:: DOSSIER
Seconde
Rencontre Œcuménique pour la Réconciliation
et la Paix
Partager la douleur et l’espoir
Le
haut degré de violence qui caractérise plusieurs
zones du Chiapas, particulièrement dans la zone Nord,
a souvent été attribué à l’intolérance
religieuse existante entre les différentes dénominations
chrétiennes présentes dans cet état.
Si les causes profondes des conflits sont d’ordre politique
et idéologique et non pas religieux, les différences
religieuses ont été déterminantes. Les
groupes religieux s’accusant et se renvoyant la responsabilité,
de la violence et de ses lamentables conséquences.
L’explication religieuse des conflits s’est répandue
d’une manière telle que beaucoup ont fini par
y croire. Dans ces conditions, convoquer une Rencontre Œcuménique
représentait un grand défi à l’heure
de chercher à modifier les dynamiques de guerre et
de polarisation qui se donnent dans les différentes
régions.
La seconde Rencontre Œcuménique pour la Paix
et la réconciliation au Chiapas fut convoqué du
3 au 5 septembre pour pouvoir mettre les choses au clair
et plus encore, pour chercher les chemins et formes d’un
rapprochement entre les différentes dénominations
chrétiennes. Le siège fut le diocèse
catholique de San Cristobal de Las Casas. La première
Rencontre avait été organisée dans les
installations du Séminaire Presbytérien des
Hauts-Plateaux également dans cette ville en avril
dernier.
Au début… l’incertitude
Avec de grandes expectatives et beaucoup à partager,
les catéchistes, pasteurs, religieuses et prêtres
se réunirent pour trouver des issues pacifiques aux
conflits existants dans leurs différentes régions
d’origine. La Rencontre permit de réunir 75
participant(e)s environ, y compris des observateurs et invités
originaires d’autres pays. Ils arrivèrent au
compte goutte au départ, avec l’incertitude
et l’appréhension de possiblement trouver là quelqu’un
avec qui ils auraient un conflit en commun non résolu.
Au début de la Rencontre, ils se voyaient et se saluaient
sèchement ou pas du tout. Dans les couloirs de la
maison, avant le début des activités, on pouvait
voir des petits groupes de personnes se connaissant déjà ou
de la même dénomination. Chacun cherchait «son
groupe». Un moment plutôt tendu où la
disposition au dialogue et au rapprochement semblait inexistante.
On pouvait même interpréter leurs attitudes
comme s’ils se rendaient coupables les uns les autres
des faits de violence qui déchirent la vie et l’harmonie
dans leurs communautés.
Quand la réunion commença, les présentations
furent rigides et par trop formelles, sans inclure de détails
plus personnels. Il n’y eut d’ailleurs pas de
présentations personnelles mais par églises
et par zones. Lors de l’ouverture, personne n’était
prêt à sourire et moins encore à applaudir.
Après la présentation, un temps de prière œcuménique
dirigé par l’église anabaptiste suivit
comme préparation au travail des jours suivants. Ce
fut ce moment de réflexion et de prière suivi
du souper qui permit de briser quelque peu la glace. Un autre
facteur qui permit une plus grande intégration fut
la répartition des tâches logistiques (servir
les repas, laver la vaisselle et aider à servir le
café) vu que pour ce faire, des groupes hétérogènes
furent formés, permettant plus de dialogue et de rapprochement.
Mots en suspens : la nature des conflits et leurs victimes
Le lendemain, les représentants des différentes églises
commencèrent à présenter leur perception
de la réalité dans leurs régions ainsi
que des conflits politiques, sociaux et religieux existants
dans leurs communautés. Ils purent ainsi exprimer
ce qu’ils avaient sur le cœur et qu’ils
ne s’étaient jamais dit directement. On put écouter
des descriptions pleines de détails comme les indigènes
ont coutume de parler, des histoires qui parfois semblaient
se répéter. Ceci permit d’obtenir une
vision plus ample et profonde de la situation générale.
On put aussi percevoir la douleur et la souffrance de milliers
de personnes suite à la violence qui a été utilisée
de manière toujours plus récurrente comme façon
de résoudre les différences.
Parmi les différentes formes de violence qui ont
frappé des familles et communautés entières
on peut souligner : assassinats, emprisonnements, expulsions,
vols, viols, menaces, insultes, fermetures de temples et
destruction des représentations des saints, etc. Pas
une dénomination n’est restée sans souffrir
au moins l’une de ces agressions. D’une façon
ou d’une autre, tous ont souffert dans leur propre
chair des conséquences de la violence, qui selon eux,
sont les conséquences de la guerre.
S’il est vrai qu’il existait des conflits au
Chiapas avant le soulèvement armé zapatiste
de janvier 1994, ceux-ci se sont intensifiés et multipliés à partir
de 1995. Dans la zone Nord du Chiapas au cours des deux dernières
années, près de 4000 personnes ont été déplacées,
environ 300 ont été assassinées et une
centaine ont été arrêtées. A ce
jour, à peine la moitié des déplacés
sont retournés dans leurs communautés et moins
de la moitié des prisonniers ont été libérés.
Lorsqu’ils ont parlé de la nature des conflits
face à la presse, les représentants de la Rencontre
ont exprimé :
«Nous affirmons que
les origines de la violence y compris dans la zone Nord du
Chiapas ne
sont pas de caractère religieux mais liées
aux injustices religieuses, aux intérêts politiques
et idéologiques et nous nous engageons à travailler
ensemble sans haine ni violence pour œuvrer dans le
sens de l’éradication de ces causes»
Déclaration finale de la Rencontre.
Une étape indispensable : demander pardon
Durant la Rencontre, une étape considérée
comme nécessaire pour travailler ensemble dans le
sens de la réconciliation et la paix a été de
demander pardon pour les offenses et dommages causés
les uns contre les autres. Reconnaître que tous avaient
joué un rôle d’une manière ou d’une
autre dans les divisions et la polarisation au sein des communautés
fut peut être l’une des choses qui fut le plus
difficile d’accepter.
Si au départ le langage utilisé était
dur et accusateur, particulièrement parce que les
témoignages détaillaient les endroits et personnes
(il est très probable que certaines des personnes
accusées se trouvaient présentes), la réflexion
biblique le second jour fut un autre facteur qui contribua à créer
entre les présents un espace fraternel et de conciliation.
Elle fut également réalisée en groupes
hétérogènes. Les textes bibliques furent
clés en ce sens : «nous sommes tous faits à l’image
et ressemblance de Dieu (Genèse 1, 26) ou «la
justice ne sera possible que si ceux qui travaillent pour
la paix sèment la paix» (Saint Jacques 3, 13-18).
Bien sur, ceci n’est que le début d’un
long chemin. Mais il était important de reconnaître
que les attitudes des uns plus que des autres, peut être,
n’aidaient en rien dans la résolution des conflits
et que tous devraient travailler pour qu’il y ait plus
de cohérence entre ces attitudes et la foi professée.
«nous
avons fortifié notre volonté de réparer
nos erreurs, de chercher les chemins internes de la réconciliation
face à des situations qui sont contraires à la
fraternité et la paix, et nous reconnaissons que nous
nous sommes portés tort et que nous devons nous réconcilier
et guérir les blessures historiques»
(Déclaration
finale de la Rencontre)
San aucun doute, le simple fait d’avoir pu exprimer
leur douleur et la souffrance pour la perte de membres de
leurs familles ou d’êtres chers, de leurs maisons,
de leurs propriétés, leurs terres, etc. fut
quelque chose de réconfortant en soi. Peut être
qu’écouter est le premier pas pour commencer
un processus plus profond de réconciliation vu que
celui-ci implique pouvoir exprimer la douleur accumulée
pendant longtemps. Ceci sans que cela passe par une intention
de dénonciation ou de jugement mais pour pouvoir mettre
au clair les faits qui ont divisé et confronté des
centaines de familles et de communautés qui font partie
d’un même peuple. Comme la Déclaration
finale l’affirme : «Cette Rencontre a été fraternelle,
de prière, de dialogue et de recherche dans le sens
de la construction de l’œcuménisme au Chiapas».
D’un autre côté, en écoutant les
participants, il est évident que tout n’a pas été douloureux
ou négatif. Nous avons pu trouver des lueurs d’espoir
dans certaines expériences communautaires qui reflètent
le respect avec laquelle les membres de différentes
Eglises se traitent. Par exemple, dans une communauté de
la zone Nord, les catholiques et les membres de l’Eglise
de l’Avent ont décidé de donner un toit
et protection aux déplacés des communautés
voisines quel que soit leur croyance religieuse. Ces expériences
auxquelles il faut ajouter le désir manifesté par
tous de dire non à la guerre et de construire la paix
anime à aller de l’avant avec ce type d’efforts.
Le pasteur anabaptiste Natanael Navarro, coordinateur du
CICEM au Chiapas nous explique : «Ces Rencontres
nous permettent de réduire les harcèlements et crimes
dans la zone de conflit, le racisme. Qui plus est, les partis
politiques devraient finir par chercher d’autres moyens
pour satisfaire leurs intérêts».
Face à l’impasse prolongé du processus
de paix et à la détérioration croissante
du tissu social, ce type de Rencontres permet de proposer
des alternatives pacifiques aux conflits et constitue une
aide allant dans le sens de la création de conditions
pour la reprise et la continuation des dialogues entre l’EZLN
et le gouvernement fédéral :
«Par le
biais de ces rencontres on peut limiter les impacts de la
guerre sale et s’impliquer davantage dans l’accompagnement
d’un peuple qui est d’ores et déjà sujet
de sa propre histoire, quelque chose qui peut favoriser la
transition à la démocratie»
(Gustavo
Andrade, prêtre catholique)
Aborder le thème de la relation entre les églises
et les partis politiques était important vu que l’on
tombe souvent dans les généralisations qui
limitent les possibilités de rapprochement et de tolérance
dans les communautés : par exemple, associer les catholiques
avec le PRD ou l’EZLN, et les protestants avec le PRI
ou le gouvernement. En ce sens, l’évêque
de San Cristóbal de Las Casas, Samuel Ruiz a exprimé :
«la
Bible est comme une lampe qui illumine la réalité dans
laquelle nous vivons. Cette lumière ne nous dit pas
ce que nous devons faire, mais elle nous montre ce qui se
trouve autour de nous pour que nous prenions la décision
adéquate quant à ce que nous voulons faire
face à cette réalité. C’est pourquoi
les décisions politiques ne dépendent pas du
fait d’être catholiques ou pas. C’est pourquoi
il y a des catholiques dans tous les partis politiques et
pas dans un seul. Ce sont des décisions que les gens
prennent le mieux qu’ils peuvent en fonction de leur
propre conscience». De son côté, le pasteur anabaptiste Lazaro
Gonzalez a ajouté :
«les membres des différentes églises
appartenant au CICEM appartiennent à différents
partis politiques et c’est quelque chose que nous respectons.
Nous leur disons simplement de ne pas se laisser tromper
ou manipuler… et de bien penser ce qu’ils décident
de faire». Ce qui reste encore à faire…
Les différents groupes linguistiques, sans prendre
en compte leur dénomination chrétienne, eurent également
l’occasion de se réunir entre frères
et de chercher de quelles façons ils pourraient avancer
dans le sens d’un effort œcuménique, de
la réduction de la violence et de la construction
de la paix.
Les différentes églises se réunirent
ensuite séparément pour accorder le suivi qui
devrait se donner à cet effort. Toutes coïncidèrent
pour dire qu’il était important de continuer à promouvoir
ces rapprochements, ce qui apparaît dans la déclaration
finale :
«Nous avons besoin de travailler pour dépasser
les attitudes et façons de parler qui cultivent l’intolérance
et qui réduisent notre capacité à vivre
ensemble. Nous devons approfondir une évangélisation
qui part plus de la richesse du contenu de la Bible que du
rejet ou de la critique des autres croyants». Tous furent d’accord pour promouvoir une prochaine
rencontre début 1998. Ils s’engagèrent
aussi à réviser les formes d’évangélisation
qui n’aident pas au respect entre les fidèles
des différentes dénominations, Le pasteur presbytérien
Gaspar Hernandez l’exprima de cette manière
:
«Nous espérons qu’à l’avenir
nous pourrons marcher ensemble en nous respectant comme chrétiens
et par le biais de la Croix nous réconcilier avec
Dieu et entre nous en un seul corps, en laissant de côté les
inimitiés». A la fin de la Rencontre, les au revoirs
furent très
différents des bonjours au départ. Un bout
de chemin avait été parcouru. Cette initiative
a encore besoin de la participation d’autres acteurs
qui jouent un rôle fondamental dans les conflits. Nous
faisons ainsi référence aux diverses autorités
qui, par action ou par omission, ont contribué à la
polarisation des communautés en fonction de bénéfices
peu clairs :
«Nous dénonçons la grande
responsabilité des autorités à l’heure
de créer des vides qui exacerbent la violence, contribuent à l’impunité,
favorisent certains intérêts, abusent de leur
pouvoir et ne remplissent pas leur fonction fondamentale
de maintien de l’Etat de droit. Nous demandons aux
autorités de remplir leur devoir».
Un catéchiste d’une communauté de Sabanilla
souligna :
«Nous parlons de paix mais beaucoup n’ont
pas de nourriture, de quoi se nourrir ou de terres à travailler
et cela n’est pas vivre en paix».
En ce sens,
la Déclaration finale de la Rencontre affirme :
«Nous
manifestons notre volonté de travailler pour la paix
fondée sur la reconnaissance de la valeur de chaque
personne, quelle qu’elle soit, et faisons le choix
d’une option chrétienne qui aide toute personne
qui se trouve dans le besoin, quelle que soit sa foi, son
option politique ou idéologique». Finalement, cela vaut la peine de souligner la participation
des visiteurs du Guatemala de l’Eglise Nationale Presbytérienne
et du CLAI (Conseil Latino-américain des Eglises),
qui après plusieurs années de guerre et de
souffrance ont appris comme leçon transcendantale
qu’il est important de rester unis pour résoudre
les problèmes de tous, cela en dépit des différences.
Ils nous mirent aussi en garde :
«La zone Nord du Chiapas
ressemble au Guatemala des années 70, c’est
comme un arène où les lions et les gladiateurs
sont sur le point de sortir. Une guerre sale de la part du
gouvernement ou de l’armée peut confronter les
communautés et faire en sorte qu’elles se tuent
entre elles et disparaissent. Rappelez vous de toujours de
prêcher ce que Jésus nous a appris et de ne
pas vous attaquer les uns les autres. Vous êtes encore à temps
d’éviter le pire, unissez-vous».  |