:: DOSSIER
FEMMES ET GUERRE DE BASSE INTENSITÉ
Fréquemment les moyens de communication nous présente
la dimension politico-militaire des conflits qui prévalent
au Chiapas. Mais dans bien des cas, ils oublient que derrière
les bilans de violence, certainement alarmants (sans tenir
compte des statistiques toujours plus préoccupantes
en matière de pauvreté, de malnutrition, d’analphabétisme,
etc.) se trouvent des êtres de chair et d’os,
des familles et communautés qui tentent de survivre.
Le cessez le feu de janvier 94 n’a
en effet pas signifié la
fin de la violence. Le conflit entre le gouvernement et l’EZLN
a continué et s’est étendu sous les modalités
d’une toujours plus complexe guerre de basse intensité (GBI)
: militarisation et groupes paramilitaires, divisions entre
organisations et communautés, guerre informative (par
le biais des rumeurs et l’utilisation des moyens de
communication), etc. Ce schéma de contre insurgence
cherche «à enlever l’eau au poisson»,
c’est-à-dire à isoler l’EZLN de
la société civile comme base de soutien matériel
et social, réel ou potentiel.
Dans ce contexte, la situation en soi
critique des femmes indigènes du Chiapas a empiré. On sait peu
de leur réalité quotidienne. Nous voulons ici
laisser parler le cœur de ces femmes et écouter
leur voix comme victime de la GBI et comme protagonistes
du processus de paix, en fonction de leur propre réalité et
sensibilité.
Comment la GBI affecte les femmes...
Comme êtres humains...
Ce qui affecte le plus les femmes, c’est que leurs
activités se voient restreintes du fait de la présence
de militaires dans leurs communautés. Elles ont peur
(comme nous verrons plus tard, à juste titre) d’aller
aux champs, à la rivière pour se baigner ou
laver leur linge, pour ramasser du bois ou vendre leurs produits
artisanaux.
Des femmes de Comitán et de Las Margaritas se plaignent
des barrages militaires : «Ils nous arrêtent,
ils nous demandent nos papiers et des informations sur les
zapatistes ou sur les catéchistes dans nos communautés,
etc.» Les barrages et patrouilles tant de la part
de militaires que de paramilitaires font partie du lot quotidien
dans de nombreuses régions du Chiapas. Une femme de
Tila nous offre son témoignage : «Nous avons
faim car nous ne pouvons pas travailler, nous ne pouvons
pas sortir de chez nous pour acheter ce dont nous avons besoin.
Eux (en référence au groupe paramilitaire «Paix
et Justice») sont armés, c’est pour cela
que nous ne pouvons pas nous défendre. Ils ne nous
laissent pas sortir, ils surveillent la route, armés,
depuis une camionnette. Et ils continuent à armer
d’autres personnes».
Fréquemment, les femmes sont les plus exposées
car elles restent dans les communautés avec les enfants
et les vieillards quand les hommes s’enfuient dans
la montagne.. Ce sont elles qui font face. Le 22 décembre,
lors du massacre d’Acteal, municipalité de Chenalhó,
21 femmes (4 étant enceintes) ont été assassinées.
Comme femmes...
Le conflit n’a pas les mêmes conséquences
pour les hommes que pour les femmes. Comme Martha Figueroa
du Groupe de Femmes de San Cristóbal : «cette
question passe inaperçue, on n’y prête
guère attention, mais c’est la même chose
dans toutes les guerres : les femmes sont le canal privilégié pour
reproduire la peur».
Mercedes Oliveira du Centre de Recherche
et Soutien des femmes (CIAM) ajoute que les femmes sont considérées
comme «un objet et un objectif militaire» dans
la mesure où elles peuvent empêcher de concevoir «la
suivante génération de guerrilleros» et
parce que, d’une certaine manière, elles représentent «la
mesure pour savoir si une population est conquise».
Les actions à leurs encontres cherchent d’ailleurs à intimider
et affecter le moral non pas seulement de celles-ci mais
aussi de toute la communauté.
Les menaces d’ordre sexuel sont systématiques.
Selon les affirmations des organisations de femmes de San
Cristóbal, il existe de nombreux cas de harcèlements
et de viols mais peu de victimes les dénoncent. Rosalinda
(lors d’un atelier de femmes indigènes) nous
explique une des causes de ce silence : «La violence
se vit en silence. Mais elle se répercute sur notre
santé physique et nous la vivons en nous sentant coupables.
La violence et la soumission s’apprennent».
Lors d’une de leurs rencontres, les femmes de CODIMUJ
(la coordination diocésaine de femmes) se sont rendues
compte que les rumeurs sont ce qui divise le plus les communautés,
génèrent la confusion et au bout du compte,
l’absence d’informations objectives : «Les
rumeurs sont la source d’information pour les gens.
Par exemple, ma maman m’a demandé hier si c’était
vrai qu’on me donne de l’argent pour participer
dans les cordons de paix (protection offerte par la société civile
lors des dialogues entre l’EZLN et le gouvernement
fédéral)».
Ces rumeurs jouent un rôle important à l’heure
de développer un climat de tension parfois proche
de la paranoïa. Dans de nombreuses communautés,
les mouvements militaires (peut être une de ses fonctions
?) accroissent plus encore ces inquiétudes. Juana,
de Amatenango del Valle, nous fait part de ses craintes : «Le
gouvernement ne veut pas vraiment le dialogue. Ceux du PRI
disent qu’il va y avoir une guerre. Et je les crois».
Une autre forme de violence contre les
femmes est le développement
de la prostitution. Beaucoup de prostitués de 16 ou
17 ans sont d’Amérique Centrale et sont entrées
de manière illégale au Mexique, sans que les
bureaux de Migration semblent vouloir sans préoccuper.
Cependant, on voit aussi de plus en plus de cas de femmes
indigènes «qui vont avec les militaires». Ils payent 100 pesos pour les vierges, 50 pesos pour les
autres. Les plus jolies sont «réservées» aux
officiers supérieurs de l’armée. Apparemment,
les militaires les trompent avec des promesses ou elles se
laissent convaincre du fait de la situation de misère
dans laquelle elles vivent, elles ou leur famille. On trouve également
des cas de prostitution infantile, de filles vendues ou «prêtées»,
de 11 à 13 ans tout au plus pour apaiser la faim du
reste de la famille. C’est quelque chose qui entraîne
une perte de prestige dans la communauté (malheureusement
pour la fillette et non pour ses parents).
Parallèlement à la prostitution, les maladies
sexuellement transmissibles se multiplient et on a pu identifier
quelques cas de SIDA. Martha Figueroa nous commente : «dans
la plupart des cas, les militaires refusent d’utiliser
un préservatif. A certaines occasions, lors d’ateliers
de sensibilisation, ils les ont ostensiblement jeté au
sol».
Selon le témoignage des organisations de femmes de
San Cristóbal, la tension occasionnée par le
conflit se reflète y compris dans le type de maladies
dont les indiens souffrent, souvent de caractère psychosomatique
comme la gastro-entérite, les maux de tête,
etc.
Un autre aspect est le contrôle que permet d’exercer
les services de santé :
«Nous avons vu la pression
exercée sur de nombreuses compañeras lorsqu’elles
s’y présentent. Il y a toujours tout un interrogatoire
pour savoir si elles sont zapatistes ou pas, d’où elles
viennent, etc.»
(Yolanda, K’nal Antsetik)
Comme épouses et comme mères
La constante situation de conflit et la crise économique
génèrent un état d’angoisse permanente
dans la population. Parmi toutes ses manifestations, cette
tendance se traduit par une augmentation de la violence intra-familiale. «La
violence affecte toutes les familles : certaines la subissent
et d’autres l’apprennent et la reproduisent» (Francisca,
lors d’un atelier de femmes indigènes). Qui
plus est, la présence militaire tend à développer
une «culture de caserne» qui a un impact négatif
sur la vie quotidienne des familles et communautés
(alcoolisme, drogues et comme nous l’avons déjà vu
la prostitution et son corollaire, les maladies sexuellement
transmissibles).
Pendant les moments les plus difficiles,
témoignant
d’un extraordinaire sens de l’abnégation,
les femmes expriment que c’est leur cœur de mère
qui leur indique ce qu’elles doivent faire devant leurs
enfants effrayés, malades ou la faim au ventre. Naturellement,
leur santé est une des principales préoccupations
des mères. Selon elles, face à la plupart des
maladies des enfants, «on ne peut rien faire» mais
en réalité beaucoup sont guérissables.
En 1994, le Chiapas était l’état souffrant
du plus haut taux de mortalité infantile et la diarrhée
en était la principale cause. Les femmes sont également
préoccupées par le thème de l’éducation
: manque de professeurs, écoles fermées suite
au conflit ou auxquelles n’assistent pas les enfants
des zapatistes (communautés divisées).
D’un autre côté, il y a de plus en plus
d’enfants de militaires. Leurs mères vivent
leurs maternités dans des conditions émotionnelles
plus dures encore quand elles sont rejetées par la
communauté. Ce type de situations provoquent chez
ces femmes un sentiment de haine vis à vis d’elles
mêmes ou de leurs communautés. Selon Consuelo
Lievano, qui fait partie du groupe qui a créée
le foyer communautaire «Yach’il Anztetik» (pour
les femmes enceintes en situation difficile), on peut écouter
des commentaires du type «maintenant je dois payer
le prix pour m’être prostituée».
Elle souligne aussi le fait que depuis 1994, le nombre d’enfants
abandonnés a augmenté.
D’autres mères expriment aussi leurs préoccupations
quand leurs enfants vont voir des prostituées et qu’ils
incitent leurs épouses et leurs sœurs à se
prostituer. Pour d’autres de leurs fils, la présence
de «quelque chose de nouveau» qui leur offre
formation et un emploi stable les conduit à entrer
dans l’armée.
De manière plus générale, un autre
facteur qui les affecte sont les divisions au sein même
de l’espace de la famille. «Il existe plusieurs
cas de femmes qui ont dénoncé leurs époux
(désormais en prison) en inventant des histoires pour
protéger leurs enfants», nous commente Mercedes
Oliveira de CIAM. Tere nous confie :
«j’ai des
amies qui ont eu des conflits avec leurs époux ou
leurs enfants parce qu’eux ne voulaient pas que la
situation change, c’est-à-dire qu’ils
voulaient qu’elles restent à la maison et qu’elles
ne se mettent pas dans la politique». Hilaria, de
Oxchuc, qui a du fuir de sa communauté pour divergences
politiques nous parle de son cas : «avant il y avait
des gens dans ma famille qui ne me parlaient pas. C’est
pour ça que je suis partie. Maintenant ils ne me détestent
plus et je vais les visiter. Il y a beaucoup de problèmes
comme ça dans les familles».
Comme femmes au foyer et/ou travailleuses
Les femmes au foyer sont responsables du bien être
de leur famille (ici, il s’agit plus souvent de survie).
Elles ont de plus en plus de mal à trouver le minimum
nécessaire du fait de la conjonction de deux facteurs
: le peu de production (rupture du cycle de production dans
plusieurs régions et dans la plupart des cas, des
terres rares et peu de qualité) et l’augmentation
du prix des produits. Suite à la présence des
campements militaires à côté des communautés,
une économie fictive a commencé à se
développer : les femmes lavent le linge des militaires,
elles leur préparent des tortillas ou d’autres
plats. Il existe même la possibilité d’ouvrir
un petit magasin, le plus souvent une épicerie. Si à court
terme, cette nouvelle source de revenu semble les bénéficier,
cela ne résout pas pour autant les problèmes
de fond et contribue à l’inflation.
Des femmes de CODIMUJ nous expliquent
: «Tous les jours, le paysan devient plus
pauvre. Il travaille beaucoup
mais on lui paye mal ses produits. Il les offre presque.
Tous les jours ce qu’il gagne suffit moins parce que
le prix de l’essence, du sucre, du riz, ... de tous
les produits augmente». Ceci est d’autant plus
préoccupant si l’on tient compte du fait que
selon le dernier recensement, seulement 36,9% de la population
perçoit un salaire minimum ou plus (69,2% 1 à l’échelle
nationale).
La situation est encore plus difficile
pour les milliers de déplacés. Dans la zone Nord par exemple,
il existe environ 4.100 indigènes déplacés,
sympathisants de l’EZLN (chiffres publiés par
le journal «La Jornada» après une rencontre
avec les représentants de ces déplacés).
A Chenalhó, ils seraient près de 5000. Le déplacement,
conséquence de la violence au sein des communautés,
affecte particulièrement les femmes :
«Le déplacement
leur enlève une partie de leur identité, parce
que leur foyer est leur vie, l’endroit où elles
se réalisent comme femmes. Détruire leurs casseroles
ou leurs vêtements, c’est comme détruire
leur environnement personnel. Ces objets sont leurs responsabilités»
(Mercedes Oliveira)
La GBI, finalement a affecté les femmes qui travaillent à l’extérieur.
Il existe des cas où l’armée s’est
installée dans les espaces de production des femmes
(par exemple, les jardins). Elles ont ainsi perdu leur
récolte et tout le temps investi pour mener à bien
leur travail. Dans d’autres cas, on leur a volé le
peu de bétail qu’elles possédaient.
Yolanda (K’nal Antsetik) nous parle de la situation
des bergères de la zone des Hauts-Plateaux :
«comme
elles avaient peur de sortir, elles ont peu à peu
vendu toutes leurs brebis. On peut voir cela comme un aspect
insignifiant mais pour elles ce sont des animaux sacrés,
presque comme des enfants. C’est quelque chose qui
est liée à leur travail de tissage. Cette perte
a eu un coût autant économique qu’émotionnel
(...) J’ai vu leurs préoccupations se refléter
dans la qualité de leurs textiles. Après février
95, la qualité a baissé, et, jusqu’à présent
il a été très difficile de la récupérer».
Après cette date, suite à l’entrée
de l’armée dans les communautés et la
bipolarisation qu’elle a générée,
les divisions ont aussi commencé à s’accentuer
au sein même des organisations de femmes. Le fait de
recevoir ou pas les programmes du gouvernement (même
s’ils peuvent être des plus réduits) a été et
continue à être un facteur d’éloignement.
Des femmes qui prennent leur destin en main
Dans ce contexte de GBI, nous nous devons de souligner
aussi le courage de beaucoup de femmes indigènes. Elles
sont toutes petites et pas bien grosses, pliées
sous le poids de la charge de bois ou par celui du dernier
enfant qu’elles portent sur leur dos, mais quelle
force on peut lire dans leurs yeux. Alma, une conseillère
de la CODIMUJ nous commente :
«En dépit de
la situation de conflit dans plusieurs régions,
les femmes continuent à se réunir même
si elles ne sont jamais très nombreuses (ces mesures
de sécurité sont nécessaires, en particulier
dans la zone Nord). Paradoxalement, la participation a
augmenté depuis 1994». Au début, on dirait que la rébellion zapatiste
a été «comme une étincelle, un éveil,
une effervescence où beaucoup de groupes de femmes
organisées sont apparus» (Yolanda, K¡nal
Antsetik). Leur participation s’est accrue lors des
marches, barrages de routes, dans les municipalités
autonomes (Amatenango del Valle par exemple).
Lors du processus de paix, pendant
les dialogues, les femmes étaient
présentes, pas uniquement dans les cordons de paix
et les tours de garde mais aussi dans la discussion par le
biais de leurs groupes et jusque dans les mêmes tables
de dialogue.
Tere se souvient :
«Ce qui requiert
plus de force, ce sont les hommes qui le font mais, quand
on veut parler
de qui soutient ce mouvement, la majorité sont des
femmes. Je crois que cela ce doit à ce que nous sommes.
Nous sommes plus disciplinées et nous nous obstinons
dans ce que nous devons faire. Nous nous chargeons de ce
qui est vital. Cela représente beaucoup de travail,
beaucoup d’effort mais cela a aussi une grande valeur
humaine. Les gens se souviennent de toi comme d’une
maman».
Récemment, les femmes ont à nouveau montré leur
courage en participant à de nombreuses manifestations.
Fin août, quand le campement militaire de San Cayetano
a été réinstallé, elles cheminaient
en tête. A Chenalhó, fin novembre, plusieurs
femmes ont été blessées alors qu’elles
formaient un barrage de leurs corps pour essayer d’empêcher
le passage des militaires. Dans cette même municipalité,
un groupe appelé «Droits des femmes de San
Pedro Chenalhó a été formé. Il
a été particulièrement actif pour dénoncer
les faits violents dont elles ont soufferts. Les femmes ont également
essayé de créer leurs propres espaces par le
biais de Rencontres étatiques appelées «Marchons
ensemble dans la construction de la paix». D’autres
efforts de rapprochement se donnent par exemple au sein de
RECEPAC (une coordination de coopératives de femmes
artisanes qui ont différentes idées politiques)
ou de la CODIMUJ (coordination diocésaine de femmes).
Lors d’une des réunions de cette dernière,
l’une des conclusions fut qu’elles «devraient
travailler pour l’unité. Cela ne signifie pas
que nous devons toutes appartenir à une même
organisation mais que nous devons apprendre à travailler
ensemble».
En dépit de la guerre de basse intensité et
de ces effets douloureux pour les femmes, un processus encourageant
de prise de conscience et d’espoir s’est également
mis en place. Yolanda se souvient d’une femme de 60
ans qui participait dans les cordons de paix :
«le
fait que mes yeux puissent voir cet espoir de changement,
même si je meurs bientôt, je mourrai tranquille,
parce que pour la première fois, je peux voir qu’il
y a une possibilité que les choses évoluent».  |