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SIPAZ Bulletin Vol. XV Nº 1 – Mars 2010

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Chiapas: de la carotte au bâton ?

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Mexique : frontière Nord, frontière
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Ne pas se contenter d’exiger la paix,
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Chiapas: de la carotte au bâton ?

Pour la première fois en 16 ans, l'Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) ne célébra pas -pour le moins publiquement- l'anniversaire du soulèvement armé du 1er janvier 1994. Ce jour-là, les “Caracoles” (structures autonomes régionales zapatistes) restèrent fermés, ce qui généra diverses spéculations et alimenta les rumeurs quant aux projets des zapatistes pour 2010, une année symbolique vu qu'elle coïncide avec le bicentenaire de l'Indépendance du Mexique (1810) et avec le centenaire de la Révolution Mexicaine (1910). Ce fut dans ce contexte que des législateurs de la Commission des Affaires des Peuples Indiens de la Chambre des Députés signalèrent qu'une nouvelle rébellion indigène pourrait survenir, et pas seulement au Chiapas, étant donnés la croissance de l’extrême pauvreté, le non aboutissement des réformes en matière d'autonomie et l'abandon de politiques spécifiques en faveur de ce secteur.

Oficinas de la Junta de Buen Gobierno de Morelia - © SIPAZ

Bureaux du Comité de Bon Gouvernement (Junta de Buen Gobierno) de Morelia - © SIPAZ

Il faut souligner qu’autant à échelle locale que nationale, de nombreux acteurs ont exprimé leur préoccupation face à ce qui pourrait se passer cette année : politiciens, entrepreneurs, leaders syndicaux et organisations sociales ont alerté sur la possibilité d'un soulèvement social. Ce faisant, certains peuvent chercher à obtenir plus de fonds, de programmes gouvernementaux et autres avantages. D'autres, depuis la sphère du pouvoir, peuvent prétendre utiliser cet argument pour confronter, réprimer ou désarticuler l'opposition.

Ce scénario, par ailleurs profondément ancré dans l'imaginaire collectif d’une ample partie de la population mexicaine, marque un tournant pour le conflit armé non résolu au Chiapas : thème dernièrement relégué à l’arrière-plan dans les médias de masse et dans l'agenda politique national, il a à nouveau été mentionné et fait l'objet d’initiatives de la part de divers acteurs politiques. Certaines d’entre elles semblèrent vouloir répondre à des questions laissées en suspens dans le cadre du processus de négociation entre l'EZLN et le gouvernement fédéral (paralysé depuis 1996). D'autres en revanche ont été interprétées comme une prolongation de la logique contre-insurrectionnelle.

Junta de Buen Gobierno de Oventic - © SIPAZDe la manière douce…

Semblant vouloir prendre les devants par rapport à ce qu'il pourrait se passer au Chiapas, les gouvernements étatique et fédéral prirent diverses initiatives entre novembre et janvier. Le 24 novembre, le Congrès du Chiapas informa que les Comités de Bon Gouvernement zapatistes (Juntas de Buen Gobierno, JBG) avaient demandé à être reconnus légalement. Le lendemain, les 5 JBG démentirent cette information : “ Nous autres les Zapatistes nous n'avons pas besoin que les mauvais gouvernements nous reconnaissent. Nous sommes reconnus par nos peuples qui nous ont élus et nous sommes reconnus par de nombreux peuples à échelle nationale et internationale. (...)Tous ces mensonges du mauvais gouvernement, de ses députés et leurs complices font partie d'un plan contre-insurrectionnel pour confondre l'opinion publique et pour miner la résistance de nos peuples qui luttent pour construire leur autonomie ”.

Photo : Comité de Bon Gouvernement
(Junta de Buen Gobierno)
de Oventic - © SIPAZ

Le 29 décembre, le Congrès local approuva la “Loi sur les Droits Indigènes pour l'État du Chiapas”, un projet de loi proposé par le pouvoir exécutif afin de “reconnaître les Accords de San Andrés”1, et pour que « les peuples et communautés indiennes aient accès aux mêmes opportunités de développement tout en respectant leurs us et coutumes ». Des analystes et organisations signalèrent le caractère rhétorique et médiatique de cette initiative : d'un côté, ils alertèrent sur sa portée limitée dans la mesure où les droits des indiens sont reconnus “à condition de ne pas contrevenir aux préceptes apparaissant dans les constitutions du Chiapas ou du Mexique, ou les droits de tiers” ; d'un autre, ils remirent en question l’absence de consultation des bénéficiaires supposés de cette loi.

Au niveau fédéral, en janvier, le Congrès mexicain relança la Cocopa (Commission pour la Concorde et la Pacification), une instance législative créée en 1995 pour contribuer aux négociations entre le gouvernement fédéral et l'EZLN et qui était restée inactive pendant de nombreuses années. Le sénateur du PRD (Parti de la Révolution Démocratique) Carlos Navarrete expliqua qu'il s'agissait d'éviter de nouveaux soulèvements armés et qu'il n'y avait pas de raisons d'attendre que les choses se compliquent. Il considéra important de faire cas de la situation au Chiapas, de sensibiliser le gouvernement et de répondre aux besoins existants. Début janvier, les membres de la Cocopa se rendirent au Chiapas pour établir, selon leurs dires, un contact direct ou indirect avec l'EZLN et l'inviter à reprendre la voie de la négociation.

Toutes ces initiatives rappellent d'autres étapes du conflit durant lesquelles l'État sembla vouloir répondre aux causes structurelles du soulèvement zapatiste, mais sans la participation des zapatistes. D'une manière ou d'une autre, cette première série d'initiatives relève toujours de ce qu’on pourrait appeler « la manière douce », quand, parallèlement, une série autre de faits a été dénoncée répondant davantage à une stratégie où tous les moyens se valent.

… à la manière forte

Depuis début novembre, un nombre croissant de barrages routiers a été rapporté ainsi que des incursions policières et/ou militaires dans différentes communautés de l'état, sous prétexte d'opérations de désarmement. De manière plus ouverte, le 30 décembre, 36 véhicules armés de canons du Ministère de la Défense Nationale (Sedena) firent leur entrée au Chiapas. Le gouvernement de l'état informa que “cette opération de dissuasion (était) mise en place pour affronter toute éventualité et émeutes dans les 118 municipalités et (incluait) des patrouilles et survols dans les zones considérées à risque”. Le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas précisa : “à la fin de l'année 2009, le gouvernement mit en place des mesures de terrain pour surveiller ce qui ce passait dans les différentes régions, intercepter tout type de communication, réaliser des opérations de désarmement dans les communautés indigènes, établir des barrages policiers en divers points de l'état, et, en profitant du discours officiel de la lutte contre la délinquance organisée, repositionner l'armée dans des communautés connues pour leurs antécédents de résistance civile”.

José Manuel (Chema) Hernández Martínez, líder histórico de la OCEZ-RC - © SIPAZIl convient cependant de souligner que la tension diminua dans la municipalité de Venustiano Carranza, un des principaux points de tension en 2009. Le 23 décembre, après avoir passé des accords avec le gouvernement du Chiapas couvrant des aspects politiques, économiques et sociaux, l'Organisation Paysanne Emiliano Zapata-Région Carranza (OCEZ-RC) a levé le sit-in qu'elle avait maintenu à San Cristóbal de Las Casas pendant près de deux mois. Dans le cadre de ces négociations, le gouvernement du Chiapas reconnut qu'il n'avait pas le pouvoir d'empêcher la militarisation des communautés indigènes, décision prise au niveau fédéral.

Photo : José Manuel (Chema) Hernández Martínez,
un des principaux leaders de l'OCEZ-RC - © SIPAZ

Cette stratégie « à la manière forte » inclut un autre aspect mentionné de manière réitérée au cours de l’année 2009 et jusqu'à ce jour, tant au Chiapas qu'à échelle nationale : la criminalisation croissante des défenseurs des droits humains, par exemple par le biais de harcèlements, surveillance, menaces et fouilles de domicile. En décembre, dans le cadre de la Journée Mondiale des Défenseurs des Droits Humains, le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas (CDHFBC) a diffusé un bulletin spécial dans lequel il dénonça : “Cette année, le travail de défense des droits humains a été criminalisé au point d'en venir à considérer les défenseurs et défenseuses des droits humains comme membres de la délinquance organisée ou comme appartenant à un réseau subversif qui déstabiliserait l'état en 2010”. Un des exemples les plus récents de cette tendance furent les actes de harcèlement (y compris des menaces de mort) subis et dénoncés depuis novembre dernier par Adolfo Guzmán Ordaz, membre de l'association “Enlace, Comunicación y Capacitación” de Comitán.

Cette criminalisation est d’autant plus frappante quand les acteurs organisés pour défendre leurs droits ne sont pas des associations civiles mais des organisations sociales ou indiennes. Un exemple extrême fut l'assassinat fin novembre de Mariano Abarca Roblero, membre du Réseau Mexicain des Personnes Affectées par l’Industrie Minière (REMA) et du Front Civique de Chicomuselo contre l'entreprise minière canadienne Blackfire. Il avait non seulement dénoncé des menaces de mort à son encontre, mais aussi les pressions exercées par le maire de Chicomuselo, qui recevait de juteux bénéfices et autres faveurs de Blackfire, comme l'ont reconnu les dirigeants de cette entreprise dans la presse locale.

Un élément fondamental de cette stratégie de criminalisation est le rôle joué par les médias. Les deux cas que nous développerons ci-après le démontrent amplement.

Peregrinación en Venustiano Carranza, diciembre de 2009  - © SIPAZ

Peregrinación en Venustiano Carranza, diciembre de 2009  - © SIPAZ

Pérégrination du Peuple Croyant à Venustiano Carranza, décembre 2009 - © SIPAZ

Bolón Ajaw: versions contradictoires

Cascadas de Agua Azul (© Secretaría del Turismo de Chiapas)Le 6 février un nouveau conflit éclata à propos des terres de Bolón Ajaw, dans la municipalité de Tumbalá (au nord du Chiapas). Ces terres occupées par les zapatistes depuis 1994 appartiennent à la municipalité autonome zapatiste “Commandante Ramona”. Contrairement aux cascades d’Agua Azul situées à 4 km de là, les cascades de Bolón Ajaw ne sont pas encore exploitées par le tourisme.

Dans sa revue de presse quotidienne et à échelle nationale, le Centre des Droits Humains Agustín PRO titrait: “L’affrontement au Chiapas génère une campagne médiatique contre les communautés – La Une des médias de Mexico accuse les zapatistes d’“exécution” et de “disparitions””. Le Bureau du Procureur Général de Justice du Chiapas (PGJE) affirma que le conflit s’était soldé par un mort, 5 personnes détenues (par les zapatistes) et 28 blessés (dont 13 furent hospitalisés pour des blessures par balles, armes tranchantes et coups). Selon la PGJE, l´origine du conflit tient au fait que les zapatistes de Bolón Ajaw demandèrent de l´aide à des sympathisants d´Oxchuc, Alan Sacjun, Salto del Tigre et Bachajón pour empêcher des membres de l´Organisation Pour la Défense des Droits Indigènes et Paysans (OPDDIC en espagnol) d´aménager le sentier conduisant des cascades d´Agua Azul à celles de Bolón Ajaw (travaux qu´ils prétendaient réaliser afin de promouvoir le tourisme).

Photo : Cascades d'Agua Azul
© Secretaría del Turismo de Chiapas

D´autres médias rappelèrent qu´une plainte déposée en février 2008 contre la OPDDIC pour agressions, blessures, menaces et tentative d´homicide contre des organisations non gouvernementales et bases de soutien zapatistes, justement à Bolón Ajaw, était restée sans réponse. Certains citèrent aussi le communiqué du Comité de Bon Gouvernement de Morelia datant du 23 janvier 2010 et dénonçant des agressions de la part de la OPDDIC à ce même endroit. « La Otra Jovel », un groupe d’adhérents à la Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone, dénonça qu´à Bolón Ajaw, “les habitants font l´objet de harcèlements de la part d´autres indiens que le gouvernement a armés et organisés comme groupe paramilitaire ”.

Dans un communiqué du 11 février, le Comité de Bon Gouvernement de Morelia clarifia sa version du conflit de Bolón Ajaw et dénonça : “comme par le passé le gouvernement nous tend ce type de pièges et nous invente des délits pour justifier la répression ”.

Sur le conflit du 6 février, la JBG précisa : “Ceux de la OPDDIC mentent quand ils disent que nous les avons surpris au petit matin en effrayant la population ; c’est nous qui avons été pris par surprise. (…) Ils étaient tellement à faire feu de toutes parts dans le village de Bolón AJaw que ce sont eux qui ont tué leurs propres « compañeros »”.

“Quant aux 7 personnes soi-disant enlevées”, expliqua la JBG, « toutes ont été libérées saines et sauves. Lors de leur libération, elles ont signé un document dans lequel elles reconnaissent avoir été bien traitées. (…) Nous avions proposé de les libérer à condition qu’elles s’engagent à ne pas réoccuper le terrain et que la tranquillité revienne. Nous leur avions donné notre parole et l’avons tenue en tout honneur et vérité ”.

Manifestación de la Otra Campaña frente a la casa del gobierno de Chiapas en México DF (© Red MyC zapatista)

Manifestation de l'Autre Campagne face à l'édifice du Gouvernement du Chiapas à Mexico
© Red MyC zapatista

Le communiqué mentionnait aussi “le message de Juan Sabines Guerrero [gouverneur du Chiapas], selon lequel, si un dialogue n’était pas aussitôt établi autour de ce problème, l’armée se positionnerait dans la zone, le processus [lancé entre le gouvernement et l’EZLN] serait formellement rompu et les hostilités reprendraient ” (sic).

Mural en la carretera a Agua Azul - © SIPAZ

Fresque murale visible depuis la route à Agua Azul - © SIPAZ

Le 12 février, le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas (CDHFBC) a publié un bulletin dans lequel il affirme que “le gouvernement du Chiapas cherche à éluder sa responsabilité dans le conflit suscité et dénoncé depuis 2007 et essaye d’accuser les bases de soutien zapatistes de l’attaque armée contre le village zapatiste de Bolón Ajaw”. Le CDHFBC dénonça également : “le gouvernement fédéral fait pression pour lancer une intervention militaire contre les zapatistes et multiplie les opérations d’intelligence de forces mixtes [policières et militaires] ”. Dans un rapport plus détaillé publié par la suite, le CDHFBC souligna que la région d’Agua Azul et Bolón Ajaw “s’est convertie en une zone d’intérêt pour la réalisation de plans et de projets d’investissement touristiques, une situation qui explique la lutte pour le contrôle de ce territoire.” Il faut d’ailleurs souligner que la zone voisine est le théâtre de fortes tensions, depuis au moins 2008, entre autres parce que les membres de l’Autre Campagne de San Sebastián Bachajón ont pris le contrôle du péage d’entrée des cascades d’Agua Azul.

Un autre exemple : expulsions à Montes Azules

Montes Azules (© Boca de Polen)Le 22 janvier, environ 120 indiens des communautés El Semental y Laguna San Pedro qui vivaient dans la Réserve de la Biosphère de Montes Azules depuis plus de 20 ans ont été expulsés par des policiers, des militaires et des fonctionnaires du Bureau du Procureur Fédéral pour la Protection de l’Environnement (Profepa). Le gouvernement du Chiapas informa que cette expulsion avait été pacifique et que d’autres terrains seraient offerts à ces familles. Le 26 janvier, il annonça par ailleurs qu’afin de reboiser et construire un centre éco-touristique, sept autres villages seraient également expulsés.

Photo : Montes Azules (© Boca de Polen)

Contredisant cette version, le 29 janvier, le Comité de Bon Gouvernement (JBG) de La Garrucha dénonça l’expulsion violente de la communauté Laguna San Pedro, en affirmant que ses habitants (zapatistes) avaient été forcés à monter dans des hélicoptères et emmenés à Palenque pendant que leurs maisons et tous leurs biens étaient incendiés.

Face à cette situation, le Réseau pour la Paix au Chiapas a émis un communiqué dans lequel il signale “la stigmatisation et les signalements réalisés sans enquête préalable et sans prendre en compte les sources d’information non officielles. Nous considérons que ces signalements publics, qui ne rendent compte que de la version gouvernementale des faits, met en danger l’intégrité des familles déplacées, celle des défenseurs des droits humains qui les accompagnent et celle des habitants des communautés menacées d’expulsion. En tant qu’organisations civiles travaillant depuis longtemps dans cette zone, nous n’acceptons pas le discours de “ conservation et de protection des ressources naturelles ” que les différents niveaux de gouvernement utilisent pour obtenir le contrôle du territoire, qui passe par le contrôle social, politique et économique, de l’une des zones les plus riches du Chiapas en matière de biodiversité”.

EN BREF

MILITARISATION ET DROITS HUMAINS

Seña en Acteal en diciembre de 2009 denunciando el papel de la Suprema Corte de (in-)justicia de la Nación - © SIPAZLe bilan annuel de l’organisation nord-américaine Human Rights Watch, tout comme le document public d’Amnesty International “Mexique: nouveaux rapports de violations des droits humains par l’armée” continuent à souligner l’augmentation significative des abus de la part de militaires au cours des dernières années. D’un autre côté, depuis divers espaces publics, le gouvernement fédéral continue à justifier de manière générale la militarisation de la sécurité publique en minimisant les violations des droits humains par des militaires et en discréditant les organisations nationales et internationales qui s’inquiètent et s’occupent de ce type de situations. Depuis le début du sexennat de Felipe Calderón, on calcule que la guerre contre le trafic de drogues a coûté la vie à 16 500 personnes, un chiffre qui dépasse le taux d´homicides de Medellin et de Naples aux moments les plus critiques.

Photo : Pièce de théâtre à Acteal en décembre 2009
dénonçant le rôle joué par la Cour Suprême
de l'(IN-)justice - © SIPAZ

INITIATIVE MÉRIDA

En dépit de la préoccupation exprimée par plusieurs congressistes suite aux plaintes contre des militaires mexicains, à la mi-décembre, le Sénat nord-américain approuva avec une ample majorité la loi conjointe des dépenses publiques pour l’année fiscale 2010. Celle-ci inclut 231,6 millions de dollars pour le Mexique dans le cadre de l’initiative Mérida [projet de coopération dans la lutte contre le trafic de drogues entre les États-Unis et le Mexique]. Le 1er février, le Président des États-Unis, Barack Obama, a demandé que 310 millions de dollars du Budget fédéral de l’année fiscale 2011 soient débloqués en faveur de cette même Initiative. Pour les trois premières années de ce projet, la priorité avait été donnée à l’achat d’avions et d’équipement militaire. Les nouveaux fonds attribués devraient marquer le début d’une nouvelle étape de soutien aux institutions mexicaines. À titre de comparaison, certains médias ont souligné que, pour la même période budgétaire, les États-Unis considèrent une dotation de 4 600 millions de dollars afin de renforcer les patrouilles des frontières et d’avancer dans la construction du mur entre le Mexique et les USA, ce qui est perçu comme un durcissement de la politique migratoire nord-américaine.

IMPUNITÉ

- 12 ans après le massacre d’Acteal, la Société Civile Las Abejas convoqua le 21 décembre au “Forum de Conscience et d’Espérance, construire une autre justice”. Le jour suivant, et en présence de plus de 600 personnes, Acteal fut déclaré “Site de conscience de l’Humanité”. Le représentant du Bureau du Haut Commissaire des Nations Unies pour les Droits Humains au Mexique, présent le 22, considéra le massacre d’Acteal comme « l’évènement le plus sanglant de l’histoire récente du Mexique » et dénonça que “l’oubli et l’impunité ne sont pas la réponse attendue d’un État démocratique, respectueux des droits humains ”.

- À échelle nationale, la Cour Interaméricaine des Droits Humains (CoIDH) a déterminé la culpabilité de l’État mexicain dans le cas de la disparition forcée de l’activiste social du Guerrero, Rosendo Radilla Pacheco en 1974, et dénonça un contexte de violations systématiques et massives des droits humains pendant ladite « Guerre Sale ». Elle remit également en cause la juridiction militaire et ordonna aux autorités mexicaines d’adopter des réformes pour garantir que les violations des droits humains commises par des militaires contre des civils soient jugées par des instances civiles.

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Notes:

  1. Accords signés entre l'EZLN et le gouvernement fédéral en 1996 sur les Droits et la Culture Indigène.

:: DOSSIER

Mexique : frontière Nord, frontière Sud

Parallélismes

Muro entre México y EU (© Grupo marxista)

Mur entre le Mexique et les Etats-Unis
© Grupo marxista

Du long de ses 3 326 km séparant les États-Unis du Mexique, cela fait plusieurs décennies que la frontière Nord de ce pays fait couler de l’encre en s’alimentant des divers phénomènes qui s’y développent, depuis la migration (légale ou non) jusqu’aux échanges commerciaux, légaux ou non.

Nettement moins visible jusque récemment, la frontière Sud du Mexique s’étend sur 1 139 km, dont 962 longent la République du Guatemala et 176 le Belize. Du côté mexicain quatre états forment cette frontière : le Chiapas, le Tabasco, l’état de Campeche et le Quintana Roo. Suite au 11 septembre 2001, les États-Unis ont cherché à renforcer leur sécurité interne et ont fait pression sur le Mexique pour un contrôle plus strict de cette frontière. Cependant, depuis cette date, les problèmes frontaliers se sont accrus et cette situation alarmante a soulevé une vague d’intérêt de la part de journalistes, chercheurs et autres militants.

Le premier parallélisme possible entre ces deux frontières tient à la ressemblance entre la situation vécue par les migrants à la frontière Sud, principalement des centroaméricains, et celle vécue à la frontière Nord par les mexicains en route vers les États-Unis. Des deux côtés, ils sont exposés aux mêmes dangers et peuvent être victimes d’enlèvement, de vol, tomber aux mains des réseaux de traite de personne ou du trafic de drogues, être déportés voire y laisser leur vie.

Migration légale : pour la plupart, des options très réduites

La frontière Nord, entre les États-Unis et le Mexique, est une des frontières les plus franchies du monde. Le nombre de personnes traversant légalement cette frontière chaque année est estimé à plus de 250 millions. En ce qui concerne la frontière Sud, l’Institut National de Migration (INM) évalue à plus de 2 millions le nombre de migrants ayant passé la frontière du Guatemala vers le Mexique en 2004, dont 400 000 en provenance d’Amérique Centrale et sans autorisation pour entrer au Mexique.

Pour les guatémaltèques, il existe la possibilité de solliciter le Document Migratoire de Visiteur Local permettant l’entrée sur le territoire mexicain sur une frange de 100 km depuis la frontière. Par ailleurs le Document Migratoire de Travailleur Frontalier peut être délivré aux ressortissants du Guatemala ou du Belize vivant dans une région frontalière et pouvant prouver qu’ils bénéficient d’une offre d’emploi en territoire mexicain.

Tren de carga en Sonora - © SIPAZ

Train à Sonora - © SIPAZ

De la même façon, il existe au Nord une « Border Crossing Card » (Carte de Passage de la Frontière) mieux connue sous le nom de « Visa Laser », réservée aux mexicains et leur permettant de passer la frontière par voie terrestre. Une des conditions requises pour l’obtenir est la preuve de liens économiques très forts au Mexique permettant aux autorités de s’assurer du retour de la personne vers son pays d’origine.

D’un côté comme de l’autre, les clandestins restent malgré tout majoritaires au passage de la frontière. De 2000 à 2009, une moyenne annuelle de 220 000 mexicains entra aux États-Unis de manière clandestine. Ils représenteraient aujourd’hui un peu plus de la moitié du total des sans-papiers de ce pays.

Contrôle de la migration illégale aux États-Unis et au Mexique

En 1994, pour tenter de contenir la migration, les États-Unis ont commencé à construire un mur le long de la frontière. Au jour d’aujourd’hui, les tronçons existants de ce dernier se dressent dans les états de Californie, Arizona, Nouveau Mexique et Texas. Ce mur de contention est équipé d’un éclairage de haute intensité, de détecteurs de mouvement, de capteurs électroniques et d’un système de vision nocturne directement relié à la police des frontières des États-Unis (Border Patrol) ; il est surveillé en permanence par des patrouilles de véhicules tout-terrain et d’hélicoptère armés. Parallèlement à cela, depuis 2005, un projet appelé Minuteman rassemble des citoyens américains qui cherchent à « dissuader » la migration mais se sont forgé la réputation douteuse de « chasseurs de migrants ».

Dès lors, les itinéraires ont changé et impliquent des passages plus difficiles et plus dangereux tels que le Rio Bravo ou la traversée du désert. Chaque année environ 500 personnes y meurent de déshydratation, de froid, de noyade ou tout simplement d’épuisement.

« Tout dépend de l’itinéraire par lequel on t’emmène, il y a des trajets plus courts que les autres, si tu es prêt à risquer ta vie, il y en a d’une heure, d’autres de deux jours et jusqu’à une semaine. Je connais quelqu’un, d’une autre communauté, qui n’a pas supporté la traversée du désert, il est mort, les agents de la migration ont retrouvé son corps, et la famille ne se résout pas à croire que son fils est décédé. »

Par ailleurs, la frontière Sud est franchie par des milliers de migrants d’Amérique Centrale et du Sud qui cherchent à gagner la frontière Nord et une opportunité de travail aux États-Unis. Le passage de la frontière n’est en fait pas un si gros problème comparé aux vicissitudes qui les attendent tout au long de leur traversée du Mexique. Dans une certaine mesure, il semblerait que le Mexique, tout du moins du Sud à la capitale, se soit transformé en une grande zone frontière très surveillée et ponctuée de contrôles des institutions migratoires.

En principe les mexicains ont le droit de circuler librement à l’intérieur de leur pays, et peuvent donc voyager sans entrave jusqu’à la frontière Nord. Cependant, on a rapporté un nombre croissant de cas où des mexicains (en particulier des secteurs de population vulnérables comme les femmes, les enfants ou les indigènes) ont été victimes des mêmes injustices que celles qui ponctuent le voyage des migrants venant d’Amérique Centrale.

Vista del Paso (Texas) y Ciudad Juarez (México) - © SIPAZ

Vue d’El Paso (Texas) et Ciudad Juárez (Mexique) - © SIPAZ

Parallèlement aux changements d’itinéraires pour passer la frontière Nord, les options de franchissement au Sud ont évolué selon les dangers, les possibilités et la surveillance. En territoire mexicain, le transit se réalise principalement par voie ferrée à bord de trains de charge sur lesquels les migrants tentent de monter en marche. Ceux qui disposent de ressources suffisantes peuvent aussi emprunter les transports publics ou privés. D’autres encore choisissent de n’utiliser que des chemins de terre, éloignés des routes, pour éviter les points de contrôle des différents corps de police et de l’Institut National de Migration.

Les voies de chemin de fer sont le théâtre de nombreux accidents ou agressions, et les chemins de terre le lieu de vols et homicides. Dans les autobus, les migrants sont à la merci des différents contrôles le long de la route. Quel que soit le moyen utilisé, les migrants se retrouvent généralement sans défense face aux actes de délinquance, aux abus d’autorité, aux extorsions en tout genre ou aux violations des droits humains.

Réseaux de trafic de migrants : passeurs, kidnappeurs et traite de personnes

De nombreux clandestins achètent les services d’une personne pour les guider. Dans le Nord, des réseaux de passeurs appelés « raiteros » organisent le transport des clandestins depuis la frontière ou une ville frontalière jusqu’à, dans le meilleur des cas, leur destination finale.

Tren de carga en Torreón (@SIPAZ)Dans le Sud, ces guides sont mieux connus sous le nom de « polleros ». À l’heure actuelle, le coût du voyage du Guatemala aux États-Unis avec un passeur varie entre 45 000 et 50 000 quetzales guatémaltèques (environ 2 500 et 3 500 euros). Cette somme a beau représenter une grande quantité d’argent (d’autant plus pour les migrants qui sont de fait à la recherche d’un travail), les passeurs les font souvent voyager dans des conditions déplorables et risquer l’asphyxie ou la déshydratation. Dans le pire des cas, les passeurs se révèlent être eux-mêmes des délinquants ou des agresseurs. Après avoir touché la somme convenue, ils abandonnent les migrant à leur sort, leur volent tout ce qu’ils possèdent, ou pire, les assassinent.

Photo : Train à Torreón - © SIPAZ

En rassemblant des données de tout le pays, le Rapport Spécial sur la Séquestration des Migrants en Transit publié par la Commission Nationale des Droits Humains en juin 2009 estime que 10 000 migrants furent séquestrés lors du premier semestre 2009, permettant au crime organisé de gagner environ 25 millions de dollars. Dans de nombreux cas, les enlèvements rapportés font mention des « zetas », organisation liée au trafic de drogues, qui réclame de grandes sommes d’argent aux familles des migrants pour les relâcher.

Un migrant du Salvador témoignait ainsi : « Nous étions déjà en route sur le train, mais un peu après Ixtepec se trouvaient les « zetas ». (…) Ils montèrent dans le train, nous dirent de descendre et nous emmenèrent. Là où ils nous enfermèrent, il y avait déjà plus de 150 personnes ; ils nous attachèrent tous. Les « zetas » nous réclamèrent 3 500 dollars pour nous libérer et pouvoir passer de l’autre côté, mais ils nous donnèrent des valises pleines de drogues à faire passer. Je suis arrivé souffrant de dénutrition parce qu’ils ne nous donnaient à manger qu'une fois par jour. »

En matière de migration, le Mexique étant autant un pays d’origine, que de transit ou de destination, le trafic de migrants est très étroitement lié à la traite des personnes que ce soit dans des réseaux d’exploitation sexuelle commerciale ou de travail forcé. On rapporte qu’au Mexique plus de 500 000 personnes sont victimes d’exploitation sexuelle, dont environ 16 000 sont des mineurs.

Dans une étude sur Tapachula, ville frontière avec le Guatemala, les principales victimes identifiées sont des filles de 13 à 17 ans originaires du Guatemala, du Honduras et du Salvador, et exploitées principalement dans des bars ou des « brasseries» . Non seulement l’exploitation sexuelle des migrants (y compris de mineurs) est une réalité, mais elle s’assortit d’autres phénomènes tels que la pornographie infantile, le travail forcé (d’adultes et de mineurs), l’esclavage ou des pratiques similaires à l’esclavage, la traite de personne pour le commerce d’organes ou via la mendicité.

Evento en Oaxaca para denunciar los feminicidios Les féminicides : un phénomène croissant

Dans ce contexte de violence extrême, en particulier envers les femmes, le terme de « féminicides » a été consacré pour désigner les assassinats massifs de femmes en tant que femmes, et en se référant aux 1 060 femmes assassinées depuis le début des années 90 à Ciudad Juárez, ville faisant face à El Paso à la frontière Mexique - États-Unis. En 2009, 388 cas de féminicides ont été rapportés, presque toutes étant des femmes jeunes et ayant été violées ou torturées avant d’être abandonnées dans le désert.

Photo : Evènement à Oaxaca pour
dénoncer les féminicides

En ce qui concerne le Chiapas, les informations disponibles sont aussi alarmantes. Selon le Collectif de Femmes de San Cristóbal et d’après une première lecture des statistiques de la violence dans l’état, le Chiapas occuperait la première place des féminicides pour le premier semestre 2009 avec 138 femmes assassinées. Soixante d’entre elles portaient des traces indiquant qu’elles avaient été victimes du trafic de personne. L’estimation des féminicides au Chiapas pour l’année 2009 passait la barre des 300.

L’exploitation par le travail le long de la frontière

Le long de la frontière Nord, les années 70 ont vu se multiplier les « maquiladoras », des usines d'assemblage où les employés sont largement exploités dans des travaux soit-disant légaux. Dans des villes comme Tijuana ou Ciudad Juárez, on peut voir aujourd’hui des parcs industriels avec des usines d’assemblage étrangères qui ne paient pas d’impôts et à qui le gouvernement fournit toutes les infrastructures nécessaires (eau, électricité, téléphone, égouts…), alors que ces mêmes services ne sont pas assurés dans les quartiers où résident les ouvriers de ces usines.

Maquiladora en Ciudad Juárez - © SIPAZ

“Maquiladora” (usine d’assemblage) à Ciudad Juárez - © SIPAZ

Les conditions de travail dans les maquiladoras sont généralement déplorables. Les ouvrières (car à 80 % ce sont des femmes) font des journées de travail de 10 heures, 6 jours par semaine ; elles travaillent au contact de produits toxiques et sans protection ; l’été elles souffrent de la chaleur, et l’hiver du froid. La plupart des tentatives d’organisation pour une amélioration de ces conditions se sont terminées par des licenciements. Il existe malgré tout une « Maison de la Femme Facteur X » dont la mission est de soutenir et diffuser les initiatives d’organisation des ouvrières des maquiladoras et de les accompagner dans la défense de leurs droits, droits humains en général et droits du travail et de la femme en particulier. Dans le Sud du Mexique, ce phénomène a beau ne pas exister, il peut trouver son triste jumeau dans la figure des ouvriers agricoles travaillant pour une bouchée de pain. Le Consul du Guatemala à Tapachula affirmait : « Ne serait-ce qu’à Suchiate, nous savons que dans les 60 fermes qui embauchent environ 100 ouvriers agricoles chacune, il n’y a pas un seul ouvrier mexicain… En réalité, il y a des centaines de milliers d’ouvriers agricoles guatémaltèques. »

Les défis de la problématique frontalière

Face à ces problématiques imbriquées les unes dans les autres, diverses structures et organisations cherchent à construire une réponse. Une des difficultés, tant au Mexique qu’aux États-Unis, est la tendance à criminaliser l’aide aux migrants clandestins. Le Centre des Droits Humains Miguel Agustín Pro Juárez a publié un dépliant d’information intitulé « L’aide humanitaire aux migrants en situation irrégulière n’est pas un délit » qui explique la différence entre aide humanitaire (sans but lucratif) et le trafic de personnes (à but lucratif).

Près de la frontière Nord et aux États-Unis, différentes structures offrent cette aide humanitaire aux migrants. Border Angels (« Les Anges de la Frontière ») et No Más Muertos (« Pas un mort de plus ») sont des organisations qui fournissent une aide de base, par exemple en déposant des bouteilles d’eau dans le désert, ou en proposant dans leurs centres d’accueil des manteaux et des couvertures pour lutter contre le froid du désert la nuit.

D’autres organisations, comme Borderlinks, consacrent leurs efforts à l’éducation en essayant d’expliquer aux américains les raisons qui poussent les migrants à quitter leur pays. Elles dénoncent par ailleurs la politique à double face des États-Unis puisque le travail des clandestins, principalement dans l’industrie agricole, la construction et la restauration, est fonctionnel pour leur économie. D’autres organisations encore proposent des « excursions » à la zone frontalière pour comprendre in situ l’expérience vécue par les clandestins.

Belén Posada del Migrante de Saltillo - © SIPAZ

Belén Posada del Migrante de Saltillo - © SIPAZ

Au Mexique, il existe une dizaine de maisons des migrants qui leur offrent un toit, de la nourriture et de l’eau, un refuge où se reposer sur leur chemin. À Tapachula par exemple, l’ « Auberge Jésus le Bon Pasteur » ouvre ses portes aux migrants gravement accidentés (qui subissent très souvent une amputation) ou malades. C’est un espace où ils peuvent recevoir des soins physiques et un accompagnement psychologique quand leur rêve de travailler aux États-Unis pour améliorer la situation économique de leur famille s’envole en fumée suite à un accident.

Belén Posada del Migrante de Saltillo - © SIPAZUn autre exemple est la « Crèche Bethléem, Auberge du Migrant » de Saltillo qui ne subvenait au début qu’aux besoins fondamentaux des migrants ; et aujourd’hui leur propose, en plus de la nourriture, des vêtements, des médicaments, et d’un lieu où dormir, des conseils en matière de droits humains tout en travaillant à les restaurer dans leur dignité en tant qu’êtres humains.

Face à l’ampleur des enjeux, il est difficile de proposer une réponse intégrale. Les gouvernements des États-Unis et du Mexique se limitent à une vision de contrôle des frontières, de sécurité et de libre commerce mais sans libre circulation des personnes. Les organisations civiles et les églises ne peuvent apporter beaucoup plus qu’une aide humanitaire dans les zones qui leur correspondent. Il est évident que les problématiques frontalières ne se résoudront pas le long des frontières mais qu’elles concernent des changements sociopolitiques à bien plus grande échelle, tant au Mexique qu’hors de ses frontières.

Ciudad Juárez, laboratoire du pays ?

Feminicidios en Ciudad Juárez - © SIPAZCertains analystes ont affirmé que Ciudad Juárez (Chihuahua) est le laboratoire des politiques publiques qui sont ensuite appliquées d’une manière ou d’une autre au reste du pays. Ils se réfèrent, à titre d’exemple, aux premières maquiladoras qui furent installées en 1965 dans cette ville et dont le modèle fut plus tard étendu à d’autres lieux, au moins dans le Nord du pays.

À partir de 1933, c’est aussi dans cette ville que commence le phénomène plus tard connu sous le nom de « féminicide ». La plupart des cas sont restés dans l’impunité et les autorités ont tardé à les reconnaître comme une des manifestations du phénomène de la violence à l’encontre des femmes.

Cela fait trois ans que Ciudad Juárez a rejoint la liste des villes les plus violentes du monde. Dans le cadre de la fameuse « guerre contre le trafic de drogues » déclarée par le président Felipe Calderón, c’est quotidiennement que des assassinats sont rapportés dans cette ville qui fait office de champ de bataille entre les différents cartels et le gouvernement dont la stratégie peu concluante consiste à les combattre à force de présence militaire et de patrouilles mixtes (policiers et militaires) dans les rues. La présence et les opérations de l’armée n’ont abouti qu’à la multiplication des plaintes et des dénonciations de la population pour abus d’autorité et violation des droits humains. Depuis l’arrivée de l’armée dans le cadre de « l’Opération Conjointe Chihuahua », le nombre de morts au solde de cette guerre n’a fait qu’augmenter.

La société civile de cette ville n’est pourtant pas restée muette. Depuis le début des féminicides, plusieurs organisations ont été créées pour les dénoncer et lutter contre l’impunité, trouvant un écho à leur cause dans différentes parties du pays et du monde. De la même manière, la militarisation de la ville et l’escalade de violence qui a pu être observée en parallèle, ont engendré une opposition citoyenne face aux abus des militaires et aux assassinats de jeunes, faits ayant récemment reçu le nom de « juvénicides ». Le Président de la République lui-même a dû faire face à la colère des habitants de Ciudad Juárez, quand, en février, lors d’un dialogue avec la société civile de la ville frontalière, une mère de deux jeunes assassinés lors d’une fête au début du mois (dans laquelle 18 personnes moururent criblées de balles), lui reprocha l’absence de justice dans ce cas comme dans d’autres.

Et pourtant, le pouvoir exécutif fédéral maintient sa position de ne pas retirer l’armée de Ciudad Juárez en argumentant que sa présence est nécessaire pour combattre le crime organisé. Face à ce panorama, la confirmation de l’hypothèse selon laquelle Ciudad Juárez serait le laboratoire des politiques du pays pourrait augurer d’une nouvelle étape pour le Mexique, encore plus violente et incertaine qu’aujourd’hui.

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:: ARTICLE

Ne pas se contenter d’exiger la paix, la construire

© SIPAZCinquième Rencontre de Constructeurs et Constructrices de Paix et Réconciliation

 “Tout en étant, comme le maïs, de différentes couleurs, notre cœur à tous est le même.” Cette phrase pourrait être l'une des devises de la Cinquième Rencontre de Constructeurs et Constructrices de Paix et Réconciliation, accueillie par la communauté de Taniperla dans la Forêt Lacandone du Chiapas du 10 au 13 novembre 2009. Près de 600 personnes, d’organisations sociales très différentes, voire opposées dans certaines occasions, et originaires de 17 municipalités différentes s’approprièrent l’espace proposé et convoqué depuis cinq ans par la Commission de Soutien à l’Unité et la Réconciliation Communautaire (CORECO en espagnol). Non seulement la participation à cet évènement est remarquablement croissante (de 27 personnes en 2005 à 572 en 2009), mais il faut aussi célébrer la participation croissante des femmes qui représentaient cette fois-ci un tiers des présents et firent entendre leur voix tout autant que les hommes. La grande majorité des participants occupent un poste de responsabilité, civil ou ecclésial, qui leur permet de jouer un rôle dans la résolution des conflits existants dans leurs communautés.

Ces trois jours intenses avaient pour objectif de “réfléchir et analyser les conflits que nous vivons dans nos communautés, chercher des alternatives, et construire un seul cœur et un chemin pour la communauté en puisant dans notre force propre.” Ce fut aussi trois jours conviviaux où la fraternité fut célébrée autour d’un magnifique autel maya chargé de fruits, de lumière et de symboles.

La première partie de la Rencontre permit d'échanger sur les efforts de construction de la paix dans les différentes régions lors de l’année écoulée : par exemple, espaces d'analyse, réunions, assemblées, rencontres, ateliers et accords communautaires. Les participants se répartirent ensuite en 10 ateliers pour aborder au choix un des thèmes suivants : les effets de la migration, de l’alcoolisme et de la toxicomanie ; les droits de la femme et les implications du travail avec la gente masculine ; les conflits entre organisations sociales et partis politiques et la résistance aux programmes d’aide du gouvernement ; les problématiques de la terre, du territoire et de l’autonomie ; le mode du culture du maïs ; les traditions et le dialogue entre religions.

Cartel de bienvenida en el Quinto Encuentro de Constructores de Paz - © SIPAZÀ cette occasion, Felipe Toussaint, directeur de la CORECO, proposa une analyse de la réalité selon laquelle le système capitaliste serait venu écraser la vision maya de l’univers (représenté symboliquement par les autels mayas). Au centre, là où la cosmovision maya place le ciel, la terre, l’homme et la femme pour en prendre soin, le système capitaliste plaça l’argent. Au lieu des quatre protecteurs du monde appelés “bacabes” par les peuples mayas, le capitalisme planta les quatre piliers lui permettant de dominer par la force et de réaliser ses objectifs d’accumulation de la richesse et de privatisation des moyens de production : le contrôle de la politique, de l’économie, de l’idéologie et la surenchère de l’idée de sécurité. De manière à provoquer la réflexion, il argumenta:

« Si nous voulons vraiment que le système capitaliste ne nous domine plus et construire un monde où nous ayons tous à manger, égalitaire, nous avons fort à faire. Il existe beaucoup de luttes mais nous devons changer notre manière de penser parce que nous pensons aussi comme ceux qui détiennent le pouvoir et qui agissent toujours avec violence. Nous voulons continuer dans un monde qui ne profite qu'à un petit nombre ? Nous voulons un changement ? De manière violente ou pacifique ? »

Après avoir identifié les défis que présentent le contexte actuel, les constructeurs et constructrices de paix se rassemblèrent à nouveau par région pour penser à des initiatives de paix pour 2010. Ce qu’ils se proposèrent de mener à bien répondit à trois grands axes: le dialogue et la réconciliation ; l’inclusion et la participation; la conscientisation et l’organisation.

Au-delà du simple fait de rêver à une paix juste ou de l’exiger, il s’est agi de comment la construire, chacun depuis sa communauté, avançant chaque jour de quelques pas. Ne pas se contenter de se plaindre mais proposer, construire, imaginer. Et c’est un effort qui mérite d’être salué. Cette rencontre fut la démonstration vivante que le rejet de la violence n’est pas synonyme de passivité, que pour construire la paix, il y a mille façons de transformer la réalité depuis la non-violence.

Pour plus d'information (en espagnol), nous vous invitons à lire le bulletin complet élaboré dans le cadre de cette Rencontre.

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:: ACTIVITÉS DU SIPAZ

De novembre 2009 à la mi-février 2010

PRÉSENCE INTERNATIONALE ET ACCOMPAGNEMENT

CHIAPAS

Zone Nord

- En décembre, nous nous sommes réunis à Palenque avec différents partenaires de cette région.

- En janvier, nous avons parcouru la zone nord du Chiapas pour rencontrer des acteurs locaux de différentes villes et communautés : dirigeants de groupes politiques, instances gouvernementales, responsables religieux, autorités civiles et bases de soutien zapatistes.

Hauts Plateaux

Nous avons participé au “Forum de Conscience et Espoir : Construire une autre justice”, convoqué par las Abejas et réalisé à Acteal le 21 décembre, ainsi qu'à la commémoration du massacre de 1997 le lendemain.

Forêt Lacandone

- En décembre, nous nous sommes réunis avec divers acteurs de la municipalité d'Ocosingo (ONGs, organisations et églises) pour actualiser notre diagnostique de cette région.

- En janvier, nous avons rendu visite à plusieurs partenaires à Comitán (zone Frontière).

Centre

- Le 26 novembre, nous avons assisté comme témoins d'honneur à la première table de négociations entre le gouvernement du Chiapas et l'Organisation Paysanne Emiliano Zapata-Région Carranza (OCEZ-RC, une organisation dont les membres exigeaient la libération de leurs leaders emprisonnés et dénonçaient l'intimidation policiaco-militaire dans leur région). En décembre, nous avons également assisté en tant qu'observateurs à la dévolution des bureaux du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) que la OCEZ avait occupés dans le cadre de sa protestation.

- Le 6 décembre, nous avons été présents lors du pèlerinage du Peuple Croyant à Venustiano Carranza organisé pour soutenir le prêtre de cette ville, une personne qui a fait l'objet de nombreux harcèlements au cours des derniers mois.

Caracoles

Entre novembre et février, nous avons rendu visite à tous les “Caracoles” pour le moins une fois.

Prisonniers

Le 6 janvier, nous nous sommes rendus à la prison de San Cristóbal pour la célébration de l’anniversaire de “La Voz del Amate” (un processus d’organisation de prisonniers initié en 2006). Nous sommes à nouveau rentrés dans cette prison le 26 janvier, lorsque le professeur Alberto Patishtán Gómez, membre de “La Voz del Amate” et de l'Autre Campagne reçut le prix « Jtatic Samuel Jcanan Lum », remis par l'évêque émérite Samuel Ruiz García et diverses organisations civiles.

OAXACA

En décembre, nous nous sommes réunis avec plusieurs partenaires dans la ville de Oaxaca.

RELATIONS PUBLIQUES

- En janvier, nous avons assisté à une réunion de plusieurs organismes appartenant au Système des Nations Unies (SNU) et des membres de la société civile où fut présenté un projet d’aide aux déplacés internes au Chiapas.

- En décembre, nous avons assisté à un évènement organisé par l'Institut Fédéral Electoral pour présenter leur “Modèle Educatif pour la Participation Démocratique”.

AUTRES

- Nous avons été présents lors de l'Assemblée du Réseau de Résistance Civile du Chiapas “La Voix de Notre Coeur” les 18 et 19 décembre, ce qui fut l’occasion de leur présenter notre dernier bulletin (un dossier y aborde leur processus d’organisation).

- Le 25 novembre, nous avons assisté à plusieurs activités dans le cadre de la “Journée Internationale en faveur de l'Elimination de la Violence contre les Femmes”.

- Du 30 décembre au 2 janvier, nous avons participé au Séminaire International de Réflexion et d'Analyse réalisé au Cideci-Unitierra, à San Cristóbal de las Casas.

PROMOTION DE LA PAIX

ÉDUCATION A LA PAIX

En février, nous avons commencé à donner un cycle d'ateliers sur le thème “Réalités mexicaines et implications pastorales” en collaboration avec le Séminaire Interculturel Maya.

TRAVAIL AVEC DES ACTEURS RELIGIEUX

- En décembre, nous avons participé à un espace œcuménique de prière et de réflexion proposé par le Groupe Œcuménique d’Analyse de la Conjoncture et de la Réalité (GEARC) auquel nous appartenons.

- En janvier, une série d'activités eut lieu à San Cristóbal de Las Casas dans le cadre du 50ème anniversaire de l'ordination épiscopale de Don Samuel Ruiz Garcia, évêque émérite de San Cristóbal de las Casas. Nous avons assisté au Congrès Théologique Pastoral du 20 au 23 janvier, ainsi qu'à la célébration eucharistique du 25 janvier.

ARTICULATION

- Le 24 janvier, dans le cadre du 50ème anniversaire de son ordination épiscopale, Don Samuel Ruiz García, évêque émérite de San Cristóbal, remis le prix “Jtatic Samiel Jcanan Lum” à la Coordination Diocésaine des Femmes, la Société Civile Las Abejas d'Acteal, le groupe de Théologie Indienne Eocuménique Maya et au professeur Alberto Patishtán Gómez, prisonnier à San Cristóbal et membre de la Voz del Amate. Nous avons co-convoqué la remise de ce prix avec d'autres organisations locales et nationales.

- Nous avons participé aux réunions mensuelles du Réseau pour la Paix, espace d’action et de réflexion conformé par 16 organisations qui soutiennent les processus de paix et de réconciliation au Chiapas.

INFORMATION

- Nous avons reçu des délégations, des étudiants et des journalistes, intéressés par la conjoncture du Chiapas et le travail du SIPAZ.

- En janvier, nous avons lancé un Appel Urgent dans le cas des harcèlements contre Adolfo Guzmán Ordaz, défenseur des droits humains et membre de l'association “Enlace, Comunicación y Capacitación, AC”.

- Le 9 février, le Réseau pour la Paix au Chiapas dont le SIPAZ fait partie, a émis un communiqué par le biais duquel il se prononce sur les récentes expulsions à Montes Azules.

- Un membre de l'équipe a réalisé une série d'activités en Allemagne entre janvier et février : des réunions et présentations à Berlin, Münster et Marburg ; un exposé lors du Symposium "Weltwärts- Ouverts sur le monde" portant sur le thème de la coopération internationale et organisé par la Coordination Allemande pour les Droits de l'Homme au Mexique ; un exposé dans le cadre de la Conférence “Mexique : Quo vadis?", organisée par la Fondation Heinrich Böll et la la Coordination Allemande pour les Droits de l'Homme au Mexique; ainsi que des réunions de lobbying avec des membres du Ministère des Affaires Extérieures et du Ministère pour la Coopération Economique et le Développement du gouvernement allemand.

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