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:: Bulletin du SIPAZ: Vol 10 No 1, Mars 2005

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Permanence du conflit armé,
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de conflits.

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:: ACTUALITÉ

Permanence du conflit armé, multiplication d’autres types de conflits

Durant sa visite au Chiapas en janvier, le président Vicente Fox a déclaré, depuis la “zone de conflit” même, que l’EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale) était un thème qui “dans la pratique, appartenait déjà au passé, et tout le monde regardait vers l’avant”. Ces déclarations ont soulevé une polémique. La COCOPA (Commission pour la Concorde et la Pacification, organe législatif de soutien au cours des lointaines négociations entre l’EZLN et le pouvoir exécutif) a exprimé un “sérieux étonnement”, mais non de façon officielle, par manque de quorum lors de la session convoquée en urgence à la suite de ces déclarations.

Le Gouverneur du Chiapas, Pablo Salazar Mendiguchía, est parvenu à récupérer la malheureuse phrase du président Fox: “je partage son point de vue sur le fait que le zapatisme comme option armée est chose du passé. Nous parlions des nouvelles expressions du zapatisme, qui sont du domaine civil, les efforts au sein de leur propre territoire pour se doter de nouvelles formes de cohabitation.”

Plusieurs organisations non gouvernementales ont souligné que le conflit au Chiapas persistait à travers ses causes structurelles (voir http://www.sipaz.org/fini_fra.htm). Elles ont affirmé que la stratégie de la “guerre intégrale d’usure” ne passait plus par une confrontation directe, sinon par un ensemble de stratégies militaires, politiques et économiques visant à assiéger les zapatistes et provoquant par la même occasion des conflits communautaires. Les mots du président Fox ont surtout mis en évidence que l’EZLN n’était pas le problème majeur du gouvernement actuel, quand ce dernier se trouve précipité dans un contexte pré-électoral avant l’heure (les prochaines élections présidentielles auront lieu en 2006), mis de côté par le pouvoir croissant du trafic de drogues, et avec des tâches à accomplir en matière législative de plus haute priorité pour son administration.

De son côté, l’EZLN maintient une forme de trêve non pactisée avec les autorités de l’état du Chiapas. L’EZLN a choisi la logique de la non confrontation afin de pouvoir continuer à renforcer son processus de construction d’autonomie par la voie des faits (voir Dossier).

Nouveaux conflits, conflits anciens

A l’échelle de l’état, on peut observer une multiplication de conflits de différents types. D’un côté, on observe la réactivation de diverses organisations paysannes qui entrent à nouveau en confrontation avec le gouvernement du Chiapas. Certaines, comme la CIOAC (Centrale Indépendante des Ouvriers Agricoles et des Paysans), qui, avant, soutenaient le gouverneur Pablo Salazar, lui tournent à présent le dos, questionnant le manque d’attention à leurs demandes. On rencontre d’autres fronts ouverts, comme le secteur de l’enseignement et le mouvement croissant de résistance au paiement de l’électricité (voir bulletin précédent).

De plus, le conflit autour de la Réserve de la Biosphère de Montes Azules se poursuit. En janvier, plus de 800 indigènes tzeltales qui vivaient dans sept communautés rattachées à la municipalité d’Ocosingo ont été réinstallés dans le village “Nouveau Montes Azules”, municipalité de Palenque. Il convient de souligner que ces relogements pourraient faire surgir un nouveau type de conflit de caractère interethnique, par le fait de mélanger des familles parlant des langues différentes. L’état continue de différer et déplacer le problème de fond au lieu de le résoudre.

Trois autres phénomènes qui se déroulaient surtout dans la région de la frontière sont en train de se développer dans d’autres régions de l’état : la croissance des maras salvatruchas (bandes de délinquants) et du trafic de drogues, ainsi que la dénonciation d’une tendance de plus en plus généralisée au “féminicide”. Le Chiapas se situe parmi les 5 premiers états du Mexique pour le nombre de femmes assassinées.

La migration, faute d’opportunités économiques au Chiapas, est un thème de plus en plus préoccupant, depuis les communautés indigènes jusqu’aux villes. Le gouvernement a reconnu que le Chiapas avait reçu 500 millions de dollars au cours de l’année 2004, produit du travail de milliers de migrants, soit 40% de plus que l’année précédente. Il convient de souligner que ces trois dernières problématiques ne sont pas spécifiques au Chiapas : elles sont présentes dans toute l’Amérique Centrale.

La veille du 1er janvier, date de la prise de possession des nouvelles autorités municipales suite aux élections d’octobre dernier, des manifestations se sont produites, ainsi que des blocages de routes et des affrontements dans plusieurs municipalités (entre autres, Oxchuc, Tila et Sabanilla).

Tila a connu les faits les plus violents. Dans cette municipalité de la zone Nord, le PRI (Parti de la Révolution Institutionnelle) a remporté les élections avec une marge de moins de 100 votes sur l’Alliance entre le PRD (Parti de la Révolution Démocratique) et le PT (Parti du Travail). Chacun des deux groupes a proclamé sa victoire. Devant l’absence d’accord, on a fait appel aux instances électorales correspondantes. En dernière instance, le Tribunal du Pouvoir Judiciaire de la Fédération (TEPJF) a donné la victoire au PRI et à son candidat Juan José Díaz Solórzano. Les membres de l’Alliance n’ont pas reconnu cette résolution : fin décembre, ils se sont installés devant le Palais Municipal pour empêcher le nouveau maire de prendre possession de ses fonctions. On a recherché un accord en ouvrant la participation des membres de l’Alliance au Conseil Municipal, mais ces derniers ont refusé parce qu’on ne leur proposait que des mandats secondaires.

Le 15 février, les membres de l’Alliance qui assiégeaient le Palais Municipal ont été délogés avec violence : 54 personnes ont été détenues selon l’Organisme des Droits de l’Homme Fray Bartolomé de Las Casas (49 selon les chiffres officiels), six maisons ont été brûlées, trois voitures ont été détruites, les routes ont été bloquées par intermittence. Plus de 800 éléments armés de la Police Sectorielle et de l’Agence d’Enquête de l’Etat ont participé à l’expulsion.

Les premières opérations se sont déroulées le matin. Des membres de l’Alliance ont incendié plusieurs maisons et ont fait prisonniers cinq personnes pour les échanger contre les 19 détenus de la police (ils ont été libérés au cours de la journée). Dans l’après-midi, un contingent policier fortement armé est revenu pour inspecter un certain nombre de maisons de façon sélective, et a réalisé 35 nouvelles détentions. Ce jour-là, de nombreux habitants de Tila, partisans de l’Alliance pour la plupart, ont choisi de se réfugier dans les montagnes, dans d’autres villes de l’état ou même de quitter le Chiapas. Le 28 février, 30 détenus ont été libérés ; les autres restent en prison.

Le curé de Tila, Heriberto Cruz, a prévenu que les tensions s’étaient ravivées d’elles-mêmes dans la région suite aux problèmes post-électoraux et à la réactivation du groupe paramilitaire ‘Paz y Justicia’ (Paix et Justice) et, dans ce contexte, les expulsions par la police “ont ravivé la blessure des indigènes de Tila” et “ont mis la paix en péril”.

Les jours suivants, Samuel Sánchez Sánchez, le fondateur et dirigeant de ‘Paz y Justicia’, a été détenu. L’Organisme des Droits de l’Homme Fray Bartolomé a qualifié cette arrestation de “tardive et insuffisante”. A la date d’aujourd’hui, à Petalcingo, une autre municipalité de la zone Nord, des manifestants continuent d’occuper le Palais Municipal pour les mêmes raisons, et on peut craindre une nouvelle expulsion.

Ces faits nous ramènent à nouveau à la question des gagnants et des perdants à l’issue des dernières élections. La rotation constante des candidats entre PRI, PRD et PT, si frappante dans la zone Nord, révèle la profonde crise d’identité des partis politiques. Par exemple, à Tila, deux fractions du même ‘Paz y Justicia’ se disputaient la présidence de la municipalité : d’un côté, le PRI, composé en majorité de membres de l’UCIAF (une scission de ‘Paz y Justicia’) et de l’autre, l’Alliance PRD-PT, également conformée par d’anciens dirigeants de ‘Paz y Justicia’.

Foto Promedios

© PROMEDIOS

Si la dispute répondait surtout à des luttes internes, des personnes traditionnellement liées au PRD ont aussi participé aux manifestations en refus du candidat du PRI. Les violentes opérations militaires n’ont pas pris en compte la complexité ni le climat délicat dans la zone Nord. L’attaque policière démesurée a touché un point sensible : la décomposition du tissu social.

Pour mieux comprendre le contexte dans lequel se déroule ce conflit, il convient de rappeler des faits que certains voudraient voir comme des choses du passé. Le 9 février, l’Organisme des Droits de l’Homme Fray Bartolomé de las Casas a rendu publique une dénonciation pour violations aux Droits de l’Homme dans la zone Nord du Chiapas, plainte qui avait été présentée à la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH) en octobre 2004. L’organisme a attendu un certain temps avant de la rendre publique pour préserver la sécurité des auteurs de la dénonciation, mais la date n’a pas été choisie au hasard.

Le 9 février 1995, le gouvernement d’Ernesto Zedillo lançait une offensive militaire pour arrêter les commandants zapatistes. Ensuite il a changé de stratégie et on a pu observer une escalade de la violence contre les zapatistes et la population civile de la part de groupes de type paramilitaire tels que ‘Paz y Justicia’, entraînant des milliers de déplacés et des dizaines de morts et de disparus. L’accusation porte sur le délit de lèse humanité contre l’ex-président Ernesto Zedillo, en sa qualité d’ex-commandant suprême des Forces Armées, le général Enrique Cervantes Aguirre, ex Ministre de la Défense Nationale, et le général Mario Renán Castillo, ex-commandant de la septième région militaire.

L’Organisme Fray Bartolomé rappelle que dans la région ch’ol, la justice n’a pas été rendue, pas plus que dans le cas d’Acteal (en décembre a été célébré le septième anniversaire du massacre de 1997), entre autres cas. Il dénonce que les structures paramilitaires n’ont pas été démantelées ni désarmées, que les responsables matériels et intellectuels n’ont pas été sanctionnés, que l’on n’a pas réparé les dommages aux victimes de déplacements forcés, assassinats, disparitions et torture. La dénonciation de l’organisme met l’accent sur le fait qu’au Chiapas se poursuit une “guerre invisible”.

Panorama tout aussi complexe au niveau national

Le débat pour enlever son immunité à Andrés Manuel López Obrador (AMLO) se maintient comme un axe central sur la scène politique nationale. Il convient de rappeler que le bureau du Procureur Général de la République (PGR) a fait une demande pour quitter au maire de Mexico son immunité afin de pouvoir le juger quant à sa responsabilité présumée dans le délit d’abus d’autorité et de non application d’un mandat judiciaire qui lui ordonnait d’interrompre des travaux de construction de deux voiries. Cette mise en examen pourrait empêcher sa candidature à la présidence de la République. Il commence à se générer une certaine lassitude de la part des médias, ce qui peut faire partie intégrante de la stratégie. Le rejet citoyen face à une action arbitraire du gouvernement fédéral à l’encontre d’AMLO se maintient cependant. Les mois précédents, plusieurs manifestations ont été organisées, de nouveaux comités de soutien citoyen continuent de se former. AMLO lui-même a déclaré, à propos des attaques du pouvoir exécutif : “le Président Fox est mon meilleur chef de campagne”. Le Président Fox et son parti, le PAN (Parti d’Action Nationale), quand ils ne signalent pas directement le maire de Mexico, se contentent d’émettre des messages en faveur de “la légalité”. Le PRI est parvenu, dans une certaine mesure, à ne pas entrer dans le débat, et en a profité pour mettre de l’ordre dans ses différences internes et se renforcer au sein des états de la fédération. Depuis qu’il a récupéré les états du nord et qu’il a gagné les élections à Veracruz, Oaxaca et Puebla, le PRI contrôle le nord, l’ouest et le sud du pays, et met à l’écart les états du centre et de l’est gouvernés par le PAN et le PRD. La victoire du PRD au Guerrero crée cependant un trou important dans le sud, cet étant traditionnellement un bastion du PRI.

Même l’EZLN est entré dans le débat du retrait d’immunité, avec une position impartiale en apparence. Depuis la réforme indigène de 2001, considérée comme une “trahison”, l’EZLN a rompu le dialogue avec les partis politiques. Néanmoins, les zapatistes ont manifesté leur désaccord sur le processus de retrait d’immunité. Ils ont souligné que, même s’ils ne sympathisaient pas avec AMLO ni avec le PRD, ils étaient contre un processus de retrait d’immunité parce que “ce n’était pas seulement illégitime, c’était illégal” et “injuste”. Ils ajoutaient que ce serait “un coup d’état préventif”.

De leur côté, les représentants de la banque au Mexique ont affirmé, devant un éventuel triomphe du PRD aux élections présidentielles, qu’un président de gauche ne représenterait pas une menace pour l’économie du pays, position différente de celle que les banquiers maintenaient auparavant : ils prédisaient généralement un désastre si le pays passait à gauche.

Par ailleurs, ces derniers mois, le trafic de drogue a déclaré la guerre au gouvernement fédéral, avec comme bilan des dizaines de policiers exécutés dans différents états du Mexique et plusieurs détenus accusés d’avoir infiltré les services de l’état, y compris ‘Los Pinos’ (la résidence présidentielle). La prison de haute sécurité de La Palma ainsi que d’autres prisons ont été militarisées pour lutter contre l’infiltration du trafic de drogues parmi les fonctionnaires.

Le Département d’Etat des Etats Unis a rendu son rapport annuel sur la situation des Droits de l’Homme au Mexique. Il signale de graves problèmes de corruption au sein de la police et de l’armée, des cas de séquestrations et d’extorsions commises par des agents de la police de l’état et de la police municipale, des détentions arbitraires, des confessions obtenues sous la torture et des assassinats extrajudiciaires réalisés par des policiers et des agents de l’armée, ainsi qu’un “pauvre” climat des Droits de l’Homme, plus particulièrement dans les états du Guerrero, de Oaxaca et du Chiapas.

José Luis Soberanes, le président de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH), a déclaré que les Etats Unis n’avaient pas la qualité morale pour critiquer le Mexique en la matière, mais il a reconnu que “malheureusement, c’était vrai”. Néanmoins, Condoleezza Rice, Secrétaire d’Etat des Etats Unis, a assuré au cours de sa visite au Mexique que la Maison Blanche “ne montrait pas le Mexique du doigt”. A propos des prochaines élections présidentielles, elle a aussi affirmé que le gouvernement des Etats Unis accepterait le nouveau gouvernement peu importe sa tendance, “toujours dans la mesure où il se situe à l’intérieur des marges démocratiques”.

Fin février, Anders Kompass, représentant de la Commission de l’Organisation des Nations Unies pour les Droits de l’Homme dans le pays, a assuré que le Mexique était “le dernier de la file” en termes de procuration de la justice parmi les nations latino-américaines, et a insisté pour une amélioration du champ législatif et juridique visant à protéger les garanties individuelles des citoyens. Kompass a précisé qu’il était nécessaire d’exercer une pression sociale contre les fonctionnaires publics qui ne respectaient pas les recommandations des instances de défense des garanties individuelles.

A propos de justice, si l’affaire de la mort de Digna Ochoa est déjà refermée et celle de Noël Pavel (voir actions urgentes de SIPAZ) est presque conclue, dans les deux cas la justice n’a pas été rendue. En janvier, le Sous commandant Marcos, dans une réponse à la lettre, en septembre dernier, de Bernardo Bátiz Vázquez, Procureur Général de Justice du District Fédéral (PGJDF), questionnait : “Ce qu’a fait la PGJDF, Monsieur Bátiz, n’a pas été de découvrir la vérité ni de rendre la justice. Le seul objectif proposé, qui a été atteint, était de s’attirer les bonnes grâces de la droite en déshonorant la vie de deux êtres qui valaient plus que tous les fonctionnaires du Gouvernement du District Fédéral réunis. Et vous l’avez fait de la manière la plus basse, en salissant leur mort”. Marcos a demandé au Procureur de réouvrir l’affaire Digna et d’obliger ses fonctionnaires à se conduire avec responsabilité, sérieux et efficacité concernant l’affaire Pável. De son côté, Bátiz a ratifié la conclusion du suicide de l’avocate défenseur des droits de l’homme, ainsi que dans le cas de Pável. Néanmoins, en février, le second tribunal collégial en matière pénale a ordonné à la PGJDF de réouvrir l’enquête sur la mort de Digna Ochoa.

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:: DOSSIER

le chemin du ‘Caracol’ (escargot) vers l’autonomie

‘Notre travail est de construire l’autonomie. Que le peuple puisse décider comment exercer ses droits. C’est une forme de lutte, une lutte juste, qui a raison. Travailler la santé et les autres secteurs d’activités, c’est une arme de notre lutte, qui ne tire pas de balles mais des mots, des mots qui lancent un appel à toute l’humanité.’
(Comité de Bon Gouvernement de Morelia)

MoreliaQuand vous voyagez au Chiapas, vous pouvez observer de nombreuses pancartes : ‘Vous êtes dans un territoire zapatiste en rébellion. Ici, le peuple commande et le gouvernement obéit.’ Cela signifie que vous parcourez une zone habitée par des bases civiles de soutien de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN).

Depuis 1994, las communautés zapatistes se sont regroupées au sein des Municipalités Autonomes Rebelles Zapatistes (MAREZ), qui sont gouvernées par un Conseil Autonome formé par les représentants des mêmes communautés. Les MAREZ se superposent géographiquement et politiquement aux municipalités constitutionnelles. Parallèlement aux municipalités officielles, ces conseils autonomes décident eux-mêmes de leur mode d’organisation sur des questions comme l’éducation, la santé et la justice. La résistance passe par le fait de n’accepter ni l’argent ni les projets qui proviennent du gouvernement mexicain.

En 2001, une réforme constitutionnelle portant sur les droits et la culture indigène a été approuvée par le Congrès mexicain. Cette réforme prétendait appliquer les Accords de San Andrés (ASA, signés entre l’EZLN et le gouvernement fédéral en 1996). Cependant, pour l’EZLN et le Congrès National Indigène (CNI), elle ne fait que perpétuer le paternalisme de l’Etat face aux populations autochtones, sans reconnaître leur façon de s’auto-gouverner. C’est pour cela qu’ils ont opté pour la construction de l’autonomie par la voie des faits et qu’ils considèrent les ASA comme loi en vigueur dans leurs territoires.

Depuis août 2003, les zapatistes ont par ailleurs créé les Comités de Bon Gouvernement (JBG), comme un nouvel échelon dans leur pratique de l’autonomie. Les JBG sont formés par les autorités des Conseils Autonomes qui changent tous les 7, 15 ou 30 jours, selon la région.

MoreliaIl existe 5 Comités de Bon Gouvernement qui siègent depuis les ‘Caracoles’ (escargots). Ceux-ci sont venus remplacer les ‘Aguascalientes’ (lieux de rencontre entre la société civile et les zapatistes) qui existaient dans le passé. Les ‘Caracoles’ représentent symboliquement une porte ouverte qui donne un accès direct à la vie autonome zapatiste.

Dans tous les ‘Caracoles’ vous trouverez les maisons couvertes de fresques murales : visages de Zapata, du Sous commandant Marcos, des martyrs de guerre ou des épis de maïs couverts de passe-montagnes. A Oventik, vous pourrez faire des achats dans les coopératives d’artisanat des femmes, et à Roberto Barrios acquérir un hamac. A La Garrucha, la cafétéria Samliyel abrite un ‘cyber pozol’ (équivalent d’un café Internet, le pozol étant une boisson typique à base de maïs). A La Realidad comme à Morelia, vous pourrez voir des vidéos dans les cafétérias. Dans tous les ‘Caracoles’, vous trouverez aussi les Campements Civils pour la Paix, construits pour les observateurs des droits de l’Homme et les sympathisants du mouvement zapatiste.

Dans chacun des ‘Caracoles’, les JBG nous ont parlé de la construction de leur autonomie, des avancées, des limitations rencontrées et des défis.

‘Commander en obéissant’

Les ‘Caracoles’ Zapatistes rendent visible une construction de l’autonomie que les bases de soutien ont commencé à mettre en place bien avant 1994. Elle représente une pratique des peuples autochtones au cours des siècles afin de résister à la colonisation et à leur marginalisation systématique. ‘L’autonomie est un chemin que nous avons parcouru depuis plusieurs années et qui se maintient au travers de nos propres coutûmes, nos propres façons de prendre des décisions, notre langue. Cela fait longtemps que ce chemin existe, parce que les formes indigènes ne correspondent pas à celles du gouvernement officiel. Et nous, nous avons opté pour la forme du ‘commander en obéissant’, avec nos propres autorités pour qu’elles nous aident et que nous nous aidions nous-mêmes. L’autonomie est le travail de tous.’ (JBG La Garrucha)

L’autonomie zapatiste commence par le droit d’élire ses propres autorités en respectant le principe ‘commander en obéissant’ : ‘L’idée des peuples autochtones est de se gouverner eux-même, en partant du principe de lutte que le pouvoir est dans le peuple. Ce que nous proposons comme autorités va être discuté par la population durant le temps nécessaire. Mais comme autorités, nous ne sommes que représentants. Au-dessus de nous, il y a un pouvoir qui est le pouvoir du peuple. Le peuple peut avoir certains problèmes qu’il n’aborde pas et s’il ne le discute pas, c’est son problème. Mais si comme autorités nous faisons quelque chose que le peuple ne sait pas, alors nous recevons des critiques et nous devons les accepter’. (JBG La Realidad)

L’autonomie ne s’établit pas seulement au niveau politique mais aussi au niveau culturel et économique. ‘L’autonomie se construit par la pratique. Par exemple, dans la ‘milpa’ (champ de maïs), nous n’allons plus utiliser le ‘gramoxon’ (un pesticide chimique). Nous savons que les produits chimiques sont un poison pour nous. Une partie de ce que nous faisons, c’est utiliser un insecticide naturel qui s’applique dans la ‘milpa’. C’est le peuple qui l’utilise, parce que nos ancêtres n’utilisaient jamais de produits chimiques. L’autonomie se construit de différentes formes. Pour nous il s’agit de cesser de dépendre du gouvernement à tous les niveaux, et dans ces produits qui nous affectent comme peuples indigènes, comme les produits transgéniques.’ (JBG Roberto Barrios)

Les communautés construisent leurs propres programmes d’éducation, de santé, de commercialisation. Elles cherchent à obtenir une plus grande auto-suffisance alimentaire à un moment où l’Accord de Libre Echange d’Amérique du Nord (ALENA) a réduit drastiquement les possibilités de marchés justes pour les produits agricoles comme le café, le maïs ou les haricots.

La construction de l’autonomie avance petit à petit, parce que, comme les zapastistes nous le disaient : ‘Ce qui a le plus d’importance, c’est la pratique, parler est très facile mais faire quelque chose est plus difficile. La théorie a une valeur, mais ce n’est pas le plus important.’ (JBG Morelia)

Éducation

En ce qui concerne l’éducation, dans presque toutes les municipalités zapatistes, il existe des écoles avec des promoteurs indigènes originaires des mêmes communautés. Ceux-ci ont été formés à travers des ateliers soutenus par la société civile nationale et internationale, soit directement, soit par des aides économiques. Dans la région d’Oventik, les zapastistes ont commencé à développer l’éducation autonome avec la Secondaire avant de continuer avec la Primaire. Des jeunes provenant des différentes municipalités viennent au ‘Caracol’ pour suivre les cours de l’école secondaire. Dans d’autres régions, comme à Morelia, chaque municipalité a son école primaire et secondaire et ils rêvent d’ouvrir leur propre université. ‘Nous ne voulons ni égaler ni nous comparer avec l’éducation du gouvernement, qui ne sert ni pour les peuples indigènes ni pour les zapatistes. C’est pour ça que la nôtre a un autre point de départ que celle du gouvernement. La leur est individualiste et égoïste, elle prépare l’élève à servir l’entrepreneur pour qu’il continue avec son négoce. Elle n’enseigne pas la relation avec la Nature. L’éducation autonome aide le peuple et l’organisation pour que les jeunes n’apprennent pas à servir le patron mais à mettre leurs connaissances au service du peuple.’ (JBG de Morelia)

A Roberto Barrios, les élèves commencent avec le projet éducatif ‘Semillita del Sol’ (‘Petite graine de soleil’) et ils passent ensuite par le Centre Culturel Technique Autonome Zapatiste (CCTAZ), où ils décideront quel métier ils veulent faire. Ils préfèrent ne pas utiliser le système de classes dans l’enseignement (à la différence du gouvernement) pour n’exclure personne et permettre à chacun d’avancer en fonction de ses possibilités.

Le contenu éducatif s’adapte en fonction des besoins : “La forme de l’éducation pédagogique et politique est différente : nous ne travaillons pas les mêmes matières que l’éducation officielle. Nous avons différents secteurs. Quand nous parlons de langue, nous regroupons toutes les nôtres et l’espagnol. Nous travaillons aussi ‘les histoires’, afin que la lutte zapatiste et toutes les luttes contre ceux qui nous oppriment apparaissent. Nous travaillons aussi ‘la vie et l’environnement’, qui englobe ‘la vie et les ressources naturelles’. (JBG La Garrucha)

Dans l’éducation et la santé autonomes, l’humanité et la dignité sont au-dessus de l’argent. On y récupère le sens de ‘bien commun’ et ce sont deux valeurs indispensables dans leur façon de concevoir une ‘bonne vie’ pour tous. ‘Dans notre organisation, il n’existe pas l’idée de travailler pour un salaire. Le travail naît de la conscience’ (JBG de Morelia). Les promoteurs sont élus par la communauté, ils ne reçoivent pas de salaire. A cause de cela, un des grands défis de l’éducation autonome est d’éviter la désertion des promoteurs lorsque les communautés ne les aident pas suffisamment.

Santé

La GarruchaLa santé représente une des grandes avancées des municipalités autonomes. Il existe des cliniques régionales à La Garrucha, à Oventik et dans la région de La Realidad, ainsi qu’un hôpital dans la communauté de San José del Río, où plus de 10 opérations ont été pratiquées dans les locaux mêmes grâce au soutien solidaire de médecins provenant de Comitán.

On essaie de faire en sorte que chaque municipalité dispose d’une petite pharmacie et de promoteurs de santé capables de recevoir les malades. La formation des promoteurs de santé se fait de la même façon que pour les promoteurs d’éducation. On essaie de former les promoteurs à différentes spécialités : gynécologie, odontologie, analyses, pédiatrie, herboristerie. ‘Ceux qui connaissent les plantes médicinales, ce sont les anciens. Les jeunes ne savent pas à quoi elles servent. Alors il faut sauver cette sagesse avant que nos anciens soient deux mètres sous terre. On a organisé les anciens et ce sont les enseignants. Certains se forment dans tout ce qui est chimique et les autres dans la médecine [naturelle]’. (JBG La Realidad)

Quand il y a suffisamment de médicaments dans les pharmacies (grâce aux donations de la société civile), les bases de soutien zapatistes ne les paient pas, mais quand ils viennent à manquer, elles doivent payer les médicaments au prix d’achat. La consultation est également gratuite pour les zapatistes. En revanche, les ‘non zapatistes’ doivent payer la consultation et les médicaments à leur prix d’achat. Beaucoup de personnes d’autres organisations préfèrent se rendre dans les centres médicaux zapatistes parce que le promoteur parle leur langue et traite les malades avec respect: ‘La santé est de toute l’humanité. Il y a un problème important et évident dans la médecine et dans l’attention aux malades. Les femmes principalement ont peur des hôpitaux. Nous sommes des marginaux dans les hôpitaux officiels : il n’y a pas un espace de dignité pour nous dans ces hôpitaux’. (JBG Morelia)

Dans tous ces programmes de santé, l’attention se centre sur la prévention des maladies : l’hygiène et la nutrition. C’est pour cela, par exemple, que le ‘Caracol’ de La Garrucha a mis en marche un ‘plan intégral’ qui passe par la construction de lettrines, l’hygiène personnelle, la culture de jardins et les vaccins. A Morelia, la santé personnelle et collective fait partie des matières enseignées dans l’école autonome.

Autonomie économique

Au cours des dernières années, les municipalités autonomes ont créé de petites épiceries et des coopératives pour pouvoir soutenir leurs projets ‘non monétaires’ (santé et éducation) et pour obtenir une plus grande indépendance économique : ‘Pour parler de commerce, nous avons un travail, par exemple les coopératives de café. Elles exportent au niveau international (Mut Vitz, Yachil Xojobal). Nous avons aussi les coopératives des femmes artisanes : Les Femmes pour la Dignité, Xiluchon et Niximrosa. Nous avons aussi un atelier de fabrication de chaussures. Ils font des bottes et des chaussures de tous types en fonction de ce que les gens utilisent. Des travaux collectifs ont lieu dans les communautés. Les femmes par exemple travaillent dans la boulangerie, dans l’élevage d’animaux et dans les jardins. Ce sont des exemples de travaux qui se réalisent entre hommes et femmes pour que nous puissions survivre comme bases de soutien et pouvoir ainsi maintenir la résistance. Nous ne faisons pas cas des miettes que le gouvernement donne. Nous avons notre propre travail.’ (JBG Oventik)

Il existe de nombreux travaux collectifs comme l’élevage, la culture de café ou de la ‘milpa’ mais le plus difficile est de trouver ensuite comment vendre à un prix juste. Cette année, les zapastistes ont réussi à augmenter le prix du café dans la région de La Realidad parce que le ‘Caracol’ l’a acheté et transporté directement à Tapachula, en payant plus que les ‘coyotes’ (revendeurs intermédiaires) : ‘Nous avons pensé que puisque nous avions le ‘Chómpiras’ (le camion de la région) nous pouvions améliorer la situation de la vente du café. Nous détestons ces salauds de coyotes. Ils paient le kilo de café à 12,50 $ (moins d’un Euro). A Tapachula, ils payent jusqu’à 17 $ le kilo. Nous avons commencé à faire le calcul et avec notre camion, nous nous sommes rendu compte que nous pouvions payer les ‘compañeros’ jusqu’à 14,50 $ le kilo. Y compris à ceux qui ne sont pas zapatistes. Quand nous avons annoncé ça, les gens ont commencé à venir et les coyotes n’ont plus pu acheter. Ils ont alors décidé de payer plus que nous : 15 $ le kilo. Ce qui était important, c’est que s’ils payaient davantage, cependant les ‘compañeros’ savaient que ce que la JBG gagnait allait servir pour le bénéfice de tous. Ils ont décidé d’arrêter de vendre leur café aux coyotes. Le plus difficile, c’est l’autosuffisance économique’. (JBG La Realidad)

Le principal défi est de réduire la dépendance aux produits venant de l’extérieur. Avoir sa propre production et parvenir à l’autoconsommation sont des préoccupations constantes dans toutes les régions autonomes. A Roberto Barrios, les zapatistes ont lancé un projet d’agro-écologie pour diversifier les cultures et pouvoir commercialiser leurs produits. Ils espèrent pouvoir échanger ces produits avec d’autres régions.

Il est difficile d’arrêter de consommer les produits des entreprises transnationales : ‘Nous n’avons pas encore pu l’éviter parce qu’il manque un processus de prise de conscience de nos peuples. Ça nous fait envie à tous. Nous avons soif et nous prenons un Coca Cola. Nous mangeons des ‘Sabritas’ (chips et autres aliments peu nutritifs, « nourriture poubelle » en espagnol). Plus tard, nous espérons pouvoir nous organiser pour arrêter de consommer ce type de produits. Mais le faire est quelque chose de difficile. Petit à petit, nous voyons ce qui aide le peuple et ce qui ne l’aide pas. Mais nous avançons pas à pas et c’est ces mêmes pas qui définiront le chemin à prendre. Il ne s’agit pas d’interdire mais de permettre à tous de prendre conscience. Il s’agit d’une question de formation et d’information. Les mass médias et l’information pèsent énormément. Ce qui est important, c’est de poser des questions qui font réfléchir. Et ensuite que cela se traduise dans les faits. C’est ça le plus dur, le faire réalité. Ça ne servirait à rien que la JBG interdise ce genre de choses’. (JBG Morelia)

La GarruchaJustice

Au cours de cette première année de fonctionnement, les principaux conflits ont été d’ordre agraire. Les JBG cherchent à servir de médiateurs entre les acteurs pour transformer les conflits : ‘Nous pensons et nous croyons qu’il y a une autre façon d’appliquer la justice. Il n’y a pas d’argent en jeu. La première chose, c’est l’enquête, voir ce qui s’est passé. Nous travaillons beaucoup la conciliation, la médiation, rester neutres. Ensuite, nous réunissons les acteurs du conflit. Nous nous appuyons beaucoup sur les us et coutûmes, ce sont nos lois. Nous savons aussi qu’il y a de mauvaises coutûmes. Les anciens sont très importants dans le processus de prise de conscience. Si quelqu’un a volé, il faut voir pourquoi il a volé, parce que nous avons tous des besoins. Nous travaillons avec les deux parties. Nous appliquons les jugements. Si la personne reconnaît son délit, elle réalise un travail collectif [comme punition]’. (JBG Morelia)

Dans la région Frontière (La Realidad), il existe de nombreux problèmes du fait de la présence d’immigrés sans papiers. Au moment de notre visite, les zapatistes avaient arrêté un ‘pollero’ (trafiquant d’immigrés) vu que, dans les territoires zapatistes, le trafic de personnes, de drogues, d’alcool et d’armes est interdit. Il a été puni par la JBG et devra travailler pendant 6 mois à la construction d’un pont qui bénéficiera aux communautés, afin de réfléchir sur ses actes.

Des personnes non zapatistes se rendent aussi dans les JBG pour résoudre leurs conflits, face aux problèmes de corruption et d’impunité de la justice ‘officielle’. Une JBG nous a raconté qu’une personne d’une organisation non zapatiste avait reçu l’argent de son billet de bus par la mairie (constitutionnelle) en montrant le document que lui avait fait parvenir la JBG pour qu’il vienne y déclarer.

Par le biais de leur autonomie, les peuples zapatistes ne sont pas seulement en train de reconstruire leur culture en récupérant leurs langues, leurs façons de cultiver et leur propre sagesse. Ils essayent aussi de créer une démocratie participative réelle. Paradoxalement, quelque chose d’aussi logique et raisonnable s’est transformé en une lutte de résistance face à un monde qui va à la dérive, dans lequel clamer en faveur de l’humanité passe par une opposition au modèle de ‘développement’ imposé par le système capitaliste. L’autonomie zapatiste contribue à créer une fissure dans l’échaffaudage de cette organisation mondiale où le capital est au-dessus des valeurs humaines et où le marché est plus fort que l’éthique. Les zapatistes nous montrent un chemin, leur chemin. Ils font ce qu’ils font, avancent et toujours se posent des questions. Quant à nous autres, assis face à eux, nous ne pouvons que nous demander ce que nous faisons pour transformer ce monde où l’inégalité et la violence semblent nécessaires pour alimenter la richesse de quelques uns.

Oventik

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V Forum Social Mondial : tourisme politique ou construction réelle d’alternatives ?

Du 26 au 31 janvier, le Vème Forum Social Mondial (FSM) s’est réalisé à Porto Alegre, Brésil. Au même moment, le Forum Economique de Davos, en Suisse, a réuni les grands leaders politiques et financiers du monde entier. Le FSM a été créé justement en opposition à ce Forum Economique, en se convertissant en “un espace ouvert de rencontre pour (...) articuler des actions efficaces (...) qui s’opposent au néolibéralisme et à la domination du capital ou de toute forme d’impérialisme.” (Carte des principes du FSM).

Porto Alegre 2005, en quelques chiffres, semble refléter un énorme succès : plus de 150.000 participants originaires de 135 pays, 6800 journalistes, 2500 activités, 2800 volontaires et 352 documents élaborés (voir par exemple l’Appel des mouvements sociaux contre la Guerre, le Néolibéralisme, l’Exploitation et l’Exclusion, pour un autre monde possible).

Le FSM s’est transformé en un espace gigantesque au-delà de l’idée de ceux qui l’ont promu dans un premier temps. En dehors des Forums proprement dits (mondiaux, continentaux et thématiques) qui ont été organisés avec une ample participation sociale depuis 2001, on attribue également au FSM un rôle important dans la réalisation de la manifestation mondiale contre la guerre qui, le 15 février 2003, a réussi à mobiliser 10 millions de personnes dans les 4 continents.

Mon impression au sortir de ce Forum ne fait cependant pas écho à l’enthousiasme du président du Vénézuela, Hugo Chávez, qui le considère “l’évènement politique le plus important du monde”.

 

Un gigantesque carnaval ?

En se rendant dans les différents lieux du Forum sur les berges du fleuve Guaiba, on pouvait se demander si l’on allait assister à un évènement où un “autre monde possible” devait prendre forme ou bien si l’on allait à la plage, entre la façon de s’habiller des participants, par ailleurs très compréhensible vue la chaleur estivale brésilienne, l’ambiance “relax” et l’odeur de crème solaire. On pouvait aussi se demander si certains se trouvaient vraiment dans les quelques 500 chapiteaux de différentes tailles où les activités “officielles” étaient programmées, ou si l’action n’avait pas plutôt lieu dans la rue.

A Porto Alegre, il est plutôt mal vu de sympathiser avec le président du Brésil, Lula Da Silva, tant il fait l’objet de critiques de la part de la majorité de la population brésilienne présente. Je coïncide cependant dans une certaine mesure avec son commentaire par rapport au FSM : une “foire idéologique”. La critique à l’actualité et au format du FSM était cependant chose courante durant le Forum. D’autres se référaient aux risques auxquels il doit faire face. Par exemple, Paul Nichols de Vía Campesina, lorsqu’il parle du besoin que le FSM “ne soit plus un tourisme de forums mais une place de luttes sociales contre le néolibéralisme”; le prix Nobel de Littérature portugais, Saramago, lorsqu’il parle du risque que cet espace se convertisse en une simple “Mecque de pèlerinages de la gauche et de discussion autour d’utopies”; ou bien James Petras : “Le Forum n’a pas de contenu politique, c’est un grand événement, où chacun parle de ce qui l’intéresse mais qui n’a ni cohérence ni expression”. Personnellement, pas même lors de la manifestation massive, je n’ai eu l’impression d’un engagement militant ou d’une construction réelle, tout au plus une recherche de réponses à des questions de tout type (individuelles et sociales). Au bout du compte, j’ai plutôt ressenti “une solitude pleine de monde” (poème de Benedetti)...

Le FSM face à ses propres contradictions

Selon certains, le FSM pourrait terminer victime de son propre succès: l’espace est devenu gigantesque, et les préoccupations présentes se sont multipliées. D’un autre côté, certaines contradictions pourraient achever de fracturer cet espace:

Elitisme vs. participation sociale

Si l’on peut observer certaines avancées en termes de participation sociale, il reste évident que les représentants directs des mouvements sociaux auront beaucoup de mal à se payer un tel voyage. En ce sens, et en commençant par le choix de Porto Alegre, une ville au bout du compte développée selon les critères du Nord, c’est un Forum dans une bonne mesure fait par et pour le premier monde. L’idée de décentraliser le processus vient en partie de là : en 2007, le FSM devrait avoir lieu dans un pays africain. Dans l’immédiat, au-delà de la présence brésilienne massive, la plupart des autres participants viennent du Nord ou voient leurs frais couverts par des agences financières du Nord.

On constate également qu’un certain élitisme se maintient quand à l’espace accordé à certaines figures publiques et personnalités plus connues. Ceci n’est pas de la responsabilité exclusive des organisateurs mais aussi des participants eux-mêmes. Il semblerait qu’il nous est plus facile d’écouter ceux dont nous avons une plus grande estime.

Pragmatisme vs. utopie

Il existe deux grands groupes: le premier considère que le FSM n’est ni pratique ni concret, qu’il est temps de passer des dénonciations et des discours à la recherche de solutions et d’actions. Pour dépasser la dispersion et l’atomisation, ils proposent de choisir quelques axes de lutte.

L’autre groupe affirme qu’il faut maintenir un espace de dialogue et d’articulation, horizontal, sans discrimination et hiérarchie. En ce sens, il remet en question l’identification de priorités comme une négation à l’esprit même du FSM qui, selon sa Carte de Principes, se veut “un espace ouvert de rencontre” qui “ne prétend pas être une instance représentative de la société civile mondiale”.

Il existe évidemment une différence entre ceux qui viennent pour la première fois et ceux qui ont déjà participé à plusieurs forums et voudraient passer à un autre niveau. C’est dans ce cadre que l’on pourra situer le “Manifeste de Porto Alegre. Douze propositions pour un autre monde possible”, signé par plusieurs personnalités (bien que ces dernières reconnaissent qu’elles ne parlent pas au nom du Forum). Je me suis souvenue d’une phrase que les zapatistes utilisent souvent au Chiapas : “marcher au pas du plus lent ”.

A un autre niveau, il existe également une tension entre les attitudes plus réformistes (promouvoir un changement en respectant les structures de l’Etat) et les options de lutte qui proposent une transformation totale du système.

Le risque de la récupération

Un autre risque qui est souvent signalé et dont le FSM n’a pas réussi à échapper totalement est celui de la récupération de la part d’acteurs politiques plus traditionnels.

Les plus radicaux se demanderont dans quelle mesure il s’est transformé en un espace de catharsis qui permet d’éviter la confrontation directe avec le système capitaliste. Pour reprendre la comparaison avec le Carnaval, comme il se fête dans mon village (certainement avec moins de paillettes et sans le rythme de la samba de Río de Janeiro) : un jour par an, on peut se moquer des autres (et en premier lieu des autorités) en toute impunité. Mais le lendemain, tout doit retourner à la “normalité”.

Un dernier point qui peut faire l’objet de préoccupation est l’absence quasi systématique de débats réels. Tous les espaces respectent le même format : d’abord une série d’exposés, puis un «débat entre tous les participants». La plupart du temps, ce second moment se convertit en un dialogue de sourds. Quelque soit le thème abordé, chacun en revient à la position avec laquelle il es arrivé au Forum.

Et cependant, beaucoup de choses à sauver...

Une plus grande cohérence

Pour commencer, le FSM s’est déplacé de l’élitiste Université Catholique de Porto Alegre à un terrain à l’air libre où 205 auditoires et 295 tentes ont été montés, en grande partie avec des matériaux recyclés ou naturels. La pollution de la rivière à côté offrait un contraste frappant. Cet effort (allant dans le sens d’une plus grande cohérence entre la pratique et les changements que l’on peut proposer dans les discours) peut s’observer à travers différents détails comme les sacs pour les participants, le fonctionnement des toilettes, les points de vente de nourriture à l’intérieur du FSM... en respectant la logique de l’économie solidaire.

On peut également observer des modifications d’ordre méthodologique et dans l’organisation pour maintenir un processus “du bas vers le haut ” : toutes les activités ont été proposées par les participants, aucune n’a été imposée par les organisateurs, contrairement au passé où les organisateurs choisissaient les thèmes des grandes conférences et les personnes à inviter.

Multiples rencontres

Au milieu de cette Babel, les possibilités de rencontres semblent infinies : Nord-Sud, Sud-Nord, Nord-Nord, Sud-Sud, Sud dans le Nord et Nord dans le Sud. On invente un autre langage. C’est presque obligé, et comme on le fait peu souvent lorsqu’on se trouve dans son propre pays, on fait un réel effort de communication. Tout n’est pas dans le discours, dans la théorie, dans l’efficacité d’un accord, dans un produit ou résultat concret, mais dans ces rencontres formelles ou informelles avec tant de personnes différentes.

On ne peut déprécier les intentions de chacun, la convergence de tant de chemins qui ont abouti à ce même endroit. Lorsque l’on étudie le programme, très ample, toutes les quêtes et toutes les recherches de sens y sont représentées. Vous aurez du mal à trouver quelque chose qui manque pour aboutir à une transformation sociale. Il n’y a aucun autre Forum où l’on puisse voir une telle diversité. Le FSM n’est pas “un” Forum, il s’agit de multiples forums à la fois.

Graines d’espoir?

La richesse du FSM réside justement dans cette diversité. Il s’agit de lutter contre un modèle hégémonique en encourageant cette diversité sans chercher à remplacer un modèle hégémonique par un autre. Jorge Santiago, de l’organisation chiapanèque DESMI (Développement Economique et Social des Indigènes Mexicains) qui se trouvait également à Porto Alegre, nous disait après le FSM : “c’est comme un grand cadeau duquel il y a beaucoup de papier à jeter. Rappelez-vous la parabole biblique de l’ivraie. A Porto Alegre, on sème des graines de changement. Elles ne donneront pas 150.000 fruits, tous les participants ne se transformeront pas en acteurs du changement. Mais le facteur nouveau que nous recherchons pourrait encore sortir de là. De toute façon, le monde ne va pas changer là-bas, au Brésil, mais là où tu te trouves. C’est une invitation à continuer à travailler de là où tu es, depuis ton propre front de lutte ”. Je coïncide totalement avec lui : au travail !

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:: ACTIVIDADES DE SIPAZ

De janvier à mars 2005

CONTACTS, PRESENCE INTERNATIONALE ET ACCOMPAGNEMENTS DE PROCESSUS

Entre février et mars, nous nous sommes réunis au moins une fois avec les Comités de Bon Gouvernement des 5 ‘Caracoles’ zapatistes, essentiellement afin de réaliser des interviews pour élaborer le dossier de ce bulletin.

En février, nous avons été invités à un espace de réflexion sur le thème de l’accompagnement international convoqué par le Centre des Droits de l’Homme Fray Bartolomé de Las Casas avec la participation de plusieurs autres organisations internationales qui maintiennent une forme de présence au Chiapas.

En mars, nous nous sommes rendus à Tila, dans la zone Nord du Chiapas, pour réaliser des interviews avec différents acteurs sur la situation dans la région, en particulier après les conflits post-électoraux dans le chef-lieu de cette municipalité et l’opération policière qui a expulsé du palais municipal la population en desaccord (février).

En mars, nous nous sommes réunis avec Juan Esponda de la Commission pour la Réconciliation des communautés divisées du gouvernement de l’état du Chiapas pour parler de la situation dans la zone Nord.

Nous avons eu diverses réunions avec des acteurs religieux du Chiapas.

En mars, nous avons animé un atelier de réflexion sur le thème de la “Paix” dans le cadre d’une rencontre de l’église anabaptiste avec des participants indigènes de l’état du Chiapas.

INFORMATION

Nous avons reçu des visiteurs, délégations, étudiants et journalistes et nous leur avons présenté le contexte du Chiapas et le travail du SIPAZ. La plupart venaient des Etats Unis et d’Europe. Nous avons reçu un plus grand nombre de délégations que la normale, parmi lesquelles, en provenance des Etats Unis : une délégation d’afro-américains, la caravane de Solutions Durables, une délégation d’avocats et une dernière d’étudiants d’une école quaker ; en provenance du Canada, une délégation d’étudiants et une autre formée par des représentants de plusieurs peuples autochtones de ce pays.

Au mois de mars, à San Cristóbal de Las Casas, nous avons présenté un exposé sur la zone Nord (région de l’état où nous maintenons une présence semi-permanente depuis 1998) dans un espace public de réflexion et d’analyse portant sur des thèmes d’actualité et d’intérêt social : “Penser à Haute Voix”.

Nous avons participé à un programme de télévision de la chaîne 10, pour parler du concept de Paix et du travail du SIPAZ.

Au cours de ces derniers mois, un membre de l’équipe poursuit une tournée en Allemagne qui couvre plusieurs villes de ce pays.

Nous continuons de participer au séminaire “L’œuvre d’Immanuel Wallerstein : une entrée pour mieux comprendre le monde actuel depuis une perspective critique” coordonné par le “Centre d’Etudes, d’Information et de Documentation : Immanuel Wallerstein” de l’Université de la Terre-Chiapas et le Centre Indigène de Capacitation Intégrale (CIDECI).

LIENS ET ARTICULATION

Du 26 au 31 janvier, nous avons été au Vème Forum Social Mondial réalisé à Porto Alegre, Brésil. Nous avons participé activement à la réalisation d’un évènement “Vers un concept latino-américain de Paix”, coordonné par le Réseau latino-américain de constructeurs de Paix (REDLAPAZ); enfin, nous avons présenté un exposé au cours du séminaire du Service pour la Paix et la Justice, SERPAJ, membre de notre coalition, “Construire une culture de paix depuis les mouvements sociaux”.

Nous continuons notre travail avec le Réseau pour la Paix, un espace de réflexion et d’action qui cherche à appuyer les processus de paix dans les organisations et communautés du Chiapas. En février, nous avons interviewé comme Réseau les membres du groupe “Paix et Démocratie” formé par plusieurs intellectuels du Mexique dans le cadre de leur venue au Chiapas afin de visiter les Comités de Bon Gouvernement.

Du 18 au 20 février, nous avons assisté à la Seconde Rencontre des Communautés situées dans des Réserves de la Biosphère “Pour la Défense de notre Territoire et de ses Ressources Naturelles”, dans la communauté de Nuevo Francisco León, Chiapas. Plus de 350 représentants et environ 50 communautés indigènes y participaient.

Au cours de ce trimestre, nous avons formé deux étrangers aux aspects et implications de l’accompagnement international afin qu’il puissent réaliser ce type de travail auprès de Raúl Gatica, leader du Conseil Indigène Populaire de Oaxaca “Ricardo Flores Magón” CIPO-RFM, dans le cadre des mesures de précaution dictées par la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH) à Washington, Etats Unis.

Du 16 au 18 mars, nous avons participé à l’atelier “Répondre aux conflits” organisé par PROPAZ (Plate-forme suisse pour la paix au Chiapas) et animé par Sue Williams, de l’Ecole de Birmingham.

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