:: FEATURE
La réconciliation : une opportunité pour
la paix
Une réalité déchirante
Au Mexique, le phénomène
social de la polarisation va croissant dans tout le territoire
national. Quel que soit l’angle depuis lequel on observe
la société mexicaine, on pourra observer un
abîme douloureux et qui semble s’approfondir
toujours plus entre les différents groupes et secteurs
de la population que ce soit pour leurs idées politiques,
pour la situation politique, en fonction de leur origine
raciale ou y compris de leur foi. Ce qui est grave, c’est
que c’est presque devenu une règle que l’on
ne peut pas être différent et continuer à vivre
avec les autres et travailler dans des endroits ou des activités
communes. Qui plus est, les formes violentes d’exprimer
le rejet de ceux qui pensent, croient ou vivent de manière
différente semblent se généraliser,
en arrivant même à les tuer.
Le Chiapas est peut être un des exemples les plus
significatifs de ce phénomène à échelle
nationale. Les niveaux de violences occasionnées pour
diverses causes parmi lesquelles on peut mentionner les divisions
politiques, les luttes pour le pouvoir local, les vieux et
nouveaux problèmes agraires, l’intolérance
religieuse, etc. ont conduit à des bilans toujours
plus alarmants. Ne serait ce que depuis le début,
plus d’une cinquantaine de morts ont été rapportées.
Ces faits et d’autres au moins aussi préoccupants,
comme la suspension des dialogues de paix, l’affaiblissement
des instances de médiation, l’absence de volonté apparente
des autorités pour promouvoir de nouveaux espaces
de négociation, le manque d’instances civiles
alternatives qui développent des formes créatives
pour faire face aux conflits, etc. nous ont conduit à nous
demander de quelles façons nous pourrions inciter
les acteurs politiques à rechercher des formes pacifiques
de réponses pour dépasser leurs différences.
Comme beaucoup d’autres acteurs à l’échelle
locale et nationale, nous considérons que la situation
est grave et dangereuse, avec plusieurs conflits explosifs
dans différentes régions. Fortifier de manière
créative les mécanismes politiques qui permettent
de faire face aux conflits au Chiapas et dans le reste de
la Fédération, est d’importance vitale
et extrêmement urgent.
Pour appuyer les efforts pour la réconciliation et
la paix, le SIPAZ a décidé d’ouvrir un
nouvel espace dans son bulletin trimestriel pour partager
les expériences où, face aux différents
conflits entre groupes et communautés, les acteurs
font le choix de la négociation et du dialogue avec
des résultats positifs.
Le chemin de la paix passe par la réconciliation
Nous considérons qu’une réconciliation à long
terme et profonde dans cette société toujours
plus divisée est une tâche de longue haleine
dans laquelle nous devons tous participer et pas seulement
les autorités et acteurs qui représentent le
peuple.
Nous croyons que la perspective religieuse
et ces Eglises sont un espace privilégié pour promouvoir les
valeurs humaines qui trouvent leurs fondements dans le respect
de la personne. Les Eglises ne doivent pas se prêter
en facteurs de divisions et moins encore de confrontation.
Absias Tovilla, conseiller juridique du
Comité Etatique
de la Défense Protestante (CEDH) du Chiapas, affirme
:
«Le message du Christ de parle pas de théories
mais de choses bien concrètes. Il s’agit d’unir
nos efforts comme hommes et femmes conscients de l’urgence
de la réconciliation, de la paix et de la justice.
Nous devons laisser de côté nos intérêts
en tant que dénominations ou partis politiques, regarder
la personne humaine et nos peuples avec compassion».
Le langage et les doctrines religieuses
sont pleines de valeurs qui peuvent constituer des éléments
de respect et de tolérance vis-à-vis des autres,
particulièrement les plus pauvres ou souffrants. Les évêques
qui ont visité le Chiapas au début de l’année
ont ainsi affirmé :
«Croire en Jésus
ressuscité implique concrètement aider les
plus défavorisés et ne pas commettre d’injustices,
accepter ce qui nous correspond et ne faire de mal à personne,
opter pour le pardon et les méthodes pacifiques légales
et non pour la violence et la vengeance, respecter les plus
petits et éviter la discrimination et le racisme»
(Déclaration
de la Commission des évêques pour la Paix et
la Réconciliation au Chiapas, nº8)
Le processus de paix se construit petit à petit en
prenant en compte une série de facteurs structurels
et conjoncturels. Ce n’est pas quelque chose qui s’obtient
par le biais d’une formule mécanique, ni par
la simple signature d’accords. Ceci est particulièrement
vrai quand la société est aussi fracturée
et brisée comme c’est le cas au Chiapas.
Un véritable processus de construction de la paix
passe par la réconciliation, c’est-à-dire
le rétablissement et la reconstruction de relations
saines, horizontales et verticales entre tous les acteurs
qui permettent de transformer les centres de populations «en
véritables communautés et non en une série
de maisons».
Il est nécessaire de mettre en place des fondements
solides qui constituent autant de signes positifs qui indiquent
la volonté véritable des acteurs de résoudre
les conflits par des moyens pacifiques.
Construire les fondements de la paix
Dans le cas du Chiapas, de nombreuses personnes ont identifié quelles
seraient les conditions minimes qui rendent possible la reprise
du processus de paix et qui, en même temps, aideraient à contribuer à la
reprise de la vie en commun. Les lecteurs pourront découvrir
le point de vue de la CONAI et du sénateur du PRI,
Pablo Salazar, membre de la COCOPA dans l’Actualité de
ce bulletin.
Si l’on ne répond pas à ces conditions
comme quelque chose d’élémentaire, il
sera difficile d’aboutir à des accords efficaces.
Plus encore, si l’on ne fait pas cas à l’aspect
relationnel et que l’on insiste simplement sur la signature
de documents et sur des réformes lancées de
manière unilatérale. Ce genre d’actions
ne fonctionnera pas et, qui plus est, pourra être lu
de manière offensive par d’autres. C’est
quelque chose que l’on peut observer lors de la première étape
du dialogue (Tables de négociation 1 et 2) : les parties
ont signé les premiers accords mais 17 mois plus tard,
ces derniers n’ont pas été respectés
et le gouvernement de l’état a commencé à mettre
en place unilatéralement une série de mesures
supposément donnant suite aux accords de San Andrés.
A échelle internationale, le cas de la Palestine et
d’Israël constitue un autre exemple.
Jean-Paul Lederach, directeur du Programme
pour la Construction de la Paix de l’Université Mennonite de l’Est,
insiste de façon permanente sur ce concept clé de
la vision à long terme de la transformation des conflits
: «Nous devons commencer à comprendre que la signature
d’accords de paix n’est pas un point final mais
bien plutôt le début d’un long processus
de réconciliation auquel tous devront participer créativement».
Il n’y a donc pas de formules mécaniques qui
nous permettent d’aboutir à la paix pas plus
que l’obtention de certaines avancées ni suffisent
: par exemple, la signature des premiers accords le 16 février
1996 ou la libération des prisonniers accusés
d’être zapatistes ou la formation de la Commission
de Suivi et de Vérification, pas même les élections
du 6 juillet dernier. Même si ces faits peuvent avoir
un impact positif, aucun ne suffit en lui-même pour
construire la paix.
D’un autre côté, une grande transformation
des mentalités est également nécessaire
pour pouvoir changer les relations et accepter l’autre
comme égal et différent. Cela signifie en bref
: créer une culture de paix. Elizabeth Polito, membre
de la Commission pour l’Unité et la Réconciliation
Communautaire (CORECO) nous explique :
«Une culture
qui nous enseigne qu’être différent ne
doit pas nous conduire nécessairement à la
confrontation. Qui rende possible les espaces de dialogue
pour aboutir à des accords minimaux de respect et
de tolérance, même si cela n’est qu’un
premier pas dans le sens de la réconciliation».
Un effort de cette nature nous permet de commencer à «humaniser
le conflit» pour reprendre les mots du sénateur
Pablo Salazar vu que la violence et l’intolérance
dominent au Chiapas aujourd’hui. Cet effort doit bénéficier
du soutien de toutes les forces sociales et politiques, des églises
et de tous les secteurs de la population.
Les premiers pas
Plusieurs initiatives ont été lancées
dans ce sens. Nous souhaitons donner plusieurs exemples.
Sans aucun doute même l’expérience la
plus réduite de résolution d’un conflit
par la voie du dialogue a quelque chose à nous enseigner.
En matière religieuse, depuis près de deux
ans, les dirigeants des différentes dénominations
se sont réunis au sein du Conseil Interreligieux du
Chiapas non seulement pour aider dans le cadre des conflits
qui présentent des nuances religieuses mais aussi
pour montrer à leurs fidèles que l’on
peut professer un credo différent et continuer à travailler
et vivre ensemble comme égaux.
Dans cette même lignée, une Rencontre Œcuménique
a été organisée en avril dernier : des
pasteurs, prêtres, religieuses et laïcs des différentes églises
chrétiennes des Hauts-Plateaux et de la Jungle y ont
pris part. A l’issue de cette rencontre, il fut décidé de
réaliser une seconde rencontre en septembre pour continuer à réfléchir
et voir comment les églises et groupes religieux peuvent
appuyer les processus de réconciliation dans les communautés.
Dans l’invitation à cette seconde Rencontre Œcuménique
pour la Paix et la Réconciliation, on peut lire :
«Nous
sommes convaincus que la Bible nous aide à être
des constructeurs de paix. Beaucoup de nos frères
nous donnent l’exemple : avant de se laisser porter
par la vengeance, ils ont répondu à l’ordre
de Dieu d’aimer et de pardonner ceux qui nous offensent». A échelle politique, on a aussi pu observer plusieurs
expériences intéressantes comme c’est
le cas du Conseil Municipal d’Ocosingo où ceux
qui gouvernent ont été élus en Assemblée
Municipale comme représentants de diverses organisations,
groupes et partis politiques existants dans toute la municipalité.
A échelle sociale, il y a également eu des
efforts très importants réalisés entre
organisations pour essayer, au delà de leurs différences
de trouver un agenda commun. Parfois, l’absence de
beaucoup démoralise ceux qui continuent à chercher
l’unité dans la diversité. Gaspar Morquecho,
un anthropologue, souligna lors d’une de ces rencontres
:
«Ne nous décourageons pas d’être
si peu nombreux, finalement l’histoire du Chiapas est
semé de rencontres et de non rencontres».  |