:: DOSSIER
LA TRAGÉDIE CHOL:
Un peuple brisé par
la violence
Au cours du dernier semestre, trois mois
après le début du conflit au Chiapas, la zone
Nord de cet état jusqu’à présent
peu connue, est venue occuper le centre de l’attention
nationale. Isolée du reste du Chiapas pour des raisons
géographiques, historiques, politiques et culturelles,
la société civile organisée et les ONGs
locales et internationales ont eu le mérite de rompre
le silence derrière lequel une guerre civile se développait.
Bien qu’au départ on croyait que la zone Nord
ne faisait pas partie de la dite « zone de conflit »,
la violence et la polarisation politique qui se sont accentuées
après les élections de 1994 et 1995 ont démontré qu’il
n’en était pas ainsi. Les habitants de cette
région ont manifesté de différentes
façons leur soutien à l’EZLN : construction
d’un Aguascalientes (centre de résistance civile) à Palenque,
respect des ordres zapatistes d’occuper pacifiquement
les mairies le 19 décembre 1994 et de s’abstenir
de voter lors des élections de 1995.
En termes géographiques et politiques, la zone Nord
est un couloir stratégique qui communique la zone
d’influence zapatiste avec le mouvement de résistance
des chontales dans le bastion du PRD que l’état
du Tabasco constitue. De ce fait, la région a souffert
une militarisation croissante et le groupe paramilitaire
du PRI « Paix et Justice » agit en toute impunité.
Une histoire d’oppression et de
marginalisation
On considère généralement que la zone
Nord comprend les municipalités de Tila, Sabanilla,
Salto de Agua et Tumbala autour desquelles on trouve les
municipalités de Chilón et Palenque et l’état
du Tabasco. La majorité de la population est formée
par des indigènes choles, descendants des peuples
qui ont construit une des expressions les plus riches de
la culture maya.
Quand les espagnols arrivèrent au XVIème siècle,
ils tentèrent de soumettre la population en établissant
une terrible relation de soumission. Dans la zone Nord, ce
processus fut tardif et difficile suite aux conditions géographiques
et à la résistance violente que les choles
opposèrent à la conquête.
La pauvreté relative de la zone, l’instabilité politique
et la géographie maintinrent les choles isolés
et marginalisés pendant longtemps. A la fin de la
Colonie, les ‘caxlanes’ (blancs et métis) commencèrent à faire pression auprès
des autorités pour pouvoir obtenir des terres dans
le Nord, afin d’exploiter les fruits tropicaux et bois
précieux existants dans la région. Un processus
de dépouillement des terres autochtones débuta
alors, en dépit de la résistance dont les habitants
de la zone firent preuve.
Café amer
A la fin du XIXème siècle, la nature de la
domination économique se modifia quand des compagnies
agricoles étrangères s’installèrent
avec le café comme principal intérêt.
Leurs fermes commencèrent à couvrir tout le
territoire chol, laissant la majorité des autochtones
sans terres et esclaves de leurs propriétaires. La
Révolution Mexicaine ne devait pratiquement pas modifier
ces structures.
Dans les années 20, le mouvement agraire commença à croître
au Chiapas. Son apogée se donna lors de la Réforme
agraire promue par le gouvernement nationaliste de Lazaro
Cardenas la décennie suivante. Les municipalités
de la zone nord furent parmi celles qui bénéficièrent
le plus de la répartition des terres nationales ou
des compagnies étrangères. Les ‘ejidos’ (propriétés
collectives) paysannes se formèrent et leur alliance
avec le gouvernement cardéniste se renforça.
L’expérience de la répartition agraire
marqua profondément l’imaginaire chol, générant
une identification qui assurerait l’hégémonie
du parti de l’Etat (le PRI) pendant plusieurs décennies
dans la région.
Ce consensus commença à se fracturer dans
les années 70 avec l’influence de différents
facteurs : le travail pastoral critique et de libération
du diocèse de San Cristóbal de Las Casas ;
le travail socio-politique qui se structure par le biais
d’organisations sociales comme l’Union des Unions
(plus tard la ARIC) ; la chute internationale du prix du
café ; et le désenchantement des dirigeants
communautaires (catéchistes, professeurs bilingues,
autorités des ‘ejidos’) face à l’abandon
et les contradictions de la praxis gouvernementale.
La crise du prix du café renvoya à nouveau
les choles à leur marginalisation et isolement antérieurs,
mais désormais dans un contexte de polarisation croissante
: d’un côté, ceux qui avaient fait le
choix de nouvelles identités politiques et considéraient
le gouvernement comme un «traître», et,
de l’autre, ceux qui maintenaient leur adhésion
historique et inconditionnelle vis-à-vis du parti
officiel. De ce dernier groupe, les fondateurs et dirigeants
du groupe ‘Paix et Justice’ seraient issus, particulièrement
les professeurs et dirigeants des ‘ejidos’.
Les élections de la discorde
La perte d’hégémonie du PRI dans la zone
Nord fut d’autant plus marquée lors des élections
de 1994 et 1995 après le soulèvement zapatiste.
Lors des premières (pour élire le nouveau gouverneur
et les députés fédéraux), le
triomphe de l’opposition ne fut empêché que
grâce aux fraudes qui donnèrent la victoire
au parti officiel.
Une fois perdu le consensus idéologique, la seule
façon de maintenir le contrôle sur la zone semble
avoir été le recours à la force. ‘Paix
et Justice’ commence à s’organiser début
1995 dans la municipalité de Tila, et réalise
ses premières actions en mars. Ses principales victimes
furent les catéchistes catholiques, les professeurs
et dirigeants des communautés.
La violence ira croissant tout au long
de la campagne électorale
afin d’intimider et de décourager l’opposition.
En juin et juillet, plusieurs membres du PRD furent assassinés
lors d’embuscades. En août, les éleveurs
de la région utilisent l’organisation paramilitaire
pour réaliser des expulsions violentes de paysans.
En septembre, ‘Paix et Justice’ multiplie ses
attaques, ce qui provoqua le déplacement de communautés
entières du PRD. Les membres du PRD commencèrent
alors à répondre aux attaques et bien qu’en
quantité moindre, des membres du PRI furent déplacés
de communautés où ils étaient minoritaires.
Lors des élections d’octobre (pour les mairies
et le Congrès local), l’opposition opta massivement
pour l’abstention, influencée par la violence
intimidatrice exercée par les membres du PRI et l’ordre
zapatiste de ne pas voter. Ceci permit au PRI de triompher
même ci ce parti n’obtint au bout du compte que
22.5% des inscrits dans la liste électorale. En dépit
de ce soutien limité, Samuel Sanchez, professeur chol
de Tila, fondateur de ‘Paix et Justice’ fut élu
député local. Plusieurs membres de cette organisation
furent élus au sein de la mairie de Tila, comme par
exemple Marcos Albino Torres en tant que conseiller municipal.
Une guerre sans fin
Un des résultats de ces deux élections fut
la radicalisation et polarisation des deux secteurs et la
perte de légitimité du processus électoral.
Entre fin 1995 et début 1996, le gouvernement du
Chiapas manifesta sa volonté de promouvoir des négociations
entre les parties pour permettre le retour des déplacés.
Cependant, lors des réunions, les autorités étatiques
obtinrent peu de succès, laissant le contrôle
de la situation à ‘Paix et Justice’. Cette
organisation, avec la complicité de la police étatique
en profita pour harceler les membres du PRD , en venant même à faire
arrêter les délégués lorsqu’ils
venaient participer à ces réunions.
En juillet 1996, les membres du PRD passèrent à l’offensive.
Les affrontements et victimes commencent à s’accumuler
des deux côtés. Plus de 1400 personnes prennent
la fuite des communautés du PRD de Jolnixtié (municipalité de
Tila) face aux rumeurs d’un bombardement imminent de
la part de l’armée qui appuie ouvertement les
membres du PRI.
Au bilan : en un peu plus d’un an, on compte plus
de 3000 déplacés et 300 morts violentes dans
la zone. Le gouvernement du Chiapas insiste sur le fait qu’il
ne s’agit que d’un «manque de tranquillité».
La Station Nord : drapeaux blancs sur le champ de bataille
Face à l’augmentation
de la violence dans la zone Nord, deux ONGs locales (le Centre
des Droits Humains
Fray Bartolomé de las Casas et le Centre des Droits
Indigènes) ainsi que deux internationales (SIPAZ
et Global Exchange) décidèrent d’établir
une équipe pour documenter et dénoncer la
situation dans la région en août 1996. Le
projet fut nommé «Station
Nord pour la Distension et la Réconciliation».
CONPAZ s’intégra en octobre. Comme son nom
l’indique,
le projet ne fit pas que donner un suivi à ce qui
se passait mais chercha aussi à jouer un rôle
dans la recherche de voies pour la pacification dans la
région.
Cette présence et ce témoignage de la société civile
nationale et internationale ne passèrent pas inaperçues
dans la zone : ‘Paix et Justice’ montra son hostilité en
empêchant la libre circulation, menaçant, détenant,
volant et y compris attaquant les observateurs. La Police
et l’armée se distancèrent du groupe
paramilitaire, élaborant un discours en public d’impartialité et
de volonté de pacification. Les fonctionnaires du
gouvernement du Chiapas tentèrent d’accélérer
le processus de retour des déplacés à leurs
communautés d’origine. Un autre facteur qui
peut avoir jouer un rôle en ce sens est le fait que
les zapatistes aient posé comme condition pour reprendre
le dialogue la fin de la violence dans la zone Nord.
La Station Nord reçut une avalanche de dénonciations
et demandes de la part des victimes, mettant en évidence
le désarroi total dans lequel elles se trouvaient, à la
merci des pouvoirs ‘de facto’ et en absence d’un
Etat de droit.
En dépit du manque de garanties et les menaces de
la part de ‘Paix et Justice’ (qui refusa de participer
aux négociations avec le gouvernement et les déplacés,
les déplacés de Tila retournèrent tous
dans leurs communautés entre octobre 1996 et janvier
1997. Le harcèlement n’avait pourtant pas terminé.
Selon la député fédérale Adrina
Luna Parra, les membres du PRI de Jolnixtié exigent à ceux
qui retournent un tribut de 1000 à 1500 pesos et le
compromis par écrit de ne pas s’affilier à un
parti de l’opposition. Ils peuvent seulement circuler
s’ils obtiennent une permission signée par ‘Paix
et Justice’ (journal ‘La Jornada’,
30 mars 1997).
Qui plus est la précaire stabilité de cette
municipalité a coïncidé avec une alarmante
augmentation de la violence dans les municipalités
voisines (Sabanilla, Palenque, El Bosque) : au début
de cette année, plusieurs confrontations entre membres
du PRI et du PRD ont laissées un bilan d’une
vingtaine de morts et de centaines de déplacés.
Qui est qui dans le Nord du Chiapas
Selon ce que dit le même député Samuel
Sanchez, la création de ‘Paix et Justice’ se
doit au processus de radicalisation dans l’orientation
des sympathisants des zapatistes et du PRD dans les ‘ejidos’ et
communautés du Nord. C’est-à-dire que
la même organisation se conçoit comme faisant
partie d’une stratégie de contre-insurgence
. Financée par les associations d’éleveurs
de la zone, dirigée par l’élite des dirigeants
des ‘ejidos’ et en opérant politiquement
au travers des cadres du PRI de la mairie de Tila, l’organisation
a bénéficié du soutien ouvert ou non
de la Police et de l’armée fédérale.
Ces ‘opérateurs’ des intérêts
des groupes économiques et politiques dans la zone
Nord comptent non seulement avec le soutien de membres du
Congrès, de la Police et des militaires mais aussi
du pouvoir judiciaire. Le Pouvoir public se prête ainsi
aux manœuvres de ‘Paix et Justice’ en acceptant
des accusations sans fondements et en lançant des
mandats d’arrestation contre les membres du PRD. Ceci
a constitué un élément efficace pour éliminer
les membres de l’opposition : près d’une
centaine de prisonniers politiques choles se trouvent désormais
dans les prisons du Chiapas, organique au travers de l’organisation ‘La
Voix de Cerro Hueco’ (nom de la prison de Tuxtla).
Comme nous l’avons vu, le PRD et l’EZLN maintiennent
aussi une forte présence dans la zone. Dans aucun
des deux cas, il ne s’agit cependant de filiation organique
mais plutôt de sympathies et d’affinités
avec des organisations politiques qui, d’une façon
ou d’une autre, ont questionné le status quo
du PRI. Nous considérons cependant que l’EZLN
et le PRD ont laissé seuls leurs sympathisants au
pire moment. Fin août, l’EZLN a inclus la problématique
dans ces conditions pour reprendre le dialogue. Dans la pratique
toutefois, la préoccupation reste au second plan.
Et le PRD a seulement commencé à s’articuler
de manière plus permanente avec ses bases dans la
zone Nord que fin 1996, avec en vue les élections
de 1997.
Un autre acteur ambivalent dans la zone
Nord a été le
gouvernement de l’état du Chiapas, avec ses
contradictions internes et sa politique hypocrite : d’un
côté, il manifeste sa volonté de négocier
pour parvenir à des solutions pacifiques ; d’un
autre, il tolère l’impunité avec laquelle
les paramilitaires du PRI agissent.
Un autre acteur moins connu est peut être
celui qui a le plus gagné en protagonistes au cours
des derniers mois : l’armée mexicaine. Après
s’être
montrée comme allié de ‘Paix et Justice’,
elle en est venue à jouer un rôle qui correspond
toujours plus à celui qui est assigné aux forces
armées dans le cadre d’une stratégie
de basse intensité : mettre en place des programmes
d’aide auprès des communautés, élaborer
un discours et une praxis qui cherchent à «gagner
le cœur et la raison» de la population et à lui
donner une apparence légitime auprès de l’opinion
publique, et, parallèlement, amplifier sa présence
pour couvrir toute la zone de conflit.
Anges et démons : la religion comme arme idéologique
A plusieurs reprises,
on a voulu présenter le conflit
de la zone Nord comme d’ordre religieux. Même
s’il est vrai que l’opposition «PRI-PRD» trouve
souvent son corollaire dans l’opposition «protestants-catholiques»,
il est clair que le problème de fond est d’ordre
politique. L’apparition des églises protestantes
dans la zone a constitué une alternative religieuse
pour ceux qui ne partageaient pas la ligne du travail pastoral
catholique centrée sur la théologie de la
libération.
Il existe par ailleurs une relation très étroite
entre les pasteurs protestants et les dirigeants de Paix
et Justice. Dans certains cas, il s’agit des mêmes
personnes. Leur discours est également similaire :
l’évêque, les prêtres et les agents
pastoraux sont diabolisés et accusés de provoquer
la violence et la division entre les choles.
Face à cette radicalisation (partagée par
les catholiques), le diocèse de San Cristóbal
et certaines structures des églises protestantes (en
particulier la presbytérienne) ont commencé a
promouvoir des réunions qui cherchent à développer
un esprit d’œcuménisme et de tolérance
pour pouvoir débuter un processus de réconciliation
dans les communautés. La tâche s’annonce
au moins aussi longue et ambitieuse qu’elle est nécessaire
pour relancer un processus de paix aussi affaibli.
Ce qui suivra…
La vague de violence des premiers mois de cette année
semble indiquer que la problématique qui jusqu’à présent
se limitait aux municipalités de la zone Nord est
en passe de se propager aux autres municipalités voisines
et à d’autres régions de l’état.
L’impunité qui caractérise les faits
de violence est la façon la plus sure de garantir
leur multiplication.
La Station Nord a manifesté à plusieurs
reprises que le conflit de la zone Nord du Chiapas ne pouvait
pas
rester en marge du processus de négociation entre
le gouvernement et l’EZLN. La crise de ce processus
(que le sous-commandement Marcos a indiqué récemment
comme en «étape terminale») éloigne
la possibilité de trouver une solution politique au
conflit que traverse cette région.
Au contraire, l’exclusion de la
zone Nord de celle reconnue formellement comme «zone
de conflit» (Hauts-Plateaux
et Jungle) a permis de déplacer dans cette région
le scénario de la guerre, y compris sous ces formes
les plus brutales. Dans celle-ci, il n’existe pas d’observateurs
permanents comme c’est le cas dans les Campements Civils
pour la Paix, ni un cadre légal spécifique
qui régule la situation et les relations entre les
parties et qui permet de dénoncer ce qui se passe
quand les règles ne sont pas respectées. La
zone Nord est l’endroit où tous les coups se
valent aux moindres frais politiques.
D’un autre côté, le début de la
campagne électorale et les prochaines élections
législatives de juillet représentent une nouvelle
menace et un nouveau défi politique pour les acteurs
de la zone Nord : reproduire les expériences de 1994
et 1995 qui conduisent presque les choles à une guerre
civile, ou assumer une lutte politique légitime et
respectueuse des différentes options électorales.
Les gouvernements du Chiapas et fédéral auront
une grande responsabilité dans le cours que les événements
suivront et dans les reste de l’état au cours
des prochains mois.
Cette article a été écrit à partir
du travail réalisé par le Centre des Droits
Humains Fray Bartolomé de las Casas : «Ni paix
ni justice».  |