui faisaient allusion à des mandats d’arrêt contre des fonctionnaires de haut rang qui n’étaient pas rendus publics pour éviter que ceux-ci ne prennent pas la fuite, n’ont rien d’étrange.

Pour en revenir à l’explication des faits, deux versions s’affrontent. Selon certaines organisations mexicaines pour la défense des droits humains, l’enquête du Ministère Public appréhende les faits de manière isolée, ce qui leur fait perdre leur véritable dimension politique et pénale qui conduit à considérer le massacre comme un acte de génocide ou de terrorisme d’Etat. La version officielle affirme qu’il a résulté d’un conflit intercommunautaire ou interreligieux, ce qui lave de toute responsabilité tant le gouvernement local que fédéral. Selon ce qu’a dit le Procureur Général de Justice (PGR), Jorge Madrazo Cuéllar, lors de la publication du "Livre Blanc sur Acteal": "Une autre des causes principales est liée à la création d’un organe absolument anti-constitutionnel, qui est est le Conseil Autonome de Polhó, ainsi qu’à l’inexistence d’un Etat de droit dans la commune de Chenaló. Il a de plus ajouté que si les forces armées mexicaines avaient été présentes le 22 décembre 1997 à Acteal, le massacre n’aurait jamais eu lieu". Le vicaire général du diocèse de San Cristóbal de las Casas, Gonzalo Ituarte, a vivement critiqué les conclusions de la PGR. Il a entre autres choses signalé que les forces armées se trouvaient présentes à une centaine de mètres du massacre. De plus, selon lui, accuser les zapatistes d’être à l’origine du massacre, c’est parler des causes indirectes, oubliant ainsi de mentionner la présence et l’attitude des paramilitaires comme une des "causes directes".

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Les déplacés de Chenalhó: faibles espoirs de retour

Le massacre d’Acteal a provoqué plus de 6 000 nouveaux déplacés dans la commune de Chenalhó, mais le drame du déplacement avait commencé avant les événements tragiques de décembre 1997: en septembre et octobre 1997, environ 4 000 paysans autochtones avaient déjà du fuir de leurs communautés en raisons des les menaces de mort qu’ils recevaient. Parmi les 10 000 déplacés dans la zone actuellement, 2 500 appartiennent au groupe de Las Abejas.
Le déplacement a constitué un événement traumatisant à bien des niveaux : le fait de recevoir des menaces de mort, les pertes matérielles (abandon ou destruction de leurs maisons, pertes de leurs propriétés, animaux, récoltes, etc.), la séparation avec certains parents et proches (tous n’ont pas fuit), l’impossibilité de travailler, etc.

Comme le souligne le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de las Casas dans sa dernière parution ("Acteal: entre le deuil et la lutte"), à Acteal, s’ajoute encore le traumatisme du massacre qui a eu un effet tant au niveau individuel, que familial, commuanautaire et social. Dans les premiers temps qui ont suivi le massacre, les gens se sentaient abattus, ils ne savaient pas quoi faire et espéraient des autres qu’ils leur dictent leur ligne de conduite. Ils avaient l’impression qu’ils ne valaient pas grand chose. Mais, chaque personne et communauté disposent de ressources naturelles et culturelles qui leur ont permis de se remettre petit à petit : le temps qui passe, la sécurité, l’affection, la foi. Dans le cas des Abejas, la foi est un élément central : ils ont fréquemment des espaces de jeûne et de prière; et le 22 de chaque mois, ils célèbrent une messe qui leur permet de garder l’espoir en dépit de leurs difficultés.

Les conditions de vie dans lesquelles se trouvent les déplacés ne favorisent pas un développement digne. Même si elles se sont sensiblement améliorées depuis leur arrivée l’an passé, la situation sur le plan de l’hygiène (manque de latrines et d’eau potable) et de la santé (maladies multiples) laissent encore à désirer.

Les enfants déplacés souffrent aussi des conséquences du déplacement dans la mesure où ils ne peuvent aller à l’école. A Acteal, les Abejas en ont construit une avec des tôles mais ils manquent de fournitures scolaires et d’enseignants qui puissent donner les cours. Les enfants déplacés ont d’ores et déjà perdu un an de scolarité et, si rien ne change, ils en perdront un autre l’an prochain.

La situation des déplacés n’a rien d’évident, et peut être que le plus difficile est de devoir se faire à la dépendance que dite situation génère. Il y a plus d’un an, ils ont dû fuir de leurs communautés sans rien d’autre que les vêtements qu’ils portaient sur eux. Depuis, ils dépendent de l’aide humanitaire pour se vêtir, se protéger du froid, se nourrir et se soigner. Vicente, un représentant du groupe "las Abejas" nous a confié: "Nous avons honte de demander de l’aide, nous ne sommes pas habitués à faire l’aumône, nous n’avons jamais rien demandé lorsque nous étions dans nos communautés, pas même au gouvernement. Mais ce n’est pas parce que nous le voulions que nous sommes partis de nos communautés, ce n’est pas parce que nous le voulons que nous demandons de l’aide". Certaines organisations humanitaires comme Caritas pensent que la phase d’urgence a désormais pris fin et que les déplacés doivent rechercher "l’auto-suffisance". L’aide humanitaire peut également provoquer une certaine jalousie de la part d ceux qui n’en bénéficient pas. Le coordinateur de la CNDH pour le Chiapas nous a ainsi affirmé qu’il avait reçu de nombreuses lettres (à l’attention du gouverneur du Chiapas) rédigées par des personnes de Chenalhó affiliées du PRI qui se plaignaient de ne recevoir aucun soutien de la part du gouvernement de l’Etat alors qu’eux aussi ont des besoins et qu’ils ne reçoivent aucune aide.

En plus des conditions de vie difficiles, les déplacés souffrent d’une situation d’insécurité permanente quand certains des paramilitaires qui les menaçaient continuent à circuler autour des campements. Selon Vicente, environ 150 d’entre eux sont encore en liberté dans 10 communautés de la municipalité. Les déplacés ne peuvent en conséquence se rendre à leurs champs pour travailler. Au cours des deux derniers mois, certains déplacés des Abejas (de Los Chorros) se sont rendus à leurs champs en petits groupes de 10 pour préparer la récolte de café. Ils ont déclaré au Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de las Casas que les paramilitaires étaient en train de se réarmer et qu’ils préparaient une autre attaque contre les Abejas. Dans ces conditions, le retour à leurs terres d’origine est impossible dans la mesure ou leur sécurité ne peut être assurée.

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Se joindre à la campagne de l’Assemblée National pour la Paix et envoyer des cartes de voeux par fax ou courrier électronique au Président de la République mexicaine, au Ministre de l’Intérieur et au Gouverneur de l’Etat du Chiapas en utilisant comme une partie de votre texte la phrase : "Acteal: Plus jamais un Noël sans nous !".

Dr. Ernesto Zedillo Ponce de León
Presidente de la República
Fax : (int-52-5) 271 1764 / 515 4783
webadmon@op.presidencia.gob.mx

Francisco Labastida Ochoa
Secretario de Gobernación
Fax : (int-52-5) 546 5350 / 546 7380
segob@rtn.net.mx

Lic. Roberto Albores Guillen
Gobernador del Estado de Chiapas
Fax. (int-52-961) 20917

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