:: DOSSIER
L’AUTONOMIE INDIGÈNE
NI SÉPARATISME,
NI RÉSERVE, UNE CITOYENNETÉ PLEINE
En 500 ans, aucun gouvernement du Mexique
n’a reconnu dans la Constitution les droits autochtones
de manière ample et précise. Cependant et en
dépit de ce fait, le Mexique s’est maintenu
au cours des quatre dernières décennies comme
un «exemple» en Amérique Latine vu qu’il
développe une politique d’Etat et est doté d’une
structure spécifique pour l’attention des besoins
des peuples autochtones, l’Institut National Indigéniste.
Cette politique d’intégration a certes connu
plus d’erreurs que de succès vu qu’elle
poussait les autochtones à renoncer à leur
culture et leurs traditions ou bien à les conserver
comme un simple folklore attrape-touristes. En dépit
de cela, les peuples autochtones du Mexique ont résisté aux
assauts de la «modernisation» qui pendant des
années les ont marginalisé de la vie du reste
du pays.
Même si pendant les dernières décennies,
de nombreux chercheurs et anthropologues ont presque dédié leur
vie à l’étude et la connaissance des
peuples autochtones ainsi qu’à la défense
de leurs droits, ce n’est que le 1er janvier 1994 avec
le soulèvement de l’Armée Zapatiste de
Libation Nationale (EZLN) que le thème devient le
centre de la vie politique du Mexique, impliquant une profonde
réforme de l’Etat.
Le cri lancé par l’EZLN obligea le gouvernement à s’asseoir à une
table de négociation pour trouver une solution pacifique
au conflit, ainsi qu’à reconnaître une
Commission Nationale d’Intermédiation (CONAI)
acceptée par les zapatistes. De son côté,
le Congrès dut former une Commission de Concorde et
Pacification pour accompagner la recherche de la paix.
Au cours du long processus des réunions entre parties
avec la CONAI et la COCOPA, les règles de procédure
furent accordées ainsi que les thèmes que le
dialogue devrait aborder. Les droits et la Culture Indigènes
furent le premier thème à faire l’objet
de négociations qui commencèrent en septembre
1995 pour aboutir aux premiers accords en février
1996.
Dix mois de mise au placard : les Accords
de San Andrés
sur les Droits et la Culture Indigènes obligent l’Etat
mexicain à céder
En dépit de nombreuses différences et de la
résistance de la part du gouvernement, en février
on parvint à l’accord : «L’Etat
respectera la libre détermination des peuples autochtones,
dans chacun des aspects où ils feront valoir leur
autonomie différenciée, sans que cela soit
au préjudice de la souveraineté nationale et
dans le cadre normatif pour les peuples autochtones. Ceci
implique respecter leur identité, culture et forme
d’organisation sociale».
Un autre point d’accord est «la
reconnaissance de la législation nationale des communautés
comme entités de droit public, le droit de s’associer
librement entre municipalités de population majoritairement
indigène, ainsi que le droit de différentes
municipalités à coordonner leurs actions comme
peuples autochtones».
La mise à l’écart des peuples autochtones
de l’usage et de la jouissance des régions dans
lesquelles ils vivent depuis des siècles fut également
reconnue et on proposa de «réguler un ordre
préférentiel qui privilégie les communautés
en leurs donnant des concessions pour obtenir des bénéfices
quant à l’exploitation des ressources naturelles» dans leurs territoires.
Pour la première fois dans son histoire, le Mexique
a l’opportunité de reconnaître constitutionnellement
le droit à la libre détermination et à l’autonomie
des peuples autochtones. Si les réformes sont approuvées,
le Mexique se trouvera face à un moment historique,
qui est point de départ au moins autant que d’aboutissement.
Comme Luis Navarro l’a écrit dans le journal
La Jornada, «point d’aboutissement parce que
les réformes systématisent les aspirations,
projets et une plate-forme d’organisations pour développer
le mouvement. Point de départ parce qu’elles
permettront de reconstruire autant la demande que l’acteur».
Une économie familiale qui s’empire
Tandis qu’un nombre réduit de personnes jouit
des bénéfices de l’économie de
libre échange a produit, d’autres, la grande
majorité souffrent les dégâts d’un
modèle économique qui les a mis à l’écart.
Au Mexique, en 1996, l’économie familiale toujours
plus détériorée passe par ses pires
moments, particulièrement pour les paysans et, en
particulier, les indigènes. Les mexicains sont aujourd’hui
passés d’héritiers des hommes et des
femmes de la culture du maïs à importateurs de
maïs étranger.
Un mexicain sur deux n’a pas accès à l’alimentation
minimum établie par l’Organisation Mondiale
de la Santé et la FAO des Nations Unies (2340 calories).
Chaque année 158 mille enfants meurent avant de fêter
leurs 5 ans, suite à des maladies causées par
la desnutrition.
Les peuples autochtones sont les plus
affectés par
cette réalité. Leur agriculture est presque
entièrement de subsistance et non pas destinée
au marché. Qui plus est, ils souffrent de la discrimination
et le vieux problème de l’absence de terres,
ainsi que les injustices et un accès difficile à une
procuration de justice efficace.
«Pour le moins un mexicain sur 10 est
indigène.
Ils vivent dans des conditions alarmantes de pauvreté et
de marginalisation. Plus des ¾ de la population autochtone
vivent dans 281 municipalités classifiées comme
d’extrême marginalisation. Près de la
moitié de la population autochtone est analphabète
(la moyenne nationale est de 12%). Environ la moitié des
municipalités autochtones n’ont ni l’électricité ni
l’eau potable (moyenne nationale 14% et 21% respectivement).
Dans 60% de ces municipalités, les habitants sont
obligés d’émigrer. Entre 70 et 84% de
la population indigène de moins de 5 ans présente
des niveaux avancés de desnutrition. 80% des maladies
sont d’origine infectieuse, du fait de la déficience
nutritionnelle, l’anémie et l’insalubrité»
(La Jornada, 12 décembre 1996)
Le projet de loi et la contre-proposition
du président
Avec le consentement des deux parties, en novembre dernier,
la COCOPA a commencé à préparer un
texte à partir des accords de février 1996,
un document qui reprendrait les points de vue de l’EZLN
et du gouvernement de manière juste et équilibrée.
Le 29 novembre, ils terminèrent un projet de loi
qu’ils remirent aux deux parties.
Avec une certaine réserve, l’EZLN l’accepta
tandis que le gouvernement demanda 15 jours de plus pour
consulter des spécialistes et s’engageant à donner
un réponse avant le 23 décembre. Le résultat
de cette consultation fut un document confidentiel rédigé pour
l’EZLN qui résulta une contre-proposition. Finalement,
le 11 janvier, l’EZLN la rejeta en signalant que les
modifications suggérées par le gouvernement
signifient un conditionnement et une subordination des Accords
de San Andrés. A partir de ce moment, l’incorporation
de la loi indigène n’a tenu qu’à un
fil.
Le thème principal autour duquel la réforme
constitutionnelle est la libre détermination des peuples
autochtones et l’autonomie comme expression de cette
dernière. C’est de là dont part la différence
fondamentale entre les parties et d’où d’autres
surgissent vu que chacune d’entre elles comprend et
veut voir refléter ces concepts de manière
très différente.
«Les termes «us et coutumes» (document
du pouvoir exécutif) et «systèmes normatifs
internes» (San Andrés, projet de loi de la
COCOPA) sont-ils synonymes et interchangeables ? Est ce la
même chose de parler de la communauté indigène
comme «entité de droit public» (San
Andrés, projet de loi de la COCOPA) que «d’intérêt
public» (document du pouvoir exécutif) ? C’est
la même chose de parler «d’homologation» (document
d’Ernesto Zedillo) que de «validation» (San
Andrés, projet de loi de la COCOPA) pour parler de
la forme en fonction de laquelle les systèmes normatifs
internes devraient s’articuler avec le reste du système
judiciaire mexicain ?»
(Julio Miguel, La Jornada,
14 janvier 1997)
A ces modifications du Présent, il faut en ajouter
d’autres qui ne sont pas non plus des différences
de «rédaction». Tout lecteur pourra
par exemple se rendre compte qu’il y a une différence
entre «en consultation avec les peuples autochtones»
et «en prenant en compte l’opinion des peuples
autochtones».
Après le rejet catégorique de l’EZLN
d’une telle proposition, c’est au tour de la
COCOPA (suivant ce qu’elle s’est engagée à faire)
de présenter son projet de loi auprès du Congrès
de l’Union. Et si l’opinion publique parvient à faire
pression sur le Congrès afin de faire en sorte que
l’initiative soit intégrée dans la Constitution,
le pays connaîtra un moment historique au cours duquel
le fédéralisme et la démocratie se verront
renforcés.
Si le projet de loi passe, la Constitution
devra être
modifiée : articles 4 et 115 de manière directe
et 5 autres : 18, 26, 53, 73 et 116. Après cela, une
série de lois à d’autres niveaux devront également être
modifiées pour permettre l’application des réformes
constitutionnelles.
Il s’agit des demandes les plus profondes des peuples
autochtones qui se voient reflétées dans la
devise du Congrès National Indigène d’octobre
1996 : «Jamais plus un Mexique sans nous».
Le débat : réserves indigènes ou états
séparatistes
Même si les commentaires ne partent pas forcément
d’une connaissance de fond du thème, le projet
de loi de la COCOPA a généré un débat
entre différents secteurs de la société.
Dans les échanges d’opinions, il existe des
points de vue qui couvrent tout l’éventail des
possibilités quant au futur des peuples autochtones.
Il y a ceux qui considèrent que ce projet de loi signifiera
condamner les peuples autochtones au modèle des réserves
qui existe aux USA. D’autres pensent que celui-ci conduirait à fragmenter
l’Etat National.
«Au lieu d’autonomies réelles et praticables,
les tendances à l’isolement seraient consacrées
ainsi qu’une vie type des réserves. La législation
la plus parfaite et juste ne donnera ni bien être économique
ni force culturelle à ces peuples . Ils doivent se
les donner eux-mêmes. Cesser d’attendre et de
demander et de commencer à agir»
(Miguel Aguilar
Camin, historien, revue Proceso 1049)
Il propose :
«Si les indigènes veulent recevoir
les bénéfices de la vie moderne, ils doivent
vivre dans des communautés qui rendent ce type de
vie possible et finançable… c’est-à-dire
des populations de plus grande densité démographique».
D’autres considèrent que ce projet de loi peut
se retourner contre ces bénéficiaires supposés
:
«…ils demandent que la discrimination soit
faite loi, c’est-à-dire que les lois fassent
une distinction en fonction de l’ethnie, ils veulent
qu’il y ait discrimination, une loi pour les indigènes
et une autre pour ceux qui ne le sont pas»
(Fernando
Escalante, coordinateur académique du Collège
de Mexico, revue Proceso 1049)
Certains en sont même venus à dire que l’on
veut donner des privilèges et des droits de ‘fuero’ aux
indigènes. Adelfo Regino, indigène mixe et
membre de la Commission de Suivi et Vérification a
ici répondu :
«C’est un privilège
d’exiger le droit de vivre ? C’est un ‘fuero’ spécial
que de demander le respect de tes droits fondamentaux ? … Nous
voulons seulement avoir les mêmes droits que tout mexicain
non indigène… une vie digne et libre sans aucun
type de mépris ou de restriction»
(La Jornada,
8 décembre 1996)
D’un autre côté, des spécialistes
qui ont travaillé avec et accompagné ces peuples
pendant de nombreuses années ont parlé pour
clarifier les malentendus et les confusions que ce projet
de loi a générés. C’est par exemple
le cas d’Hector Diaz Polanco, qui a travaillé au
Nicaragua pour l’autonomie des peuples autochtones
de ce pays à l’époque sandiniste et est
un expert sur le thème indigène au Mexique. «L’autonomie
ne signifie pas créer une situation en marge du processus
démocratique… Il s’agit de créer
de nouvelles règles qui permettent que ces secteurs,
structurellement marginaux et exclus puissent avoir une participation
pleine. Il ne s’agit pas de créer des groupes
en marge de la citoyenneté mais de créer de
véritables citoyens… que les peuples autochtones
soient actifs… et qu’ils prennent en main la
solution de leur propre problématique».
Au milieu de tant d’opinions il est difficile de savoir
qui a raison ou non. Ce qui reste un fait, c’est que
le niveau de pauvreté dont les peuples autochtones
souffrent est l’un des plus bas dans le monde, ceci
depuis l’arrivée des espagnols.
En la matière, Rodolfo Stavenhagen, chercheur et
actuel président de la Commission de Suivi et de Vérification
a affirmé :
«Seuls ceux qui veulent maintenir
les indigènes en marge de la nation et des droits
de l´homme voient dans la possible autonomie un danger
et quelque chose qui doit être rejeté. Les états
de la Fédération sont ‘libres et
souverains’ sans
que l’intégrité territoriale se voit
menacée. La Municipalité est ‘libre’ sans
que cela ébranle l’unité nationale. L’université est ‘autonome’ et
cela ne signifie pas que les universitaires soient moins
mexicains. L’autonomie des peuples autochtones est
devenue une demande généralisée qui
doit être écoutée»
(La Jornada,
18 décembre 1996)
Une dette historique et un droit international
Sans aucun doute le Mexique a une dette historique vis-à-vis
des habitants autochtones de ces terres. Personne ne pourra
nier, et de cela il existe plus d’un vestige, les avancées
que ces civilisations connurent. Près de 10 millions
d’indigènes mexicains en sont les descendants.
Sans les trouvailles de la science occidentale à la
même époque, les indigènes des Amériques
précolombiennes furent de grands architectes, mathématiciens,
astronomes, sculpteurs et peintres, entre autres.
«Nous espérons tous que
le président
Zedillo solde la dette avec les peuples autochtones et que
cela leurs permette de retrouver leur génie créateur
presque perdu»
Fernando Benitez, chercheur et écrivain
(La Jornada, 12 décembre 1996)
Le projet de loi de la COCPA se fonde
non seulement sur les Accords de San Andrés, il fait partie de la Convention
169 de l’Organisation Internationale du Travail et
il s’appuie sur différents instruments juridiques
de caractère international comme par exemple la Déclaration
sur la Race et les Préjugés raciaux de l’UNESCO
ou les Pactes internationaux de Droits humains ratifiés
par le Mexique.
Le président Zedillo s’est rendu à la
signature des Accords de Paix du Guatemala sans avoir résolu
le problème de la paix dans son propre pays. Ceci
devrait augmenter son engagement moral à reconnaître
constitutionnellement les droits des peuples autochtones.
Ces mêmes peuples, la nation entière et l’Histoire
exigent de lui une réponse.
Les peuples autochtones ont déjà attendu très
longtemps un tel moment et à ce stade, la seule chose
qu’ils demandent c’est que le Président
respecte ce qui a été signé.
«nous
savons tous l’énorme signification que les indigènes
mexicains prêtent au fait de donner sa parole. C’est
la décision du président de faire en sorte
qu’indigènes et non indigènes, y compris
les entrepreneurs nationaux et internationaux, le croient à partir
de maintenant»
(Octavio Rodriguez Araujo, La Jornada,
12 décembre 1996)
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