:: ACTUALITÉ
Mexique / Chiapas : en route pour les élections
Elections présidentielles : la bataille bât son plein
Des élections présidentielles auront lieu au Mexique le 2 juillet prochain. Depuis plusieurs mois, les principaux partis politiques sont en campagne afin de défendre leurs candidats respectifs :
- Roberto Madrazo représente l’Alliance pour le Mexique formée du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI qui s’est maintenu au pouvoir durant 70 ans, jusqu’aux élections de l’an 2000) et du Parti Vert Ecologiste du Mexique (PVEM).
- Andrés Manuel López Obrador représente l’Alliance pour le Bien de Tous formée par plusieurs partis de gauche et du centre : le Parti de la Révolution Démocratique (PRD), Convergence et le Parti du Travail (PT).
- Felipe Calderón est le candidat du Parti d’Action Nationale (PAN, le parti actuellement au pouvoir).
- Roberto Campa représente la Nouvelle Alliance (un parti créé il y a peu, scission du PRI, soutenu par le Syndicat National des Travailleurs de l’Education).
- Patricia Mercado du parti Alternative Socialdémocrate et Paysanne (un autre parti formé depuis peu qui rassemble plusieurs tendances politiques).
Depuis le début de la campagne, il est évident que la bataille finale se jouera entre les trois premiers candidats de la liste. Andrés Manuel López Obrador est le mieux placé dans les sondages, bien que cet écart s’amenuise. Derrière lui, se trouvent (dans cet ordre) Felipe Calderón et Roberto Madrazo.
Le 12 mars, des élections locales ont été réalisées dans l’Etat de Mexico afin de rénover 125 mairies et le Congrès local. Il est courant de considérer ce processus comme un thermomètre politique avant les élections présidentielles. Cependant, ce qui est ressorti de ce processus, c’est la volatilité de l’électorat mexicain : 76 des 125 mairies sont passées à un autre parti politique au cours de ces élections. Le PRD a été le principal vainqueur de cette journée électorale en obtenant 37% des votes (face aux 33% pour le PRI). A peine huit mois après avoir gagné le poste de gouverneur de l’Etat de Mexico avec une marge significative, le PRI a perdu 15% en comparaison avec les pourcentages antérieurs. Les récents scandales autour de Mario Marín, le gouverneur de Puebla, et Arturo Montiel, pré-candidat à la présidence du PRI qui a fini par renoncer à sa candidature (voir bulletin antérieur du SIPAZ) peuvent expliquer cette tendance. Le PAN a maintenu son pourcentage de vote au même niveau.
Pour en revenir aux élections fédérales, les campagnes présidentielles sont mises en question pour se centrer davantage sur les attaques et disqualifications mutuelles entre candidats qu’autour d’un débat de projets politiques clairement définis. Certains analystes considèrent d’ores et déjà la victoire d’Andrés Manuel López Obrador à la présidence. Selon les sondages, il existe encore un grand nombre d’indécis. Le facteur “abstention” pourrait être un autre élément de poids dans la définition des résultats finaux. Le PRI pourrait se voir favorisé en cas de forte abstention. Au contraire, dans plus de la moitié des états de la République, le PRD ne dépasse pas 10% des votes, quelle que soit l’élection. Certainement, comme on a pu l’observer dans le cas des élections de l’Etat de Mexico, le “vote dur” du PRI a tendance à diminuer du fait des divisions internes et des désertions, la plus importante ayant été celle d’Elba Esther Gordillo, ex secrétaire du parti.
Elections au Chiapas : absence de définition et jeux de pouvoir
En plus des élections fédérales du 2 juillet où seront élus le Président de la République, les sénateurs et les députés, des élections se tiendront au Chiapas le 20 août prochain pour définir le futur gouverneur de l’Etat. Jusqu’à récemment, on supposait que le PRI allait triompher sans trop de difficultés, face à une opposition dans l’impossibilité de conformer une coalition.
Le contexte est cependant devenu plus complexe suite à des changements et ruptures imprévus. Le PRI au Chiapas, davantage encore que sur le plan national, se trouve divisé, suite à une décision des élites nationales de nommer l’actuel sénateur José Antonio Aguilar Bodegas comme candidat du PRI aux élections à gouverneur, décision qui ne fut ratifiée que postérieurement.
Roberto Albores Guillén (gouverneur intérimaire du Chiapas entre 1998 et 2000) qui bénéficie du soutien d’une grande partie de l’électorat du PRI, et qui prétendait obtenir ce poste, a commencé un mouvement de résistance et de consultation citoyenne sur la forme d’élection du candidat au poste de gouverneur du Chiapas. Albores a affirmé dans les médias que José Antonio Aguilar Bodegas avait été élu “candidat de l’unité” par le bais d’un processus “anti-démocratique qui représente le retour du vieux PRI, un parti peureux, autoritaire et attaché à ses préjugés et peurs politiques”. Une possible rupture affecterait non seulement le contexte électoral ; elle pourrait avoir des conséquences plus amples à moyen terme.
Fin avril, le maire de Tuxtla Gutiérrez (capitale du Chiapas), Juan Sabines Guerrero, a démissionné du PRI. Quelques jours plus tard, il a été nommé candidat au poste de gouverneur pour le PRD avec 159 votes en sa faveur. 221 conseillers du Chiapas des 278 existant assistèrent à la réunion. Cette décision pourrait achever de diviser l’électorat du PRI. En annonçant sa démission, Juan Sabines a affirmé : “Je prends mes distances des leaders et du parti, mais je ne le ferai jamais des partisans du PRI au Chiapas, qui sont sa force, sa base, son soutien. A ceux-ci, je les invite afin qu’ils m’accompagnent dans la construction d’un nouveau projet où ils trouveront leur place et on ne nous ferme pas les portes comme l’ont fait les leaders hier, lundi, au cours du conseil politique de l’Etat” [ll fait ici référence à la réunion au cours de laquelle Aguilar Bodegas a été élu candidat].
Le député fédéral Emilio Zebadúa (secrétaire du gouvernement de Pablo Salazar Mendiguchía, l’actuel gouverneur, au cours des deux premières années de son administration et qui a exprimé publiquement son désaccord quant au processus d’élection interne du PRD et par rapport à Pablo Salazar) a annoncé qu’il s’opposerait légalement au processus.
Le conflit du Chiapas, thème relégué dans l’agenda politique
Le conflit armé non résolu n’est pas un thème électoral prioritaire. Cependant plusieurs candidats ont fait référence aux Accords de San Andrés, signés en 1996 par le gouvernement fédéral et l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), lors de leur visite au Chiapas dans le cadre de leur campagne.
Certaines déclarations récentes de la part du pouvoir Exécutif attirent l’attention sur ce point : en février, le Coordinateur pour la paix au Chiapas, Luís H. Álvarez a affirmé que l’EZLN n’existait plus comme groupe et que le sous-commandant Marcos par le biais de l’Autre Campagne cherchait à “oxygéner le mouvement qui a eu son temps et son heure”.
En mars, le Ministre de l’Intérieur, Carlos Abascal Carranza s’est réuni avec les législateurs qui appartiennent à la Commission de Concorde et Pacification (COCOPA, une commission créée dans le cadre des dialogues entre le gouvernement et les zapatistes). Il a affirmé que “les circonstances d’exception qui existaient au Chiapas ont été dépassées, la dite “zone grise” a cessé d’exister dans cette entité”. Il a informé qu’actuellement l’armée mexicaine limitait ses activités aux besoins que requiert un état – frontière.
Depuis Aguascalientes, le sous-commandant Marcos a démenti ces déclarations en affirmant : “L’armée fédérale maintient les communautés autochtones envahies, pas seulement les zapatistes : toutes celles du Chiapas. (...) L’armée fédérale n’est pas sortie du Chiapas ni de la zone de conflit. Elle a simplement retiré certaines positions pour en renforcer d’autres, précisément dans les Cañadas et dans les Hauts Plateaux du Chiapas”.
Plusieurs organisations civiles qui comptent ave cune longue expérience au Chiapas se sont également prononcées face à ces déclarations. Le Centre d’Investigations Economiques et Politiques pour l’Action Communautaire (CIEPAC) s’est exprimé à ce sujet : “Depuis le début de l’administration de Vicente Fox, 53 positions militaires et 17 de la Police Sectorielle se sont repliées (…), mais ces espaces ont été couverts grâce à la présence d’autres corps policiers, et de nouvelles formes de surveillance ont été établies, utilisant des personnes des communautés autochtones en tant qu’informateurs du Centre d’Investigations pour la Sécurité Nationale (CISEN). Qui plus est, après les replis militaires, des membres de l’intelligence militaire retournent dans les communautés vêtus de civils et se mettent dans les maisons de membres du PRI pour observer, surveiller et rapporter ce que font les zapatistes”.
Le Centre d’Analyse Politique et d’Investigations Sociales et Economiques A.C. (CAPISE) a affirmé de son côté : “Le Ministre de l’Intérieur Carlos Abascal ment. (...) Jusqu’en février passé, ce Centre avait identifié “in situ” 97 positions (campements) militaires permanents dans l’Etat du Chiapas (on compte seulement les campements vérifiés sur le terrain). Des 97 positions identifiées, 73 se trouvent en territoire indigène, c’est-à-dire 75% de l’occupation militaire dans l’Etat du Chiapas se trouve en territoire d’influence zapatiste”.
CAPISE a également fait référence à une autre partie du discours du Ministre de l’Intérieur en affirmant “...le parcours actuellement réalisé par l’EZLN dans diverses entités du pays se donne dans un contexte où le gouvernement de la République respecte pleinement la liberté d’expression des organisations et forces qui font partie de la mosaïque politique nationale”. Fin mars, CAPISE avait enregistré 82 cas d’agressions contre des adhérents de l’Autre Campagne dans 15 Etats de la République.
Dans le cas du Chiapas, le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas a dénoncé 14 cas de harcèlement et d’intimidation à l’encontre de défenseurs de droits humains entre novembre 2005 et mars 2006 (voir résumé).
LES FAITS
- La nuit du 20 Novembre 2005 à San Cristóbal de Las Casas, six hommes vêtus de noir ont agressé Gustavo Jiménez Pérez chez lui à coups de poing et de couteaux. Gustavo Jímenez est membre d’Alliance Civique-Chiapas, une organisation qui cherche à promouvoir la participation citoyenne. Bien que les agresseurs ont volé certains objets, ils en ont laissé d’autres de plus de valeur ainsi que de l’argent liquide, ce qui laisse penser qu’il ne s’agissait pas d’un acte de délinquance commune.
- Le 5 décembre 2005 quatre membres du Centre d’Action et Investigation Latino-américain, AC. (CIAM), ont dénoncé avoir été détenus de manière illégale et menaçante dans un barrage intermittent de base d’opération mixte formé par des policiers, des agents responsable de la circulation et de la migration (BOM), ceci pendant environ 45 minutes. Ce fait a eu lieu dans la région des Hauts Plateaux, au croisement des routes de Chamula et Zinacantán.
- Durant les mois de novembre et décembre, à différentes reprises, María Georgina Bocanegra, ex collaboratrice du Centre des Droits de l’Homme Fray Bartolomé de las Casas, a dénoncé les dommages portés à sa voiture de manière étrange et sans explication : début novembre, on a forcé une portière, le 15 novembre, on a détruit la vitre de gauche, le 6 décembre on a enlevé le rétroviseur de gauche et le 7 décembre on lui a volé les protections de ses roues.
- A 3 reprises, entre novembre et février la librairie ‘Mono de Papel” a subi plusieurs tentatives de vols. Lors du dernier cas, le 11 février, un des employés a également été frappé à coups de poings et couteaux.
- Le 15 décembre, Miguel Ángel García Aguirre, coordinateur de Maderas del Pueblo del Sureste, AC. (MPS), et Silvia Vázquez Díaz fondatrice du MPS et membre du Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de las Casas ont dénoncé qu’à 21H30, deux inconnus ont frappé à la porte de leurs voisins et ont cherché à obtenir des informations sur la vie quotidienne de Silvia ainsi qu’à louer leur patio pour la nuit afin d’attendre Silvia. Face à la réponse négative, ces personnes sont parties. Le 21 décembre la vitre arrière de leur véhicule garé face à leur maison a été totalement brisée.
- Le 21 janvier 2006, trois personnes se sont présentées au pressing de l’activiste sociale, Marisa Kramsky à San Cristóbal de las Casas. Ils ont demandé leur linge et avant même de le réviser, ils ont commencé à se plaindre qu’il était mal lavé, l’ont menacé et ont essayé de la frapper, en ordonnant à l’un d’entre eux d’aller chercher son revolver dans la voiture. Lorsque Marisa Kramsky a sorti son portable pour appeler à l’aide, ils sont sortis du local.
- Le 2 février, Mario M. Ruiz, membre de la Commission de Soutien à l’Unité et la Réconciliation Communautaire AC. (CORECO), a été harcelé par des inconnus qui l’ont suivi dans une camionnette noire et l’ont menacé grossièrement en lui demandant d’abandonner ses activités.
- Le 9 février, à 4 heures du matin, Marina Pagés s’est réveillé en entendant la sonnette de la porte d’entrée de la maison et bureau du SIPAZ (Service International pour la Paix). Alors qu’elle se levait, elle a reconnu l’hymne zapatiste qui était diffusé à plein volume depuis une camionnette grise. Le véhicule s’est ensuite rendu à l’endroit où se trouvait un autre membre du SIPAZ, Hélène Cannie. De la même façon, on a frappé à sa porte plusieurs fois tandis qu’une autre personne à l’intérieur du véhicule mettait l’hymne zapatiste.
- Le 11 février, la Banque HSBC du Mexique, a fermé “parce que cela convenait à leurs intérêts” deux comptes appartenant à des membres d’Enlace Civil AC qui recevaient des donations nationales et internationales pour appuyer des projets productifs, d’éducation et de santé réalisés dans des communautés autochtones zapatistes.
- Le 14 février, le dossier pénal 100/2004 qui ouvre un mandat d’arrêt à l’encontre de Mario Álvarez Rodríguez, dirigeant de la Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT) pour délit de vol de terres a été réactivé. Il avait déjà été absolu de ce délit par un juge en première instance. La CUT dénonce également le harcèlement permanent de leurs bureaux à Palenque.
- Le 24 février, Dámaso Villanueva Ramírez, membre du Comité Citoyen pour la Défense Populaire (COCIDEP) a été arrêté à San Cristóbal de las Casas par des policiers municipaux qui l’ont conduit au Centre de Réadaptation Sociale N °5 de San Cristóbal. La demande a été réalisée par l’Entreprise de téléphone Pegaso, qui l’accusait d’avoir détruit une des antenne de téléphone portable le 26 octobre 2004 générant des dommages pour un montant de $2,340.000.00 pesos mexicains (10 pesos équivalent à entre 10 et 11 US$). Ces faits ont eu lieu alors que Dámaso Villanueva participait à une réunion dans la mairie de San Cristóbal. Le 2 de mars Dámaso a été libéré faute de preuves.
- Le 26 février, en rentrant chez lui, Ernesto Ledesma, directeur du Centre d’Analyse Politique et d’Investigations Sociales et Economiques AC. (CAPISE) a trouvé la serrure cassée et la porte d’entrée forcée. Il a pu constater que l’on avait mis des photos de membres de sa famille sur son lit. Rien n’a été volé, ce qui laisse de côté l’hypothèse du vandalisme.
- Le 14 mars, entre 9 et 11 heures du matin, des inconnus sont entrés dans la maison de David Méndez, défenseur du Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas et de sa femme Norma Medina, directrice du Secours Catholique de San Cristóbal AC. Ils ont détruits la serrure et la porte d’entrée. Ils ont seulement volé un ordinateur portable et ont fouillé dans les affaires personnelles de David, Norma et de leurs enfants, qu’ils ont étalé sur les lits, laissant d’autres objets de valeur.

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L’AUTRE CAMPAGNE : poursuivant sa route

Parallèlement au contexte de campagne électorale, l’EZLN a continué à promouvoir l’iniciative de l’Autre Campagne, un processus -selon les propres mots de l’organisation- “de longue haleine et en marge du processus électoral” qui cherche “à construire une autre façon de faire de la politique en faveur d’un programme de lutte nationale et de gauche, pour une nouvelle Constitution” (Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone). De janvier à juin, le Sous-commandant Marcos, désormais appelé Délégué Zéro, parcourt tous les états de la République. Fin avril, il avait d’ores et déjà été dans le Chiapas, le Quintana Roo, le Yucatán, le Tabasco, le Campeche, le Veracruz, l’Oaxaca, le Puebla, le Tlaxcala, l’Hidalgo, le Querétaro, le Guanajuato, l’Aguascalientes, le Jalisco, le Colima, le Nayarit, le Michoacán, le Morelos, le Guerrero et l’Etat de Mexico (pour plus d’information, voir : http://www.enlacezapatista.ezln.org.mx/).
Le 19 février, dans le cadre de la Rencontre de “l’Autre Communication, l’Autre Information, l’Autre Culture et l’Autre Art”, réalisée dans la communauté indigène de Zacatelco, Tlaxcala, le délégué Zéro a expliqué à nouveau une partie de l’objectif de la première étape de ce parcours : “au lieu d’écouter ceux d’en haut, ceux d’en bas ont choisi de s’écouter entre eux. En haut, une scène ambulante. En bas, un coeur qui se sent incomplet et une indignation croissante, qui cherche ses pas, le chemin, la direction et le destin”.
Face à l’absence de couverture informative de la majorité des médias de masse, le Délégué Zéro, à plusieurs occasions, a du clarifier ce qu’est et ce que n’est pas l’Autre Campagne. On l’accuse de promouvoir l’abstention électorale quand il a dit ouvertement que ce n’était pas le cas. Par exemple, en février à Puebla, le sous commandant Marcos a expliqué : “Jamais nous n’avons appelé les gens à ne pas voter et nous ne le faisons pas. Nous t’invitons à que tu regardes d’un autre côté, pas vers le haut ; que tu fasses usage de ton intelligence et de ta dignité et que tu penses à ce que t’offrent ceux d’en haut et à ce qui se passe en bas, et qu’avec cela en tête et dans ton coeur tu ailles voter ou non le 2 juillet”.
D’autres accusent encore l’Autre Campagne de faire le jeu de la droite en divisant les mouvements de gauche et en questionnant durement Andrés López Obrador alors qu’il a des possibilités réelles de gagner la Présidence. Certains pourront remettre en question l’idée même d’“union de la gauche” : “La division de la gauche et, en particulier, la division entre partis et mouvements est une tendance qui fait partie de la crise systémique des figures de représentation et de la graduelle et progressive décomposition de toutes les classes politiques dans le monde entier” (Bulletin “Chiapas al Día” No. 504, http://www.ciepac.org/). Que l’on partage ou pas ses prises de position, il faut souligner qu’aucun membre de la classe politique –qu’il sois de gauche ou de droite n’échappe aux sévères critiques du délégué Zéro.
Une dernière critique à l’Autre Campagne, c’est son absence de propositions concrètes en réponse aux problèmes du pays. Apparemment on attend d’elle des propositions en termes de programmes dans la lignée de ceux que les candidats à la Présidence peuvent présenter. Cependant comme l’a expliqué le sous-commandant Marcos à Campeche en janvier, il s’agit plutôt d’une construction conjointe de “nouvelles structures de pouvoir qui fonctionnent pour le bien des marginaux du pays, afin de promouvoir des accords régionaux qui se transformeront en un Programme National de Lutte”.
SOCIETE CIVILE : Rencontres
En mars s’est tenu le quatrième Forum Mondial de l’Eau dans la ville de Mexico. Des représentants de 148 pays y ont participé. Parallèlement, des activistes de mouvements sociaux, d’organisations non gouvernementales et de réseaux internationaux qui luttent pour la défense de l’eau, du territoire et des biens communs se sont réunis. A la fin de cette Rencontre, ils ont souligné les trois éléments suivants :
“1. L’eau n’est pas une marchandise. A partir de ce constat, nous rejetons toutes formes de privatisation, y compris l’association entre secteur public et secteur privé qui a montré son échec total dans le monde entier.
2. Sa gestion et son contrôle doivent demeurer dans le secteur public, social, communautaire, participatif, équitable et non lucratif.
3. Il faut garantir la solidarité entre les générations présentes et futures. C’est pourquoi nous rejetons ce modèle de développement néoliberal et centré sur la consommation qui promeut la surexploitation de la Mère Nature”.
Les 10, 11 et 12 mars, une rencontre de l’Etat du Chiapas contre le PROCEDE (Programme de Certification des Droits sur les Parcelles et les Terrains ‘Ejidales’) et le PROCEDECOM (Programme de Certification des Droits Communaux) a eu lieu à Petalcingo, municipalité de Tila. Plus de 600 personnes de différentes organisations sociales du Chiapas y ont pris part. L’objectif de cet espace était de partager la situation des terres ‘ejidales’ et communales affectées par ces programmes ainsi que les alternatives pour s’y opposer. Manuel Cruz de l’organisation Yomblej dans la municipalité de Chilón expliquait au cours d’une interview : “c’est très important que nous soyons conscients de ce problème auquel nous devons faire face dans nos ‘ejidos’ et communautés sinon nous allons perdre la terre. Accepter le PROCEDE signifie trahir la terre, la vie et nous même ”.
En mars, les membres de plusieurs organisations civiles et sociales, membres de l’Autre Campagne convoquée par l’EZLN, réalisèrent une marche et un acte public à San Cristóbal de Las Casas contre la persécution policière et les abus de la part d’autorités à échelle municipale et de l’Etat. Les 9 et 10 avril a également eu lieu une Rencontre contre la Répression au Chiapas. 144 personnes provenant de 21 municipalités de l’Etat y ont participé, dénconçant “les agressions et la répression liées au fait que nous résistions au paiement excessif de l’électricité, que nous voulions participer contre le PROCEDE qui nous vole notre terre, que nous ne voulions pas privatiser l’eau, que nous vivions encore de la pêche, que nous exigions de meilleures conditions pour les prisonniers dans les prisons (qui sont incarcérés dans des conditions inhumaines), que nous soyons en faveur de la liberté de pensée et d’expression, de la liberté de nos frères qui sont prisonniers politiques, contre l’utilisation du système de justice qui poursuit les activistes sociaux, contre l’utilisation excessive de la force publique face aux demandes de terre, toit ou travail, contre les violations qui inhibent la participation des femmes, la négation de leur droit à la terre, les nombreuses formes utilisées par les gouvernements du Chiapas fédéral et les groupes de pouvoir dans nos régions ”.

:: DOSSIER
Dixième anniversaire du SIPAZ : Faire son chemin en marchant
“SIPAZ,
10 ans d’espérance,
10 ans d’efforts,
10 ans d’expériences et d’expérimentation,
10 ans qui démontrent qu’un rêve prend vie entre ceux qui le partagent.
SIPAZ ou plutôt, les femmes et les hommes qui le conforment m’ont beaucoup appris. Entre autres choses, l’importance d’avancer à petits pas mais de manière continue pour arriver à un destin lointain (“faire son chemin en marchant”). Et que pour arriver au bout du chemin, il est plus important de croire en ce destin que de croire en soi même”.
(Témoignage de Corinna, allemande, membre de l’équipe du SIPAZ entre 1998 et 1999)

Le 4 mars 2006, le SIPAZ (Service International pour la Paix) a fêté 10 ans de présence et accompagnement au Chiapas en organisant un espace de réflexion sur les “Défis actuels du Travail International pour la Paix”. Avaient été conviés plusieurs partenaires locaux ainsi que des organisations internationales qui réalisent ce type de travail au Mexique et au Guatemala . Une excellente occasion pour réfléchir sur les apprentissages de ce processus et pour confirmer notre engagement.
SIPAZ pas à pas...
Le SIPAZ est né d’une demande effectuée par des dirigeants religieux et des organisations des droits humains à une délégation internationale en visite au Chiapas en février 1995. Afin de répondre à cette demande de présence internationale permanente dans la région, différentes organisations de paix, de droits humains et de transformation pacifique des conflits originaires des Etats Unis, d’Europe et d’Amérique Latine ont décidé de créer une coalition dont le dénominateur commun serait la préoccupation pour la situation au Chiapas.
De 1995 à 1997
Dans sa première étape, le SIPAZ réponda à une stratégie d’intervention qui combine principalement la présence internationale avec l’information en dehors de la zone de conflit.
Le travail de présence internationale et d’accompagnement cherche à limiter et/ou détenir la violence directe en élevant les coûts politiques de la répression contre les populations autochtones par le biais de la présence internationale dans les endroits et moments de plus fort conflit. Il s’agit donc de jouer un rôle dissuasif (logique de “boucliers humains“) face aux possibles réponses violentes au moment des conflits. Un habitant d’une communauté autochtone dans la zone Nord au cours de ces premières années de conflit se réfère directement à cette fonction : “C’est bien que vous nous visitiez. Si vous nous visitez, ils ne peuvent pas nous réprimer aussi facilement parce que tout le monde s’en rend compte”.
Pour protéger l’espace de travail des défenseurs de droits humains, au-delà de la présence physique et de l’observation, le SIPAZ réalise également des travaux d’incidence politique et de lobbying auprès des autorités du pays, les ambassades et organismes multilatéraux.

Le travail d’information joue un rôle complémentaire de sensibilisation et mobilisation de la communauté internationale qui, à son tour, peut faire pression sur les acteurs directement impliqués dans le conflit en vue d’une solution négociée. Il ne s’agit pas seulement de limiter la violence directe : en signalant et rendant explicites les causes et conséquences du conflit, le SIPAZ prétend avoir un impact dans dimension structurelle et systémique.
Durant la célébration du dixième anniversaire, Ricardo Carvajal (mexicain, coordinateur du SIPAZ de 1995 à 2001) rappelait par exemple le travail du projet de la “Station Nord” développé en collaboration avec la CONPAZ (Coordination des Organisations Non gouvernementales pour la Paix), le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas, le Centre des Droits Indigènes (CEDIAC) et Global Exchange (USA). Cette initiative conjointe qui a maintenu une présence physique dans cette région entre 1996 et 1997 a réussi à réunir une grande quantité d’information sur les cas de violation des droits humains qui s’y multipliaient à cette époque. Mais avant tout, elle a réussi à attirer l’attention nationale et internationale sur ce qui se passait dans la région.
Jelle (hollandais, membre de l’équipe de 1997 à 1999) se rappelle encore intensément sa participation dans une mission d’observation réalisée dans la municipalité de Chenalhó quelques semaines avant le massacre d’Acteal en 1997 : “Nous avons suivi un chemin boueux à travers la montagne. Il pleuvait à nouveau. Une heure et demi plus tard, nous sommes arrivés à un sentier où nous avons trouvé beaucoup de monde. Deux cabanes en bois et des centaines de mètres de toits de feuilles et de plastique. Les visages de personnes découragées, des yeux qui semblaient distants, qui regardaient dans le vide, sans nous voir. Qui tremblaient à cause du froid. Il y avait des centaines de personnes sous ces toits qui avaient fuit de chez elles sans vêtements, sans nourriture, sans rien. Elles avaient simplement sauvé leur vie. Quand je suis rentré chez moi, je n’ai pas pu trouver les mots pour décrire ce que j’avais vu. Il n’y avait de place que pour la douleur. Quelques jours plus tard, nous avons vu ces mêmes images dans un documentaire à la télé … » Pour pouvoir avoir un impact, il est important de faire connaître ce qui se passe le plus amplement possible, afin qu’aucune autorité ne puisse dire qu’elle ne savait pas.
Durant cette première étape, le niveau le plus haut de la pyramide d’acteurs ou track 1 (selon les termes employés par la stratégie multitrack) semblait fonctionner. On pensait pouvoir continuer dans cette voie, et c’est ce que nous avons fait jusqu’à la fin du premier semestre de 1996 et dans la période immédiatement postérieure (on considérait la possibilité d’un retour à un format similaire si les Accords de San André portant sur les Droits et la Culture Indigène avaient été mis en place). Les efforts des acteurs principaux et secondaires allaient donc dans cette direction.
De 1998 à 2000
Suite à l’impasse dans laquelle le processus de négociation se trouvait et dans le cadre d’une stratégie caractérisée par une Guerre de Basse Intensité, les conflits locaux se sont multipliés. Face à cette situation et alors que les possibilités de reprendre le processus de dialogue entre l’EZLN et le gouvernement semblaient toujours plus lointaines, le SIPAZ a décidé d’ouvrir deux nouveaux domaines d’activités dans la ligne du “track 2” (acteurs intermédiaires et vers la base). Il s’agissait d’essayer de limiter la violence directe provoquée par les conflits secondaires et de parvenir à transformer le contexte de violence culturelle qui pouvait les maintenir.

Dans le cadre du domaine d’Education pour la Paix, le SIPAZ a mis en place un programme dont l’objectif était de renforcer les capacités des acteurs locaux pour construire la paix, en particulier à travers des ateliers portant sur la transformation des conflits et la non violence active. Les participants étaient principalement des membres d’ONGs, des organisations indigènes et des églises. Beaucoup d’entre eux ont pu reprendre et partager leur expérience dans les communautés autochtones dans lesquelles ils travaillaient.
Dans le cadre du domaine du Dialogue Inter-religieux, nous avons cherché à faire en sorte que la religion puisse se convertir en une source de rapprochement et de dialogue entre acteurs et non en un facteur de conflit (supplémentaire). Le programme œcuménique du SIPAZ vise à animer les leaders religieux locaux (qui ont souvent une forte influence) à assumer le travail de réconciliation comme un impératif de leur foi. Des activités qui promouvaient la coopération œcuménique à échelle locale et à la prise de conscience à échelle nationale et internationale ont été développées.
Miguel Alvarez, ex membre de la CONAI (Commission de Médiation Nationale qui servait de médiateur dans le cadre du processus de dialogue entre l’EZLN et le gouvernement et qui a disparu justement en 1998) tirait comme leçon de ces douze dernières années : “Nous avons mis du temps à nous rendre compte que les tâches liées au travail pour la paix n’étaient pas limitées au ring des négociations”. Le virage stratégique défini par SIPAZ en 1998 se voulait une réponse à cette considération. On commença à voir avec une clarté croissante que la stratégie devait être à plus long terme, véritablement dans le sens de “construction” de la paix.
De 2001 à l’actualité
Le SIPAZ a continué à renforcer son processus depuis une logique de paix négative (absence de violence) vers la construction d’une paix positive avec une intervention qui prétend être toujours plus intégrale, de long terme et répondant aux différentes dimensions du conflit.
Aujourd’hui, nous maintenons trois secteurs d’activités :
- Présence Internationale au Chiapas et au Mexique;
- Promotion et formation pour une culture de paix (Education pour la Paix, Dialogue Inter-religieux, Articulation);
- Sensibilisation sur les causes, conséquences et réponses aux conflits existants au Mexique (Information et Lobbying).
Les secteurs d’activités explorés auparavant se maintiennent donc mais avec une plus grande attention portées à la dimension nationale et internationale et une plus grande connexion/articulation entre ces différents niveaux. Ce nouvel accent tient à une analyse de caractère structurel qui nous a mené à voir le besoin de répondre aux facteurs nationaux et internationaux présents dans le conflit. En ce sens, il est important de souligner le fait que depuis 2005, le SIPAZ a cherché à couvrir plus directement les problématiques existantes dans les états de Oaxaca et du Guerrero. A échelle internationale, outre le fait que nous sommes désormais une coalition de plus de 50 groupes, nous cherchons à nous articuler avec d’autres réseaux et processus comme les Forums Sociaux.
Apprentissages de ces 10 années
Les apprentissages de ces 10 années sont nombreux, des moments de joie et d’espoir aux expériences difficiles ou douloureuses.
Un premier pas indispensable: détenir la violence
La pression exercée par la société civile nationale et internationale à différents moments du conflit a permis de freiner la violence et d’ouvrir des espaces au sein desquels on a pu développer des initiatives de dialogue et de construction de paix à échelle locale, nationale et internationale. Bien que l’effet dissuasif puisse présenter certaines limites (logique de “paix négative”), l’histoire aurait été tout autre sans cette intervention (voir par exemple “Les ponts de paroles construits entre la Société Civile et l’EZLN”, bulletin du SIPAZ, décembre 2003).
Une leçon d’humilité
Le SIPAZ cherche à “être une instance de soutien” (carte d’identité). A aucun moment il n’a prétendu venir expliquer à d’autres comment résoudre leurs conflits. Cependant la leçon de vie va souvent bien au-delà, détruisant le même concept “d’aide” : Mirjam (hollandaise, membre de l’équipe de 2000 à 2001) écrivait dans une lettre envoyée à l’occasion de ce dixième anniversaire : “J’étais partie pour partager mes talents, mes capacités, ma formation. Je suis ensuite revenue dans mon pays, modeste, très modeste, me rendant compte que c’était le contraire qui s’était passé : les gens des villages m’avaient tout appris, le vrai, l’amour, la persévérance”.
“Nous voulons être le changement que nous voulons voir dans le monde” (Gandhi)
Durant la célébration, Gustavo Cabrera (Costa Rica, du Service Paix et Justice –SERPAJ- en Amérique Latine et membre du Comité Exécutif du SIPAZ) s’est référé à cette nécessaire cohérence avec les changements que nous nous proposons à l’extérieur : "Adolfo Pérez Esquivel [Prix Nobel de la Paix, argentin et fondateur du SERPAJ] contait une histoire : pour distraire son fils, un homme réduit en morceau l’image du monde dans un journal et lui demande d’armer le puzzle. L’enfant réussit à reconstruire l’image rapidement : au dos du monde, se trouvait l’image d’une personne. Pour reconstruire le monde, il faut d’abord reconstruire les personnes".
Hélène (française, membre de l’équipe de 2005 à 2006) soulignait ce même aspect dans un écrit pour l’anniversaire : “Ce que je conserverai du SIPAZ dans un coin de mon cœur, c’est le sens de l’hospitalité avant tout. Ce n’est pas quelque chose que l’on nous enseigne beaucoup dans nos cultures occidentales. Au contraire, il faut d’abord exécuter les tâches, coûte que coûte... Je suppose que ce sens de l’hospitalité vient en grande partie de l’ouverture à une autre culture, de la sensibilité de chacun, de sa capacité à écouter son cœur, de plusieurs choses en fait, d’un peu tout à la fois... La relation passe avant tout”.
Patience : donner du temps au temps
Heike (allemande, membre de l’équipe de 1999 à 2005) insiste beaucoup sur cet autre aspect, une part importante du travail de présence semi-permanente maintenue dans la zone Nord. Cela n’a pas à voir seulement avec les différence interculturelles auxquelles les membres de l’équipe, principalement occidentaux, se trouvent confrontés. Face à une société divisée et à de très hauts degrés de violence en plus d’un endroit, les relations se construisent en donnant du temps au temps, jusqu’à ce que les personnes se sentent avec la confiance suffisante de parler.
Phil MacManus (USA, fondateur et président du Comité Exécutif de 1995 à 2002) soulignait : “Une équipe internationale pour la paix qui travaille dans un contexte violent et polarisé doit affronter de nombreux obstacles. Atteindre un village est une chose. Y avoir accès en est une autre. C’est particulièrement le cas des communautés autochtones qui ont survécu à 500 ans de conquête, en partie grâce à leur capacité à se fermer aux étrangers. Quand le travail implique de s’entretenir avec les membres de deux bandes d’une communauté divisée, le manque de confiance augmente et le défi est plus grand”.
“Un monde dans lequel tous les mondes trouvent leur place” : de la théorie à la pratique
Que ce soit dans les différentes équipes ou dans les travaux sur le terrain (en particulier en cas de divisions communautaires), nous avons vu l’importance que toutes et tous puissent exprimer ce qu’ils ont vécus, qu’ils apportent leur version des faits même si elles se contredisent entre elles. John Paul Lederach (auteur important de l’école de la Transformation des conflits) a l’habitude de dire que tous ceux qui ont fait partie du problème devront participer à la recherche de la solution. Une fois consolidé un espace de rencontre de confiance, il est plus facile de respecter la personne à laquelle nous nous trouvons confronté sans adopter une attitude défensive et fondée sur la peur : “Si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi”. D’un autre côté, il ne s’agit pas de penser tous de la même manière à partir de ce moment, sinon d’avoir la capacité de travailler ensemble, d’unir les forces, avec et depuis les différences.

La leçon du grain de moutarde
Le SIPAZ a accompagné un processus de dialogue entre catholiques et protestants à Chenalhó (municipalité du massacre d’Acteal) entre 2000 et 2004. Cela a pris beaucoup de temps avant que les participants puissent se rendre compte qu’ils étaient tous “frères”, de la même ethnie et tous chrétiens. On a finalement pu dépasser l’apparente dichotomie entre victimes et bourreaux pour reconnaître que tous avaient eu et continuaient à avoir leur part de douleur dans le conflit (membres de la famille des prisonniers par exemple).
Une anecdote dont nous nous rappelons souvent a eu lieu après bien des difficultés pour pouvoir réunir les deux parties et “briser la glace” : nous avons soudain vu catholiques et protestants en train de rire et de parler avec enthousiasme. Lorsque nous avons demandé à un traducteur de nous expliquer de quoi ils étaient en train de parler, il nous a répondu “des différentes façons de cuisiner les haricots”. Un exemple trivial mais très illustratif que nous ne sommes jamais aussi loin de l’autre que ce que nous pouvions penser... José (Tzajalchen), un des représentants catholiques qui participait à ce processus, commentait à la fin d’un atelier : “Nous avons partagé notre vécu des problèmes de 1997. La proximité avec nos frères protestants aide. Avant, nous ne nous saluions même pas”. Les changements commencent ici, depuis la dimension personnelle, à travers de toutes petites choses.
Ici... Là bas...
Gustavo Cabrera soulignait en commençant la célébration de l’anniversaire : "Le SIPAZ a développé de nouveaux concepts interculturels, d’action conjointe avec les organisations et communautés dans des aspects religieux et la dimension communautaire. Et ces apports ont une valeur dans le monde entier. Ces expériences se sont étendues en Colombie et en Amérique du Nord. Il est important de valoriser une expérience concrète même si elle est petite ; elle peut signifier beaucoup dans un contexte plus ample et peut contribuer à la construction de la paix dans d’autres parties du monde."
Marco (italien, membre de l’équipe en 2000) nous écrit : “L’identité internationale du SIPAZ et son engagement avec la présence locale sont un exemple parfait de que devrait être la citoyenneté globale”.

Tout simplement y croire
L’équipe de l’année 2003 se rappelle encore avec émotion une interview avec Jorge Santiago (ex directeur de DESMI –Développement Economique et Social des Mexicains Indigènes- et conseiller du SIPAZ). Il nous donna la force d’avancer en dépit d’une sérieuse crise financière en un seul mot : y croire, y croire, en dépit de tout. Marina (française, membre de l’équipe depuis 1997 et coordinatrice du SIPAZ depuis 2002) reprend souvent les mots de John Paul Lederach en les adaptant au contexte du Chiapas : “Travailler pour la paix, c’est comme écouter la ‘milpa’ [champs de maïs] pousser. Ce n’est pas quelque chose que l’on puisse nécessairement voir et encore moins entendre. Et en dépit de cela, il s’agit de continuer à semer... “
Inspiré par des apprentissages, le SIPAZ s’engage à continuer son bout de chemin en se sachant entouré de beaucoup d’autres. Cecilia et Javier, des amis proches du projet, nous écrivaient depuis l’Espagne : “Aujourd’hui les peuples et personnes de cette terre méso-américaine marchent devant et derrière nous, à nos côtés et nos pas et les leurs se confondent et nous nous mélangeons. Nos pas sont le chemin, le chemin sur lequel marchent l’espérance et le bonheur, c’est-à-dire le meilleur de l’humanité en nous. Parce que le pire que nous avons en nous, nous le vainquons jour après jour en compagnie de ces personnes et peuples méso-américains, nous le vainquons dans nos cœurs. C’est pour cela que vous et le Chiapas vous vous êtes trouvés et nous marchons ensemble, et c’est pour cela qu’il est important et nécessaire que nous continuions à marcher ensemble”.


:: ARTICLE
TEMOIGNAGE: Après le passage de l’ouragan Stan au Chiapas

En janvier, le Centre des Droits Humains Fray Matías de Córdoba (Tapachula, sur la côte du Chiapas) nous a demandé de réaliser une mission d’observation des zones touchées par l’ouragan Stan. En octobre dernier, Stan s’est abattu sur plusieurs villes et villages du Mexique et d’Amérique Centrale. Sur la Côte et dans la région Sierra du Chiapas, les fortes inondations ont détruit plus de 22.000 maisons et laissé environ 19.000 personnes sinistrées. Si en temps normal, le SIPAZ ne travaille pas dans ces régions sinon essentiellement dans la zone dite “de conflit”, nous avons décidé de répondre à cet appel du Centre des Droits Humains Fray Matías : les conséquences du passage de Stan se comptent dans la durée, affectant l’état du Chiapas dans sa totalité.
La mission d’observation a eu lieu du 8 au 15 janvier, trois mois après la catastrophe. Même si le plus dur était passé, le paysage restait désolant : des lieux qui ressemblent à des plages sans mer, seulement du sable et des pierres, de longues extensions vides qui laissent deviner le lit qu’était parvenu à occuper le fleuve... Depuis les hauteurs de la Sierra, et bien que les couleurs grises et bleues prédominent, je ne peux m’empêcher de penser au titre de ce livre si connu de Galeano : “Les Veines ouvertes de l’Amérique Latine”...
Nous avons pu écouter les témoignages les plus divers, qui rendent compte du meilleur et du pire, comme cela arrive souvent en situation d’urgence. Les gens nous racontent qu’avant, à cet endroit, se trouvait leur village, leur maison, leurs plantations de mangues ou de bananes... Au moment du passage de l’ouragan, nombreux sont ceux qui sont venus en aide à d’autres personnes afin qu’elles puissent se sauver des eaux. Dans les villages les plus petits et isolés, les populations continuent de partager le peu de nourriture dont elles disposent, tout comme la faim et le froid. Elles commencent à reconstruire.
L’aide alimentaire est arrivée plus rapidement aux populations plus accessibles. Beaucoup mentionnent le rôle des églises ou du Secours Catholique qui ont apporté les premières provisions, le soutien de la société civile qui est arrivé depuis d’autres endroits de la République. D’un autre côté, nous avons également écouté des dénonciations comme par exemple “on ne m’a donné qu’une partie des provisions” ou bien “on m’a volé mes animaux”. Le manque de solidarité et l’individualisme ont été plus marqués dans les zones urbaines, en particulier dans la ville la plus grande de la région : Tapachula. Des groupes, souvent armés, ont dévalisé les maisons et magasins ou ont attaqué les camions de provisions. Certaines victimes se sont défendues en utilisant la force. Certains magasins ont profité de la situation de détresse pour augmenter les prix des produits de base.
Après la mission d’observation, nous nous sommes entretenus avec le Comité de Bon Gouvernement de la Realidad, chargé des deux zones sinistrées : “Beaucoup de nos bases de soutien ont été affectées”, nous ont-ils dit. “Certains ont perdu leur maisons, leurs cultures, leurs terres. Ils ont rejoint les refuges de Huixtla, Belisario Domínguez, Motozintla et Comalapa. Nous avons reçu beaucoup d’aide de la parte de la société civile nationale et internationale et de nos communautés. (...) Nous avons aussi envoyé des brigades de santé. Des médecins solidaires et des promoteurs d’autres communautés y ont participé”. Ils constatent certaines avancées : “La majorité des gens sont revenus chez eux ou se logent chez des membres de leurs familles. A ceux qui veulent reconstruirent, nous leur avons déjà donné des matériaux de construction”. Cependant, d’autres difficultés persistent, parmi lesquelles : “Beaucoup vivent dans des zones à risque. Nous les avons invités à sortir de là et à venir plutôt dans la Forêt où nous avons des terres récupérées. Mais c’est très difficile, les ‘compañeros’ sont habitués à leurs terres et ils ne veulent pas les quitter. Alors s’ils veulent construire là-bas, tant pis, nous respecterons leur décision.”
Les autorités reconnaissent que "Stan" a dépassé toutes leurs prévisions. Sur la route, on peut voir des machines et des hommes qui s’affairent à la reconstruction des ponts et des routes. On voit peu d’avancées, après tout ce temps. La plupart des sinistrés nous disent que le gouvernement a fait beaucoup de promesses mais n’en a honoré quasiment aucune. Il existe aussi des témoignages et des rumeurs autour de provisions vendues, ou gardées cachées par des politiques locaux, ainsi que des matériaux de construction : “J’ai vu des sacs de provisions dans les bureaux de la police”, nous a raconté une femme à Mapastepeque, “ils m’ont grondée parce que je regardai…” Il est préoccupant que ces aides puissent être utilisées de manière prosélytiste dans le cadre des prochaines élections. La zone constitue une espèce de butin électoral du fait de l’extrême vulnérabilité dans laquelle se trouve une grande partie de la population.

Les autorités locales se défendent : par exemple à Acacoyagua, où nous avons écouté des rumeurs annonçant qu’ils allaient séquestrer le président municipal : “nous avons déjà réparti beaucoup d’aide, nous sommes en train de reconstruire les routes, mais il y a toujours des personnes qui ne sont pas d’accord”.
On craint également que certains puissent profiter de la situation pour permettre de faire avancer des projets répondant à d’autres types d’intérêts économiques ou pour l’environnement. Un groupe de sinistrés dans la Sierra nous a dit : “Le gouvernement veut nous expulser vers la Côte. Nous soupçonnons qu’ils veulent nous faire sortir de la zone de la réserve, parce qu’il y a des ressources naturelles ici.”
Les disqualifications sont mutuelles. On questionne le fait que les autorités, les diverses organisations et les églises fassent bénéficier seulement leurs membres. La reconstruction prendra beaucoup plus de temps. Ceux qui ont des membres de leur famille ou des amis aux USA essayent de migrer. Les “coyotes” demandent de 20.000 à 30.000 pesos (1US$=10.5 pesos environ) pour le trajet. Lamentablement, pour beaucoup, la migration semble représenter la seule issue.

:: ACTIVITES DU SIPAZ
15 janvier – fin mars
PRÉSENCE INTERNATIONALE ET ACCOMPAGNEMENT
CHIAPAS
En mars, nous avons passé une semaine dans plusieurs villages et villes de la zone Nord du Chiapas pour nous entretenir avec différents acteurs de la région : personnes déplacées, dirigeants de différents groupes politiques, instances de gouvernement, membres d’églises, bases de soutien zapatistes, des organisations paysannes et sociales.
En janvier, nous avons visité la municipalité de Chenalhó avec une délégation des USA. En février, nous nous sommes réunis avec les membres de la direction de ‘Las Abejas’ (“abeilles” en espagnol), un groupe autochtone de la région.
Le 14 mars, nous avons assisté comme observateurs aux différents actes réalisés dans le cadre du Forum contre la répression policière, une activité lancée par l’espace de l’Autre Campagne à San Cristóbal de Las Casas.
Le 24 mars, nous avons assisté au pèlerinage réalisé par le mouvement du Peuple Croyant à San Cristóbal de Las Casas. Pour le moins 5.000 personnes y ont pris part.
Ces derniers mois, nous nous sommes réunis avec 4 des Comités de Bon Gouvernement des 5 ‘Caracoles’ zapatistes.
GUERRERO
En mars, nous nous sommes réunis au Chiapas avec les membres de l’équipe des Brigades de Paix Internationales au Guerrero et avec des représentants du Centre des Droits Humains de la Montagne Tlachinollan. Ces deux organisations ont également participé aux célébrations réalisées dans le cadre de notre dixième anniversaire.
OAXACA
Du 5 au 10 février, nous avons accompagné en tant qu’observateurs internationaux le parcours du ‘Délégué Zéro’ à travers l’état du Oaxaca.
Fin mars, nous nous sommes réunis avec plusieurs organisations sociales et de droits humains dans la capitale du Oaxaca.
Information
Nous avons reçu des visites, des délégations (12 durant ces derniers mois), des étudiants et des journalistes, venant en majorité des Etats-Unis et d’Europe, pour leur faire connaître le contexte du Chiapas et le travail de SIPAZ.
En février, en collaboration avec le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas, Alianza Cívica, PROPAZ (Programme Suisse d’Observation et de Promotion de Paix au Chiapas) et Peace Watch (Suisse), nous avons lancé un projet d’observation et de suivi quant au respect des droits politiques et civils au Chiapas dans le cadre du processus électoral et de l’Autre Campagne, un projet qui devrait se prolonger jusqu’en décembre.
En février, nous avons publié une déclaration portant sur les actes d’intimidation soufferts par les membres de l’équipe du SIPAZ.
En février, nous nous sommes réunis avec Jaime Prieto (de Colombie), envoyé par Amnesty International pour élaborer un matériel actualisé sur la situation des Défenseurs des droits humains au Mexique.
Du 27 au 31 mars, des membres du SIPAZ et de PROPAZ se sont réunis avec plusieurs Ambassades, le bureau au Mexique du Haut Commissaire des Nations Unies pour les Droits Humains et diverses instances gouvernementales afin de leur présenter un document portant sur différents cas de harcèlement et intimidation à l’encontre de défenseurs de droits humains au Chiapas.
Nous continuons de participer au séminaire “L’œuvre d’Immanuel Wallerstein : une grammaire pour comprendre le monde actuel à travers une perspective critique“ coordonné par le “Centre d’Etudes, d’Information et de Documentation : Immanuel Wallerstein“.
PROMOTION DE LA PAIX
EDUCATION POUR LA PAIX
Au cours des derniers 15 jours du mois de janvier, le groupe de marionnettistes “Diversité” a présenté plusieurs oeuvres dans 13 écoles de San Cristóbal de Las Casas.
En février, nous avons animé un atelier sur le thème “Pouvoir et Leadership” réalisé avec des femmes des Hauts Plateaux et de la Forêt Lacandone organisées en coopératives d’artisanat.
ARTICULATION
La dernière semaine de janvier, nous avons assisté au Forum Social des Amériques réalisé à Caracas, au Venezuela. Nous avons présenté un exposé dans le cadre de trois activités portant sur le Mexique, les processus de paix et de négociation. Nous avons également participé à une réunion du Réseau latino-américain des Constructeurs de Paix.
Nous continuons de participer au Réseau pour la Paix, un espace d’action et de réflexion qui rassemble 16 organisations qui cherchent à accompagner les processus de paix et de réconciliation au Chiapas.
Le 4 mars, nous avons fêté notre dixième anniversaire. Nous avons organisé un espace de réflexion sur les actuels défis de l’Accompagnement International. Plusieurs de nos partenaire locaux y ont pris part, ainsi que Brigades de Paix Internationales du Guerrero et du Guatemala, Witness For Peace (USA), Chiapas Peace House Project (USA), CAREA (Allemagne), SWEFOR (Suède), la Coordination pour l’Accompagnement au Guatemala (CAIG) et Peace Watch (Suisse). Nous avons élaboré une présentation vidéo de cet évènement et nous espérons pouvoir publier un livre sur ce thème prochainement. La semaine suivante, nous nous sommes réunis avec notre Comité Exécutif international pour réaliser notre planification annuelle.

:: SITE INTERNET
Nouveaux documents en ligne:

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