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:: BULLETIN DU SIPAZ - Vol.XIV Nº 2, Aôut 2009

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Mexique : Grippe et autres maux

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Croyant : réfléchir et agir sur
« les signes des temps »

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:: ANALYSE

© Noé Pineda ArredondoMexique : Grippe et autres maux

Au cours des derniers mois, quand le Mexique ne faisait pas la Une des journaux du monde entier du fait de la situation de violence liée à la délinquance organisée, il y apparaissait en référence à l'épidémie de grippe AH1N1 : c'est en effet le pays qui a donné l'alerte quant à l'existence de ce nouveau virus, et celui qui a présenté le plus grand nombre de cas de contagions dans un premier temps. Une fois dépassée l'étape d'urgence sanitaire, et bien que la maladie continue à se propager jusqu'à ce jour, elle a révélé trois situations non moins préoccupantes.

D'un côté, on évalue que l'impact économique de l'épidémie pourrait représenter pour le moins 1% du Produit Intérieur Brut (PIB). Au-delà des pertes occasionnées pour le secteur touristique (l'une des premières entrées de devises pour le pays), les restrictions imposées pour essayer de contenir l'avancée de l'épidémie ont achevé de miner une économie qui était d’ores et déjà dans une situation presque aussi critique que lors de la crise de 1995. Ce contexte économique pourrait encore s’aggraver du fait de la réduction de la migration en direction des États-Unis, un phénomène qui avait jusqu’alors joué un rôle de “soupape” pour le Mexique. Cette réduction est bien plus due à la diminution des options d’emploi dans ce pays également affecté par la crise économique mondiale qu’aux mesures de contrôle que les États-Unis ont cherché à mettre en place. La couverture médiatique accordée à la guerre contre le trafic de drogues ou à l’épidémie elle-même a trop souvent tu le fait que près de 40% de la population mexicaine vit en situation de pauvreté. D’un autre coté, l’épidémie a révélé les risques liés au système actuel d’élevage industriel dominé par les grandes entreprises transnationales, ainsi que les problèmes structurels du système de santé mexicain.

Photo: Tranches de vie à Mexico en temps d’épidémie
Source : Noé Pineda Arredondo

Élections dans un contexte de perte de crédibilité des institutions

Le fait qu’autant de mexicains en soient venus à douter de l’existence du virus AH1N1 est très parlant. Dans une bonne mesure, cette incrédulité est due au manque de crédibilité des institutions aux yeux d’un grand nombre d’entre eux. En avril, le Ministère de l’Intérieur lui-même a publié les résultats de la « IVème Enquête Nationale portant sur la Culture Politique et les Pratiques Citoyennes » qui révèlent que seulement la moitié des mexicains considèrent qu’ils vivent dans un système démocratique et un pourcentage similaire pense que le gouvernement préfère imposer plutôt que consulter.

Armado de urnas en un domingo más tranquilo de lo esperado - © José Antonio López / LA JORNADA

Montage des urnes avant une journée électorale plus tranquille que prévue
Source : Source, José Antonio López, La Jornada

Cette distance entre la population et ses représentants se reflète à plusieurs niveaux, l’un d’entre eux étant la dimension électorale. Le 5 juillet ont eu lieu des élections pour nommer les représentants à plus de 1 500 postes publics. Le taux d’abstention a atteint 55,19% et le vote blanc a représenté 5,40% du total. Celui-ci avait fait l’objet d’un mouvement social significatif pendant la campagne.

Y compris en prenant en compte la faible participation réelle, les résultats de ces élections marquent un tournant par rapport à ceux de la dernière décennie : près de 12 ans après avoir perdu le contrôle de la Chambre des Députés, le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI, le parti qui était resté au pouvoir pendant plus de 70 ans jusqu’en 2000) a été le grand gagnant de journée. Sur un total de 500 sièges de députés, il en a obtenu 237. Ce même 5 juillet, il a aussi emporté 5 des 6 postes de gouverneurs qui étaient également en jeu.

Le Parti Action Nationale (PAN, actuellement au pouvoir) a obtenu seulement 9 549 000 votes lors des législatives, ce que certains considèrent comme conséquence d’un vote sanction à l’encontre du gouvernement de Felipe Calderón. Il faut rappeler qu’au milieu des signalements pour fraude, le PAN avait officiellement gagné la présidence en 2006 avec environ 14 millions de voix. Il passera de 206 à 143 députés. Les partis de gauche perdront aussi de nombreux sièges au Congrès, leurs résultats ayant probablement été affectés par leurs divisions et conflits internes : au lieu de 126, ils n’occuperont plus que 90 sièges (71 pour le Parti de la Révolution Démocratique, PRD ; 13 pour le Parti du Travail y 6 pour Convergence).

© Human Rights WatchMilitarisation : une solution qui n’en est pas une

En dépit d'une situation économique critique et aggravée par l'épidémie de grippe et malgré les résultats électoraux obtenus par son parti, il ne fait aucun doute que la lutte contre le trafic de drogues reste la principale priorité du gouvernement de Felipe Calderón. Après un répit provisoire, la violence semble à nouveau s'être accrue au cours des derniers mois.

Photo: © Human Rights Watch

Un élément supplémentaire dans un panorama déjà peu encourageant : selon l'Indicateur de Gouvernabilité 2009 élaboré par la Banque Mondiale, le Mexique a reçu 24,4 points sur une échelle de 1 à 100 en termes de « stabilité politique et d'absence de violence » en 2008 (27 points en 2007, et 45 en 2004). En ce qui concerne « l'état de droit » (qui évalue la capacité de faire respecter les lois), il a reçu une qualification de 29,7 points en 2008 (36,2 en 2007 et 42,4 en 2004).

Au milieu de la situation d'urgence sanitaire, le Congrès a approuvé plusieurs amendements liés au projet de Loi en matière de Sécurité Nationale proposé par le pouvoir exécutif. En avril, le gouvernement fédéral avait présenté au Congrès quatre projets de loi sur les thèmes de sécurité nationale, justice militaire, trafic d'armes et délinquance organisée.

Il nous semble intéressant de rappeler que l'article 129 de la Constitution indique qu'"en temps de paix, aucune autorité militaire ne peut exercer d’autres fonctions que celles directement liées à la discipline militaire". Paradoxalement, afin de freiner "l'expansion de la délinquance organisée" et de garantir "comme se doit" la sécurité nationale, ce qui a été proposé constitue une forme d'état d'urgence en cas de situations semblant menacer la sécurité intérieure : dans ces cas-là, les autorités civiles pourraient être subordonnées à l'Armée. Parmi les facteurs qui pourraient déclencher l’entrée en vigueur de cette modalité se trouve le cas des "soulèvements sociaux".

Depuis le début du gouvernement Calderón, les Forces Armées ont assumé de plus en plus de fonctions de sécurité publique normalement à charge de la Police. De ce fait, les réformes proposées semblent surtout légaliser et normaliser des pratiques déjà existantes. Différents analystes et centres des droits humains ont exprimé leur inquiétude quant à cette décision qui pourrait impliquer la suspension de garanties fondamentales comme la liberté d'expression, d'association, de libre circulation et le droit à un jugement en bonne et due forme. Depuis le début de cette administration, la Commission Nationale des Droits Humains (CNDH) a enregistré 1 600 plaintes contre l'Armée pour des délits comme privation arbitraire de la vie, torture, viol, arrestation arbitraire et utilisation excessive de la force et des armes à feu.

Juridiction militaire : une priorité pour les organisations des Droits Humains

Au cours des derniers mois, les médias ou diverses plateformes nationales et internationales ont publié de nombreuses dénonciations de violations des droits humains commises par des membres de l'Armée que ce soit lors de la Guerre Sale (années 60 et 70) ou dans le cadre du combat actuel contre le trafic de drogues.

Fin mars, à Washington, lors de la 134ème période de sessions de la Commission Interaméricaine des Droits Humains (CIDH, un mécanisme de l'Organisation des États Américains), une audience avait justement porté sur la justice militaire et les droits humains. Des ONG mexicaines exposèrent les informations qu'elles avaient rassemblées sur le thème, en particulier depuis le début de ce sexennat, et qui indiquent que le gouvernement mexicain ne respecte pas les Accords Internationaux en la matière. À la fin de ces sessions, la CIDH a émis un communiqué par le biais duquel elle exprime "sa préoccupation quand certains pays de la région continuent d’employer la justice militaire pour enquêter et juger des délits communs commis par des membres des Forces Armées ou de la Police. La CIDH réitère que la juridiction militaire est exceptionnelle et doit être utilisée dans les seuls cas de délits de fonction".

En avril dernier, Human Rights Watch a publié son rapport “Impunité en uniforme : Utilisation indue de la justice militaire au Mexique pour enquêter sur des abus commis dans le cadre des opérations contre le trafic de drogue et de sécurité publique”. Il dénonce entre autres que la juridiction militaire sert à protéger les responsables de violations des droits humains.

Dans le cadre de l'Examen Périodique Universel mis en place par le Conseil des Droits Humains de l'Organisation des Nations Unies (voir Bulletin du SIPAZ Vol.14 n°1, d'avril 2009), le Mexique avait reçu une série de recommandations. Parmi les huit recommandations rejetées en juin par le gouvernement mexicain, six d’entre elles évoquaient aussi la nécessité de limiter la juridiction militaire.

Le 7 juillet, le Mexique a également dû comparaître devant la Cour Interaméricaine des Droits Humains (un autre mécanisme de l'OEA) pour l’affaire de la disparition forcée de Rosendo Radilla Pacheco, vu pour la dernière fois dans les baraques militaires d'Atoyac de Álvarez, au Guerrero en 1974 (cas paradigmatique d'une pratique courante lors de la Guerre Sale).

Le 8 juillet, la Première Chambre de la Cour Suprême de Justice de la Nation a décidé de faire passer en session plénière la discussion d'un recours pour garanties individuelles qui a lui aussi trait à l'application de la juridiction militaire. Ce cas se réfère à l'assassinat d'un civil, Zenón Medina, par des militaires en mars 2008 dans un barrage mis en place à Sinaloa. Le Ministère de la Défense a refusé que ce cas soit traité par un tribunal civil en considérant que cet assassinat représentait une indiscipline commise par des militaires en service.

Face aux pressions internationales et bien que le gouvernement continue à défendre la juridiction militaire, Calderón a informé l’ONU que la justice militaire mène actuellement six enquêtes et que au cours de trois d’entre elles, 32 militaires ont été rappelés à l’ordre et 14 autres condamnés.

En dépit des critiques, les États-Unis augmentent leur soutien à l’armée mexicaine

Presidentes Barack Obama y Felipe Calderón - © Reuters

Les présidents Barack Obama et Felipe Calderón - Source : Reuters

Au cours des derniers mois, de nombreux hauts fonctionnaires nord américains sont venus au Mexique, y compris le président Barack Obama qui a réalisé sa première visite officielle en avril. Aucune décision significative n’a été rendue publique sur les thèmes qui avaient généré une certaine expectative (commerce, migration, sécurité).

À la mi-juin, et possiblement du fait des médias nord américains qui en sont venus à parler du Mexique comme d’un État défaillant, le Congrès des États-Unis a approuvé une loi liée aux dépenses militaires supplémentaires pour 2009 qui inclue 420 millions de dollars en faveur du Mexique. Ce montant implique une augmentation substantielle en comparaison avec la quantité proposée par Obama, qui avait seulement sollicité 66 millions. La réduction, lors des deux premières années de  l’application de l’Initiative Mérida, des fonds initialement prévus se trouve donc bien plus que compensée.

Une autre dimension de la collaboration entre les États-Unis et le Mexique s’est concrétisée dans la participation d’un contingent de la Flotte mexicaine dans les exercices Internationaux de Guerre anti sous-marins (Unitas selon son sigle en anglais), coordonnés par la Quatrième Flotte des États-Unis réactivée il y a un an environ. Certains experts considèrent que la Quatrième Flotte dont la zone d’influence est l’Amérique Latine et les Caraïbes, forme partie, au même titre que le Commando Nord, d’une réorientation de la stratégie militaire des États-Unis dans cet hémisphère. C’est un processus qui pourrait encore s’accélérer après le coup d’état au Honduras du 27 juillet dernier, un évènement dont les conséquences géopolitiques pour le continent restent encore inconnues.

Presidentes Barack Obama y Felipe Calderón - © Reuters

Les présidents Barack Obama et Felipe Calderón - Source : Reuters

Des mouvements sociaux aux groupes armés : sombres perspectives

Fin mars, sans grandes expectatives après les conclusions dans le cas d’Atenco (voir le bulletin du SIPAZ d’avril 2008), la Cour Suprême de Justice de la Nation (SCJN) a reçu en session plénière le rapport préliminaire sur les violations des droits humains commises dans l’état du Oaxaca entre mai 2006 et juillet 2007. Bien que de graves violations aux garanties individuelles aient été à nouveau détectées, la Commission a décidé qu’elle n’adjudiquerait pas de "responsabilités mais que les personnes qui ont participé dans les fait qualifiés comme graves violations aux garanties individuelles seraient uniquement identifiées ”.Viudas de los dos ejecutados de la OFPM en el Foro Internacional sobre Criminalización de los Defensores de DDHH y de la Protesta Social - © SIPAZ

Le 20 avril, en abordant un des thèmes les plus signalés par les organisations des droits humains, un “Forum International sur la Criminalisation des Défenseurs des Droits Humains et de la Protestation sociale” s’est tenu au Guerrero. Cette criminalisation a été dénoncée comme une tendance généralisée dans le pays et la déclaration finale a souligné le « droit de protester comme conséquence de mécanismes institutionnels inefficaces et et qui laissent les demandes sociales sans réponse ».

Photo: Veuves de deux leaders assassinés de l’OFPM lors du "Forum International sur la Criminalisation des Défenseurs des Droits Humains et de la Protestation Sociale" - © SIPAZ

En avril, le Réseau National des Organismes Civils des Droits Humains “Tous les droits pour tous” a présenté un document qui répertorie, au cours des deux dernières années, au moins 41 cas de répression policière, arrestations arbitraires, affrontements intercommunautaires, menaces, harcèlements et assassinats contre des activistes écologistes originaires de 13 états mexicains (y compris le Chiapas). Cette étude démontre comment un activisme de ce type est une option toujours plus risquée dans la mesure où les actions menées affectent les intérêts économiques des gouvernements, caciques et entreprises transnationales.

Un autre fait qui aurait pu passer inaperçu fut la promulgation à la mi-juin du Manifeste d’Ostula, un document approuvé par les peuples indiens de neufs états de la République ayant participé à la 25ème assemblée du Congrès National Indigène (CNI) de la Région Centre-Pacifique. Face à la répression gouvernementale et paramilitaire menée à leur encontre et face aux politiques néolibérales “de mépris, discrimination, destruction et mort ”, ils ont revendiqué le droit à l’autodéfense comme seul moyen pour protéger leurs territoires et ressources naturelles.

Le 21 avril, la COMED, Commission de Médiation entre l’Armée Populaire Révolutionnaire (EPR) et le Gouvernement, a décidé de mettre fin à sa mission, près d’un an après sa formation qui cherchait à clarifier la situation de deux membres portés disparus de ce groupe armé. La COMED a expliqué sa décision en argumentant que “le gouvernement avait fait preuve de volonté politique uniquement dans ses discours ”.

Chiapas : impunité et « nouveaux conflits » datant d’hier

En juin, la Première Rencontre Américaine contre l’Impunité a été réalisée dans le “caracol” zapatiste de Morelia, avec la présence de participants originaires de 15 pays du continent, ainsi que d’observateurs européens et australiens. Intervention après intervention, l’impunité a été dénoncée comme une réalité appartenant autant au passé qu’au présent en Amérique Latine. C’est très certainement un phénomène omniprésent au Chiapas. Un des exemples les plus frappants en ce sens est que la Cour Suprême de Justice de la Nation (SCJN) pourrait émettre bientôt une résolution qui aboutirait à la libération de 12 personnes inculpées dans le massacre d’Acteal du 22 décembre 1997. Le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de las Casas (CDHFBC) a exprimé sa crainte que “la Cour Suprême de Justice de la Nation, en se prononçant sur le cas, ne contribue à l’impunité avec des conséquences imprévisibles dans les communautés indigènes du Chiapas où persiste un conflit armé interne non résolu”.

Fin mars, sur initiative du pouvoir exécutif étatique, un ministère public spécialisé en faveur de la Protection des ONG travaillant pour la défense des Droits Humains a été créé au Chiapas. Cette décision faisait suite à l’acceptation d’une recommandation de la Commission Nationale des Droits Humains (CNDH) pour diminuer les délais de justice dans le cas d’agressions contre le CDHFBC en octobre 2006. Cependant et on ne peut que le répéter, ce type d’agressions ne semble pas appartenir au passé quand, en juin, une nouvelle vague d’agressions contre différents défenseurs des droits humains a été dénoncée à San Cristóbal de Las Casas.

Foto: Resistencia frente a proyectos eco-turísticos (Jolaco, Zona Norte) - © SIPAZ

D’un autre côté, la plupart des conflits et luttes qui ont fait l’objet de répression et d’organisation sociale sont liés au thème « terre et territoire ». De nombreux cas sont dus à une problématique agraire non résolue depuis déjà plusieurs décennies, mais d’autres se présentent quant aux « terres récupérées » par les zapatistes après le soulèvement armé. D’autres encore relèvent d’une vision beaucoup plus ample du territoire. Nous nous limiterons à donner trois exemples:

Routes et projets éco-touristiques

Début juin, les travaux de construction de l’autoroute entre San Cristóbal de Las Casas et Palenque, deux villes hautement touristiques, ont finalement commencé. Cette construction ainsi que l’expansion et l’internationalisation de l’aéroport de Palenque devraient se combiner avec la concrétisation du Centre Intégralement Planifié Palenque-Agua Azul (CIPP), présenté en grande pompe par le Gouvernement du Chiapas comme "le premier projet de développement éco-arquéologique du pays ".

Photo: Résistance face aux projets éco-touristiques (Jolaco, Zone Nord)
© SIPAZ

Les conflits suite au rejet de ces projets par la population se sont multipliés, en particulier à Mitzitón, dans la municipalité de San Cristóbal de las Casas et à San Sebastian Bachajón. Début juillet, 5 des 7 paysans tseltals de cette deuxième municipalité ont été libérés après avoir été arrêtés en avril dernier lors de diverses opérations policières. Ils ont dénoncé avoir été torturés jusqu’à s’auto-déclarer coupables d’avoir participé à des attaques de véhicules sur la route entre San Cristóbal et Palenque. Le CDHFBC avait expliqué ces arrestations dans un contexte plus large : “Les habitants de San Sebastián Bachajón, membres de l’Autre Campagne font partie du mouvement indigène qui s’oppose aux projets néolibéraux qui les expulsent de leurs territoires et impliquent une déprédation de leurs ressources naturelles. Cela fait des années que la région d’Agua Azul est une zone touristique dont les bénéfices reviennent à des intérêts extérieurs au peuple tseltal de Bachajón”.

Campaña contra la CFE en San Cristóbal de las Casas - © SIPAZTarifs surélevés de l’électricité

Au-delà d’une organisation croissante à échelle locale (40% des habitants du Chiapas ne paieraient pas l’électricité), les représentants de 20 organisations de sept états mexicains ont formé en mai à San Cristóbal de Las Casas le Réseau National de Résistance Civile aux Tarifs Surélevés de l’Électricité. Suite à cet effort d’articulation (« s’ils s’attaquent à l’un d’entre nous, ils nous attaquent  tous »), l’arrestation début juillet de 5 personnes engagées dans ce mouvement de résistance dans la région de Candelaria (état du Campeche), a été suivie d’actes de solidarité et de protestation dans d’autres parties du pays.

Photo: Campagne contre la CFE à San Cristóbal de las Casas - © SIPAZ

Minas

L’exploitation minière est un autre thème qui continue de mobiliser la population. Mi avril, environ trois mille catholiques de la région Sierra du Chiapas ont manifesté pour exiger le retrait de 56 permis d’exploitation minière accordés à des entreprises du Canada et des États-Unis.

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:: DOSSIER

Note:
A la demande de certains membres du Peuple Croyant, nous avons décidé de ne pas nommer les auteurs des citations du présent article.

Le cheminement du Peuple Croyant : réfléchir et agir sur « les signes des temps »

« La foi ne va pas sans l’histoire. La foi est le fruit d’une expérience de vie, d’un certain cheminement et d’une longue route. En 1992, se concluaient 500 ans de résistance indigène face à un système dominant. Le Peuple Croyant est né comme une quête de liberté, pour nous soulager du poids de l’oppression. La liberté n’est pas encore atteinte, mais nos efforts ne peuvent s’arrêter là, parce que tout ce temps passé à cheminer ensemble nous a permis d’élever notre regard jusqu’à un point de vue nouveau, duquel on peut voir le passé et mieux comprendre le futur. Nous ne pouvons abandonner ce cheminement, cette conquête. »

Ceremonia durante la Asamblea del Pueblo Creyente - © SIPAZDu 1er au 3 juillet 2009, à San Cristóbal de Las Casas, le Peuple Croyant a tenu sa XVIII Assemblée avec pour objectif de se souvenir des expériences et évènements de son cheminement au cours de ses années d’existence. Ce fut une occasion privilégiée pour mieux comprendre le processus entrepris par cet acteur aux multiples facettes qui, de sa création à ce jour, s’est efforcé d’analyser et répondre aux « signes des temps ».

Comment est né le Peuple Croyant ?

Toute histoire commence inévitablement par un pas en avant, parfois pensé à l’avance, d’autres fois forcé par le contexte lui-même. Quand le Père Joel Padrón, alors prêtre de la paroisse de Simojovel, fut emprisonné en 1991, des membres des huit régions du diocèse de San Cristóbal de Las Casas se rassemblèrent pour une pérégrination qui prit des airs de manifestation. Ils marchèrent jusqu’à la capitale du Chiapas, Tuxtla Gutiérrez, en exigeant sa liberté. Après 49 jours de détention et grâce à la pression exercée, il fut libéré. En ce sens, le processus du Peuple Croyant est très ressemblant à celui d’un « mouvement politique mais qui a toujours démontré, au niveau du diocèse, une combination entre foi et politique ou une « foi-politique » sans le « et ». Pour comprendre ce « premier pas », il est important de revenir un peu sur l’histoire des peuples et de l’église au Chiapas.

Photo: Cérémonie durant la dernière Assemblée du Peuple Croyant - © SIPAZ

Dans les années 70, suite au Concile Vatican II et à la Conférence Générale de l’Épiscopat Latino-Américain (CELAM) en 1968 à Medellín, l’Église Catholique éleva au rang de grandes priorités des concepts comme l’indépendance et la libération. Elle posa aussi l’église autochtone comme un objectif « incarné dans les cultures, la parole antique de la théologie indienne étant un germe de la Parole de Dieu » ; et la «option pour les pauvres» donna toute sa légitimité à l’opprimé comme « acteur principal des profondes transformations de l’Amérique Latine ». Samuel Ruíz Garcia, évêque du diocèse de San Cristóbal de Las Casas de 1960 à 2000, reprit et mit en oeuvre cet « accouchement historique de l’Église ». Son diocèse se transforma alors en une incroyable pépinière avec, comme engrais, la « Parole de Dieu » et les « signes des temps », et comme récolte, les germes d’un dialogue et d’une réflexion enracinés dans la méthodologie de la théologie de la libération : «voir-penser-agir ».

Peregrinación del Pueblo Creyente en 2008 - © SIPAZEn 1974, après 9 mois de préparation au niveau régional, San Cristóbal de Las Casas accueillit un premier Congrès Indigène. Ce dernier fut organisé dans le cadre de la commémoration des 150 ans de l’intégration du Chiapas au Mexique et des 500 ans de la naissance de Bartolomé de Las Casas, premier évêque de la région. Il se tint dans les quatre principales langues indigènes du diocèse (tseltal, tsotsil, tojolabal et ch’ol) et les thèmes abordés allèrent de la terre, jusqu’à la santé, en passant par le commerce et l’éducation. Il fit entendre une voix « prophétique et dénonciatrice » qui exposa aux yeux de tous la souffrance et l’extrême marginalisation économique, politique et sociale des peuples indiens du Chiapas. Ceux-ci décidèrent alors de « lignes de justice, d’un agenda et d’un mode d’organisation » pour y faire face.

Dans les années qui suivirent, les peuples continuèrent d’analyser la réalité et les « signes des temps », qu’ils utilisèrent comme fondations d’une « maison en construction ». À partir de 1975, les assemblées diocésaines furent organisées tous les ans. Presque 20 ans après, en novembre 1993, la lettre pastorale « En cette Heure de Grâce » s’interrogeait ainsi : « Pourquoi ne pas proposer un chemin nouveau, sans attendre que ce soit le désespoir des opprimés de toujours qui fasse changer les structures sociales ? » Ce document aurait pu être l’œuvre d’un sismographe annonçant les grands mouvements alors encore souterrains qui allaient surgir peu après, ces mouvements qui appartiennent déjà à « l’histoire » et encore au « présent » : le soulèvement zapatiste de 1994 et les Accords de San Andrés de 1996 entre autres.

En 1991, le responsable de l’organisation des assemblées diocésaines consulta les délégués des équipes pastorales à propos de la marche à suivre. Leur proposition fut d’interroger la base du mouvement, et mettant cette idée en oeuvre, l’invitation fut lancée aux représentants des zones pastorales. 36 personnes participèrent en tant que conseillers à cette pré-assemblée qui se transforma par la suite en assemblée semi-permanente. « De ce noyau surgira ce qui allait devenir le Peuple Croyant ».

Photo: Pélerinage du Peuple Croyant en 2008 - © SIPAZ

Le 18 septembre 1991, le Père Joel Padrón fut incarcéré accusé de « dommages physiques, vol, menaces, provocation, apologie du délit, association de malfaiteurs, banditisme, conspiration et port d’armes de guerre ». Le gouvernement de l’état du Chiapas le signala comme « curé guérillero » et « promoteur d’actes subversifs », alors que, pour leur part, les propriétaires terriens l’accusèrent de « cautionner les invasions de terres ». Grâce au cheminement diocésain des décennies antérieures, nombreux furent ceux qui élevèrent la voix pour dire : « sa prison sera notre prison ». Répondant à l’appel du Peuple Croyant, 18 000 personnes, principalement indigènes, marchèrent de San Cristóbal de Las Casas à Tuxtla Gutiérrez en exigeant sa libération à travers le jeûne et la prière.

Structure actuelle

Peregrinación del Pueblo Creyente en 2008 - © SIPAZPour reprendre les mots de Don Samuel Ruiz, le Peuple Croyant s’adonne à une « analyse critique de la réalité à travers l’idée que le Royaume de Dieu se construit dans l’histoire, ce qui implique une transformation de la société en commençant par mettre un terme à cette écrasante oppression ». Le Peuple Croyant est une figure qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde, ni qui vient d’ailleurs. Elle s’enracine dans l’histoire du diocèse de San Cristóbal de Las Casas. Jusqu’au jour d’aujourd’hui, le Peuple Croyant est allé en se consolidant. Sa base et sa structure sont présentes dans les différentes zones du diocèse de San Cristóbal (cf. carte). Cependant, l’Assemblée du Peuple Croyant n’est qu’un des multiples axes de travail au sein du diocèse au même titre que, par exemple, la théologie indienne, les Communautés Ecclésiastiques de Base, la catéchèse, le diaconat, la santé, la pastorale des jeunes, la problématique des femmes, et celle des droits humains…

Photo: Pélerinage du Peuple Croyant en 2008 - © SIPAZ

Les commissions du Peuple Croyant se rassemblent par région pour mener une réflexion locale cherchant à « analyser la réalité à la lumière de la Parole de Dieu » pour penser « les alternatives qui conduiraient à l’harmonie et la paix dans la vie de la société et de l’Église ». Les représentants de toutes les régions se réunissent ensuite quatre fois par an en assemblée à San Cristóbal de Las Casas. Et chaque assemblée s’organise en commissions : d’analyse, de liturgie, de logistique, d’élaboration du bulletin intitulé « La vérité nous libérera »…

Enfin, ce qui a été dit dans cet espace est retransmis à tous lors d’assemblées de zone ou de réunions d’équipes pastorales. « Par exemple dans la zone de la Forêt Lacandone, le lendemain des Assemblées du Peuple Croyant, on organise des réunions de catéchistes et à partir de là, l’information redescend. Cela se répercute jusqu’au niveau communautaire. Et pour les prises de décisions, on utilise le même schéma ». Ce processus tire donc sa force d’une information qui va et vient dans un modèle participatif et d’une « expérience collective » qui font que les décisions sont soutenues par la base quand il s’agit de passer de la réflexion à l’action.

Un des prêtres présents lors de la dernière Assemblée soulignait : « Le fait que l’agent pastoral ne soit pas en avant-garde mais plutôt dans un rôle d’accompagnement est tout à fait parlant ; la réflexion est déjà en cours ». Quelqu’un d’autre insistait : « le Peuple Croyant n’appartient à personne. C’est le germe d’une conscience transformatrice qui s’inspire de la Parole de Dieu, de l’Histoire et de la Souffrance. Cet espace transcende de nombreuses dimensions et il est bien difficile de le situer dans une logique partisane, d’organisation ou de mouvement social. Il suit sa propre dynamique sans un ancrage politique déterminé, parce que s’il en était ainsi, il finirait par servir les intérêts de cet autre espace ».

Au cours de ces 18 années de cheminement, les frères tseltales, tsotsiles, choles, et tojolabales et métisses ont dit et répété « le diocèse, c’est nous ». Au sein de la structure de l’église institutionnelle, ils parviennent à intégrer leurs préoccupations aux objectifs institutionnels du diocèse, sans perdre leur identité et toujours en tant que sujet doté d’une grande capacité transformatrice. Depuis 2000, le Peuple Croyant fait partie du Synode et de la structure interne de l’église, tout en maintenant ce qui le rend unique en tant qu’église autochtone et église des pauvres.

Les défis du moment

oBJETIVO DE LA aSAMBLEA DEL pUEBLO cREYENTE - © sipaz« Parler du Peuple Croyant implique nécessairement la perception de son ancrage temporel et de la lutte entre l’alternative de la mort [le système néolibéral] et celle de la vie. Cependant il est de plus en plus difficile de construire cette alternative qui est celle du peuple ». Jusqu’en 1960 Chiapas était une « terra incognita » (André Aubry), très peu connue hors de ses frontières. C’était un monde féodal au service de quelques familles qui se partageaient le pouvoir. C’était la « Province des Confins ». Quand Samuel Ruiz est arrivé sur ces terres, les grands propriétaires se servaient encore des indigènes comme d’« ouvriers agricoles» (peones) dans un système de semi esclavage.
Beaucoup de choses ont changé, et en même temps, si peu de choses ont changé. « Le monde matériel a besoin de victimes pour survivre, c’est pour cela qu’il est en quête d’esclaves. Le monde matériel peut nous enchaîner le cœur et l’âme et nous pervertir l’esprit. Notre mission est donc de lutter contre cet esclavage qui nous enchaîne le cœur, l’âme et l’esprit. »

Photo: Objectif de l’Assemblée du Peuple Croyant - © SIPAZ

Aujourd’hui, le Peuple Croyant « s’entête » à chercher comment changer cette réalité qui opprime, et à se construire comme sujet transformateur, décolonisateur aux niveaux social, politique et idéologique. Le Peuple Croyant rêve d’un monde différent et s’efforce de transformer ce rêve en réalité. En tant que peuples et personnes libres, en tant qu’acteurs et sujets de leur propre libération, ils ont opté pour un monde qui donne toute son importance au Salut : « nous pouvons choisir entre la vie ou la mort éternelle ; entre Dieu et les idoles du pouvoir et de l’argent ; entre la liberté et l’oppression ; entre vivre et construire une communauté ou se laisser submerger par l’individualisme ». (lettre pastorale En cette Heure de Grâce, p.37)

En ce sens, « le Peuple Croyant n’a cessé d’être un exercice politique et un mouvement. Le Synode le définit comme un « ferment ». Il représente un choix conscientisé et très clair de lutte pour la justice, les droits humains, la réconciliation, et la paix dans une église autochtone, libératrice et au service des croyants ».

L’histoire du Peuple Croyant est frappante de continuité entre ses débuts en 1991 et 2008 quand il reprend les pérégrinations et les visites de prison (et pas seulement pour rendre visite à ceux qu’il pourrait considérer comme « ses » prisonniers mais à plusieurs autres aussi, en exigeant leur libération). Zacario Hernández Hernández, le premier prisonnier à avoir commencé une grève de la faim en mars 2008, suite à laquelle il a été libéré, raconte que ce sont les mots de Saint Paul qu’il lui ont permis de tenir le coup : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort ».

D’un autre côté, le Peuple Croyant s’efforce de dépasser le divisionnisme et la déchirure du tissu social, en bonne partie conséquences des années de guerre d’usure qui ont suivi le soulèvement zapatiste.

Altar Maya en la Asamblea del Pueblo Creyente - © SIPAZC’est pourquoi le Peuple Croyant a entrepris une profonde récupération, revendication et redécouverte de son passé ; principalement comme peuple maya même si le Synode parle de métisses et d’indigènes. Un représentant régional explique qu’ils ont entamé un processus de « récupération du passé, démarche qui s’est perdue. Jusque dans les formes de prière, devant l’autel maya, près des puits ou dans les champs après les semailles du maïs. C’est quelque chose qui, dans certains endroits, s’est perdu, et dans d’autres non ». Il relève aussi l’importance de l’écoute des aînés : « C’est important de ne pas laisser de côté les anciens de la communauté, ce sont eux les sages » ; ou de récupérer les formes d’autogouvernement, de chercher à renforcer les expériences en ce sens qui suivent l’enseignement de leurs aïeux.

Rêver le futur

« Concrètement, et pas seulement dans les formes de lutte, c’est la vie qui est en jeu. Elle nous met en quête. Une pérégrination dans le contexte actuel, c’est de la politique, c’est s’exprimer politiquement. La question que l’on se pose, c’est comment entretenir cette force et repérer ce qui la menace. La problématique « terre et territoire » est en train d’être formulée, la question des cultures biologiques, des semences génétiquement modifiées. Le futur approche à grands pas. »

Photo: Pélerinage du Peuple Croyant en 2008 - © SIPAZ

La XVIII Assemblée a bien mis en évidence que la perspective qui permet de penser le futur est la même que celle d’où on lit le passé. Une voix soulignait : « nous voulons dénoncer les relations injustes, les systèmes de domination, les inégalités, ce qui détruit la nature ; nous voulons êtres des hommes et des femmes libres. » Et d’autres : « Être un homme d’avenir, c’est agir maintenant, le vivre, le dire. Mon expérience de vie suit le chemin du futur. » ; « Ce que l’avenir doit engendrer, c’est la pluralité, la coopération, l’ouverture et le rassemblement, la tolérance et le respect. La ressemblance n’est pas nécessaire, mais le respect et la compréhension si. »

Certains disent que la force du Peuple Croyant réside dans sa capacité à différencier que «ressentir l’injustice et être victime, ce n’est pas la même chose. Le Peuple Croyant peut témoigner de ces deux aspects » et il se propose volontairement et ouvertement comme un nerf connecté à la souffrance. Sa capacité à fortifier ceux qui l’approchent dans une démarche de foi est remarquable. « Ce sont des gens convaincus, qui n’ont peur ni de la douleur ni de la chaleur ». La foi, continue cette même voix « est bien présente dans la résistance. Il faut résister et combattre ce qui cherche à détruire le peuple. »

Témoin et acteur de la « foi vivante », le Peuple Croyant est une construction historique et actuelle. Cette dernière ne passe pas nécessairement par « des prises de possession de mairies ou des actions visibles » mais plutôt par un changement plus profond : « C’est quelque chose d’intime, une prière ou une forme de prière qui te rend sensible au moment de la vie. Voilà ce qu’il s’agit de récupérer ; transformer cette prière mécanique et sociale et, dans une certaine mesure, aliénante à force de ne faire que réclamer, et prier pour parvenir  une vraie rencontre avec la dimension transcendantale ».

Altar Maya en la Asamblea del Pueblo Creyente - © SIPAZ

Autel Maya durant l’Assamblée du Peuple Croyant - © SIPAZ

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:: ARTICLE

Ici la Voix de l’Amate

« J’ai envie de saluer tous ceux qui nous accompagnent et s’impliquent dans la lutte en toute connaissance de cause. Les problèmes que nous cause le gouvernement sont loin d’être résolus, mais nous continuons à résister ; et vous continuez à résister. On vous salue donc aussi d’où l’on se trouve. Face à ceux qui tuent, ce n’est pas la mort physique qu’il faut craindre, c’est ce qui tue à la fois le corps et l’âme. Il ne faut pas avoir peur de l’homme. L’exercice mental qui nous est indispensable est celui de David et Goliath, garder à l’esprit que la victoire est possible. »

Alberto Patishtán, prisonnier

Alberto Patishtán - Cortesía de CDHFBCDepuis la grève de la faim, entreprise par 48 prisonniers incarcérés dans trois prisons de l’état du Chiapas entre mars et avril de l’année dernière, déjà 15 mois ont passé (cf. bulletin du SIPAZ Vol. XIII n°2 de mai 2008). Plusieurs d’entre eux faisaient partie de « la Voix de Los Llanos », en référence au nom officiel de la prison de San Cristóbal de Las Casas où ils étaient détenus : CERSS n°5 « Los Llanos » (Centre Étatique de Réinsertion Sociale des Condamnés). Ceux détenus dans le CERSS n°14 « El Amate » s’étaient pour leur part organisés via « La Voix de l’Amate ». Ces deux groupes appartenaient à L’Autre Campagne convoquée par l’EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale). Lors des mois écoulés, presque tous ont été libérés. Reste Alberto Patishtán, un des fondateurs de la « Voix de l’Amate », et le seul de ce groupe encore prisonnier à ce jour. Maintenant, la « Voix de l’Amate », c’est lui.

C’est le 19 juin 2000 qu’il fut arrêté dans sa municipalité d’origine, El Bosque, accusé d’embuscade, port d’armes et homicide qualifié d’agents de la police d’état. D’après le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas (CDHFBC) et d’autres ayant assuré le suivi de son dossier, les irrégularités de procédure et les éléments permettant de conclure à son innocence ne manquent pas. Cependant, son nom ne figurait pas sur la liste des prisonniers libérés car les délits dont il est accusé dépendent de la juridiction fédérale. En effet ce fut le gouvernement de l’état du Chiapas qui, devant la pression des prisonniers eux-mêmes et la solidarité nationale et internationale, accepta de réviser les dossiers et libéra presque 300 prisonniers considérant soit leur innocence, soit une violation à leur droit à un procès équitable.

Photo: Alberto Patishtán – Donnée par le CDHFBC

Alberto Patishtán est un indien tsotsil et avant d’être emprisonné, il était instituteur, d’où son surnom : « le professeur ». Par ailleurs, il a poursuivi en prison l’engagement religieux qu’il avait pris en dehors en tant que responsable de la catéchèse (NDT : fonction sociale bien plus significative qu’en France). En avril 2009 il a été transféré de l’Amate au CERSS N°5 où il est actuellement détenu. Depuis ce transfert, SIPAZ lui a rendu visite à deux reprises et l’idée de cet article est de faire entendre sa voix et ce qu’il a bien voulu nous faire partager.

Pour ce qui est de l’actualité de sa situation juridique, « le prof » commente que sa défense cherche à accélérer la procédure en essayant de faire transférer son dossier du niveau fédéral au niveau étatique pour faciliter sa libération. Cependant, aucune avancée en ce sens n’a été relevée depuis le dépôt de la demande. Patishtán explique aussi que dans le « 5 » (c’est-à-dire dans le CERSS N°5), il n’y a pas de « precisos » comme il y avait dans l’Amate : un groupe de prisonniers qui, au vu et su des autorités pénitentiaires, soumettent les autres en leur extorquant de l’argent ou en les obligeant à certaines corvées en les menaçant d’agressions diverses et variées.

La tranquillité de son sourire et sa voix impressionne. Il transmet par ses mots et son regard la force et le courage qui l’animent. Il a beau avoir passé 9 ans en prison, il ne semble pas fatigué de ces années de lutte. Selon lui, cet état d’esprit s’enracine dans sa foi: « la force, la patience qu’elle me procure me permettent de continuer la lutte. Ici aussi, quand je suis arrivé, beaucoup m’ont dit : quelle chance que tu sois là, parce qu’on a besoin de toi parmi nous… Et je me demande : pourquoi ? En partie à cause de l’église je crois. Quand je suis arrivé, on m’a aussi ouvert cet espace. »

Entre autres occupations, Alberto Patishtán s’emploie à la conscientisation de ses co-prisonniers. Dans le CERSS N°5, ils sont nombreux ceux qui vivent des situations similaires à la sienne. La plupart sont indiens, mais il y a aussi des métisses. Ils purgent des peines de 15 à 30 ans. Beaucoup d’affaires intrafamiliales. Des cas de torture qui aboutissent à une auto inculpation. Il raconte qu’on lui fait confiance, qu’on vient le chercher à tout moment pour lui demander « Qu’est-ce qu’il va se passer ? »…

Alberto Patishtán ne croit plus dans les partis politiques, il dit qu’ils se servent des gens comme escaliers. Dans les conversations entre prisonniers, « on parle des partis et ils concluent qu’ils sont tous pareils. Quand ils comprennent cela, tout d’un coup, le ton s’échauffe. » En revanche, d’après lui, l’autonomie des peuples indiens est le chemin à suivre. Lors de ces échanges, ils parlent aussi de l’oubli de leur propre culture et insistent sur le fait que la récupérer est « une étape très importante dans la conscientisation politique ». Il explique qu’en tant qu’indiens, ils continuent de subir discrimination sur discrimination : « Ils nous ignorent parce qu’on est indiens, parce qu’on parle tsotsil, parce qu’on n’a pas fait d’études. Et cela se reproduit jusque dans les communautés, puisque ceux qui ont de l’argent quittent la communauté et se rangent avec le gouvernement ». C’est peut-être ce qui fait dire au « prof » qu’il reste beaucoup à faire, et que le plus triste de ce qu’il voit en prison ce sont les gens qui ne veulent pas se défendre : « Ils ne parlent pas espagnol donc, comme ils ne peuvent pas s’exprimer, beaucoup se taisent. Mais d’autres font preuve de courage et gardent l’espoir de sortir un jour. »

Le « prof » dit que la lutte doit continuer son chemin, que s’arrêter c’est commencer à reculer : « La lutte est un concept qui englobe beaucoup de choses : l’injustice en prison, les prisonniers qui souffrent, souvent sans aucun médicament. Dedans et dehors, c’est la même chose ; mais à nous de commencer à lutter ici aussi. »

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:: ACTIVITÉS DU SIPAZ

D’avril à mi-juillet 2009

PRÉSENCE INTERNATIONALE ET ACCOMPAGNEMENT

Chiapas

Zone Nord

En mai nous sommes passés par plusieurs communautés et villes de la zone nord du Chiapas pour rencontrer différents acteurs de la région : dirigeants de groupes politiques, instances gouvernementales, responsables religieux, autorités civiles et bases de soutien zapatistes.

Hauts Plateaux

En mai, nous avons sollicité une réunion auprès des membres du Conseil Autonome de Magdalena de la Paz (municipalité officielle d’Aldama) pour aborder la problématique agraire que leur municipalité traverse. Ce même mois, nous avons aussi rencontré le Conseil Autonome de Polho (municipalité officielle de Chenalhó) pour parler de la situation de cette municipalité.

Forêt Lacandone

- Les 25 et 26 mai, nous sommes allés à Patate de Chilón pour participer à une Rencontre d’organisations indigènes et sociales de la Forêt Lacandone et de la région de Bachajón autour des problématiques communes de ces régions et en rapport avec la défense de la terre et du territoire.

- En mai et juin, nous avons rendu visite à plusieurs communautés de la Municipalité Autonome Comandanta Ramona dans lesquelles la présence de ressources éco-touristiques a généré des conflits.

- Début mai, nous avons accompagné en tant qu’observateurs une première marche des habitants de San Sebastián Bachajón pour exiger la libération de 7 prisonniers indiens tseltals de cette même zone. Fin mai, nous en avons accompagné une seconde qui elle s’inscrivait dans le cadre d’une journée nationale et internationale de manifestations, rencontres et actes culturels en leur faveur. 5 d’entre eux furent libérés en juillet.

Centre

Les 4 et 5 mai, nous avons participé au 2ème anniversaire de la récupération des terres par les habitants de la communauté de Cruztón.

CARACOLES/EZLN

-Entre avril et juin, nous avons rendu visite à 4 des 5 Caracoles zapatistes.

-Les 20 et 21 juin, nous avons assisté à la « Première Rencontre Continentale contre l’Impunité » qui a eu lieu dans le Caracol zapatiste de Morelia. Plus de 300 personnes ont fait le déplacement depuis divers états du Mexique et plusieurs pays d’Amérique Latine et du monde.

OAXACA

Les 17 et 18 avril, nous avons assisté au « Forum Tissage des Résistances pour la Défense de Nos Territoires » à San Pedro Apóstol, Ocotlán, qui a réuni plus de 400 personnes. Des communautés indigènes de Oaxaca et d’autres états, ainsi que des organisations locales, nationales et internationales se sont réunies pour parler des grands projets de « développement » et d’investissements et des politiques publiques qui menacent leurs territoires et ressources naturelles. Le 17 avril à Oaxaca, nous avons aussi assisté à une conférence de presse durant laquelle plus de 20 organisations se sont manifestées contre les féminicides et pour l’élucidation de ces cas dans l’état de Oaxaca. Les jours précédents nous avons rencontrés plusieurs de nos partenaires de la ville de Oaxaca.

GUERRERO

- Fin avril, nous avons assisté au « Forum International sur la Criminalisation des Défenseurs des Droits Humains et de la Protestation Sociale » à Chilpacingo, co-organisé par plusieurs organisations des droits humains de l’état du Guerrero et la Fondation pour un Jugement en Bonne et Due Forme (Due Process of Law Foundation, des Etats-Unis). L’objectif était d’analyser la grave situation à laquelle sont confrontés les défenseurs des droits humains au Mexique, et en particulier au Guerrero, et d’étudier les diverses réponses possibles.

-Les 26 et 27 juin, nous avons participé au forum « Défenseurs : entre la douleur et l’espoir » proposé par le Centre des Droits Humains de la Montagne Tlachinollan dans le cadre de son quinzième anniversaire et qui a rassemblé plus de 250 personnes d’organisations et communautés locales, nationales, et internationales.

RELATIONS PUBLIQUES

- En avril nous avons eu un rendez-vous à Mexico avec une représentante de l’Ambassade des Etats-Unis pour parler des droits des peuples indiens.

- En juin et de nouveau à Mexico, nous avons rencontré l’attaché des Affaires Politiques et des Droits Humains de l’Ambassade allemande. Nous lui avons exposé nos inquiétudes quant à la situation sociopolitique et des droits humains au Chiapas.

AUTRES

- Les 16 et 17 mai, nous avons assisté à la rencontre d’organisations originaires de 7 états mexicains qui a abouti à la formation du Réseau National de Résistance Civile contre les Tarifs Surélevés de l’Électricité.

- Le 5 juin, nous avons assisté au Forum « Graffiti, Jeunesses, et Re-signification des Espaces Publics » pour traiter, au-delà du thème du graffiti, de l’exercice des droits des jeunes et des formes de cohabitation recherchées à San Cristóbal, espace urbain qui semble principalement géré pour satisfaire les intérêts du secteur touristique.

- En avril et en juillet, nous avons rendu visite à Alberto Patishtán, détenu dans la prison de San Cristóbal (cf. l’article de ce bulletin).

- Les 9 et 10 avril, nous avons rendu visite à des communautés affectées par des projets d’extraction minière dans la municipalité de Chicomuselo.

PROMOTION DE PAIX

ÉDUCATION POUR LA PAIX

- Les 14 et 15 mai à San Cristóbal, nous avons participé à un atelier sur « genre et paix » avec d’autres partenaires du projet Paix et Réconciliation de CMC-Hollande.

- En mai, nous avons participé à un module de l’École de Paix organisée par SERAPAZ (Services et Conseils pour la Paix) à Mexico.

- Début juin, nous avons participé à un espace oecuménique de prière et de réflexion proposé par le Groupe Œcuménique d’Analyse de la Conjoncture et de la Réalité (GEARC) auquel nous appartenons.

- En juin, nous avons animé deux ateliers sur les droits humains et la paix pour un groupe de personnes appartenant à des comités de quartiers de San Cristóbal.

ARTICULATION

- Le 18 mai, la Commission pour le Soutien à l’Unité et à la Réconciliation (CORECO), le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas, SERAPAZ et SIPAZ ont organisé un espace d’analyse et de réflexion à San Cristóbal sur le thème « Menaces pour la terre et le territoire indigène et rural au sud et sud-est du Mexique » qui a rassemblé presque 200 participants.

- Nous avons participé aux réunions mensuelles du Réseau pour la Paix, espace d’action et de réflexion conformé par 16 organisations qui soutiennent les processus de paix et de réconciliation au Chiapas.

- Du 1er au 3 juillet, nous avons assisté à la XVIII Assemblée du Peuple Croyant (cf. dossier de ce bulletin).

INFORMATION

- Nous avons reçu des délégations, des étudiants et des journaliste, intéressés par la conjoncture du Chiapas et le travail du SIPAZ.

- Mi-juillet, nous avons proposé une intervention sur les Droits des Peuples Indiens dans le cadre des premières Journées pour les Droits Économiques, Sociaux, Culturels, Environnementaux et Indigènes réalisées à San Cristóbal.

- Le 19 mai, nous avons assisté au forum « Coopération Militaire, Processus Démocratique et Droits Humains » organisé par le Centre des Droits Humains Miguel Agustín Pro Juárez (CentroProDH).

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