:: DOSSIER
Le vol des «Las Abejas» (Les
Abeilles) : un facteur de paix en temps de guerre
Le 22 décembre de l’an passé,
45 indiens déplacés à Acteal, municipalité de
Chenalhó, ont été massacrés par
un groupe paramilitaire. La nouvelle de ce cruel massacre
a fait le tour du monde et a généré une
profonde indignation tant à échelle nationale
qu’internationale : comment peut on assassiner des
indiens innocents et sans défense, dans un moment
de jeune et de prières pour la paix? Les victimes
de ce massacre faisaient partie de la société civile
Las Abejas, une organisation qui lutte pour une paix digne
et juste par le biais de moyens pacifiques.
Qui sont les
membres de cette organisation? Pourquoi ont ils opté et continuent à défendre une
option non violente? Etaient-ils innocents et sans défense? Savaient-ils les conséquences que pourraient avoir
cette forme de lutte? Par le biais de ce dossier, nous souhaitons
présenter le groupe de «Las Abejas» et
de leur lutte pacifique au travers du témoignage de
catéchistes catholiques qui servent également
de porte-paroles.
Histoire
L’histoire de «Las Abejas» a commencé en
1992, quand un conflit de terres entre membres d’une
même famille a eu lieu dans la communauté de
Tzanembolom, municipalité de Chenalhó. Un lot
de terre reçu en héritage devait être
partagé entre un frère et ses deux sœurs.
Le frère n’a pas voulu partager avec ses sœurs
pour être des femmes et il a voulu que celles-ci renoncent à leur
droit héréditaire sur cette terre. Comme c’est
la coutume, la communauté a réalisé une
assemblée et a pris la décision de répartir
la terre en trois parties égales. Le frère
n’était pas d’accord avec la décision
et il a promis une partie de la propriété à certains
de ses amis (y compris d’autres communautés)
s’ils l’aidaient. Ce groupe a commencé à menacer
violemment le reste de la communauté.
En réponse, les habitants de Tzanembolom ont pris
l’initiative de visiter les communautés voisines
pour leur proposer de former une organisation qui leur donnerait
la possibilité de se défendre en cas de possibles
attaques. Le 9 décembre 1992, des représentants
de 22 communautés se sont réunis à Tzajalchen
pour former l’organisation «Las Abejas».
Après la réunion, trois personnes furent attaquées
par des hommes armés. L’une d’entre elles
mourut et les deux autres furent gravement blessées.
Au lieu d’arrêter les agresseurs présumés
(le frère non conforme et ses amis), les autorités
arrêtèrent cinq personnes qui avaient participé à la
réunion sans mandat d’arrestation, les accusant
d’être les responsables de la violence dans la
région. Les prisonniers furent conduits à San
Cristóbal de las Casas.
«Las Abejas» organisèrent alors un pèlerinage
jusqu’à San Cristóbal où ils réalisèrent
un sit-in sur la Place Cathédrale. «Pendant
cinq jours, nous nous sommes rendus jusqu’à l’endroit
où les prisonniers se trouvaient entre prières
et musique autochtone. Après, cela d’autres
frères et sœurs de Simojovel, San Andrés,
Chalchihuitán et Pantelhó se sont joints à nous».
Finalement, le bureau du Procureur de la Justice de l’état
s’est vu dans l’obligation de relâcher
les détenus pour faute de preuves.
«Las Abejas»
«Las Abejas» expliquent leur nom de cette façon
: «nous nous sommes unis en 1992 parce que nous sommes
une multitude et que nous voulons construire notre organisation
comme les abeilles construisent leur ruche, une organisation
où nous travaillons tous, en collectif, et nous sommes
contents des mêmes résultats, produire du miel
pour tous. Tout comme les Abeilles, nous marchons unis, nous
ne nous divisons pas et nous suivons notre reine qui est
le Règne de Dieu. Nous savions depuis le départ
que le travail allait être lent mais sur.» Il
existe également une autre interprétation quant à ce
symbole de l’abeille «C’est un petit animal
qui pique. Notre lutte est une lutte de piqûres pacifiques».
Depuis leur premier succès, «las Abejas» continuent à s’organiser.
Elles sont désormais présentes dans 25 communautés
de Chenalhó et ont quatre mille membres, la grande
majorité des catholiques. Durant ces cinq années
d’existence, «las Abejas» ont renforcé d’autres
organisations dans la région : comités de santé,
de droits humains, d’alternative pour la commercialisation
et le stockage du café, des groupes de femmes et des
groupes musicaux. D’un autre côté, «las
Abejas» se maintiennent en résistance civile
: ils ne payent pas l’électricité, ni
l’impôt foncier, et ils ont décidé de
ne recevoir aucun appui de la part du gouvernement tant que
les Accords de San Andrés ne seront pas respectés
et qu’il n’y aura pas une paix avec justice et
dignité au Chiapas : «nous n’obéissons
pas non plus aux gouvernements municipal et de l’état
parce que nous ne les avons pas élu et qu’ils
ne rendent pas la justice».
«Las Abejas» et les zapatistes
Après le soulèvement zapatiste de 1994, «las
Abejas» ont pris part aux Ceinturons de Paix (protection
désarmée offerte par des civils) lors des négociations
entre le gouvernement et l’EZLN. Mais «las Abejas» ne
sont pas pour autant devenues zapatistes et elles ont décidé de
rester un mouvement civil : «De la même façon
que notre corps a deux yeux, deux mains et deux jambes, la
société doit avoir ses deux jambes. L’EZLN
en est une et nous comme civils, sommes l’autre. Nous
ne sommes pas de l’EZLN parce que nous ne répondons
pas à ses ordres. Nous devons
continuer la lutte pacifiquement et non
pas avec les
armes.»
Les zapatistes respectent le chemin emprunté par «las
Abejas» parce que pour eux, «la participation
de la société civile est très importante». «Las
Abejas» ont décidé de faire partie du
Front Zapatiste de Libération Nationale (FZLN) en
tant que Société Civile «Las Abejas».
Les zapatistes et «las Abejas» partagent les
mêmes objectifs, mais «notre forme est différente.
Nous croyons en la Bible. Nous savons la lire : nous nous
devons d’aimer nos ennemis, nous ne pouvons pas tuer.
Et puis surtout, nous sommes tous des paysans pauvres, des
frères et des sœurs .» Dans le cadre de
conflits, «las Abejas» recherchent le dialogue
: «Nous parlons la même langue et pour cela,
nous pouvons parler pour résoudre nos conflits».
Ils savent bien les risques qu’ils courent parce que,
comme ils disent : «nous sommes le tampon entre le
gouvernement et les zapatistes..., si ce tampon se rompt,
il est plus facile pour le gouvernement d’attaquer
nos frères zapatistes».
Une violence incessante
Au cours de l’escalade de violence qui a caractérisé la
municipalité de Chenalhó au cours des derniers
mois de 1997, «las Abejas» ont peint sur leurs
murs : «société civile, zone neutre».
Pour eux, le mot neutre signifie qu’ils ne veulent
pas faire partie de la violence entre ceux du PRI et les
zapatistes. Ils ont agi ainsi parce que «nous ne voulons
pas de problèmes, nous ne savons pas porter des armes,
nous voulons dialoguer. Nous connaissons d’autres façons
de lutter. Mais ceux du PRI ne nous ont pas respecté.
Ils ont brûlé nos maisons et détruit
notre récolte».
La majorité des membres de «las Abejas» ont
du abandonner leurs foyers et leurs communautés du
fait des menaces, harcèlements et agressions de la
part des paramilitaires. Ils vivent désormais dans
les campements de déplacés d’Acteal,
X’oyep, Tzajalchen et de San Cristóbal de las
Casas. Ils refusent l’aide humanitaire offerte par
le gouvernement. Ils affirment qu’ils veulent que les
auteurs du massacre soient d’abord
punis.
Le martyre d’Acteal
Toutes les victimes du massacre
d’Acteal étaient
de «las Abejas». Selon elles, ceux qui ont attaqué l’ont
fait parce qu’ils savaient que «nous n’avions
pas d’armes pour nous défendre. Suite aux attaques
antérieures de ceux du PRI contre les zapatistes,
certains PRIistes ont été tués eux aussi».
Les victimes savaient qu’elles allaient être
attaquées, parce qu’elles avaient reçu
des avertissements depuis la veille. «Mais nous avons
décidé d’avoir confiance en Dieu et nous
avons commencé à prier dans l’église.
Nous savons désormais que ceux qui sont morts étaient
des martyrs. Nous allons construire un sanctuaire pour eux à Acteal.
Nous savons que Dieu a reçu les 45 qui sont morts
et qu’il se prépare à nous recevoir.
Parce que la lutte continue. Nous n’avons pas peur
de mourir. Nous sommes prêts à mourir mais pas à tuer.
Si Dieu nous permet de vivre quelques jours de plus, c’est
bien. Si non, c’est bien aussi».
«Las Abejas» ne sont pas un groupe faible et sans défense,
comme certaines personnes le disent et comme les paramilitaires
assassins ont pu le voir. Au contraire, dans un scénario
dominé de manière croissante par la violence, «las
Abejas» se sont transformées en un acteur dangereux
et menaçant, «armé de l’amour de
Dieu» qui rompt la logique de «oeil pour oeil». Avec leur attitude, elles laissent à découvert
la violence illégitime du pouvoir auquel elles font
face : «Certains d’entre nous sont morts, en
semant les graines de paix pour d’autres. Nous savons
que la lutte continue en nos enfants. Maintenant tout le
monde nous connaît et nous comprend. En dépit
de ce qui s’est passé à Acteal,
nous croyons toujours en
notre cause.»
 |