PROJET D’OBSERVATION ET DE SURVEILLANCE DES DROITS POLITIQUES ET CIVILS CHIAPAS 2006
RAPPORT MENSUEL
Du 4 novembre au 10 décembre 2006
Depuis le mois de janvier, le SIPAZ réalise avec le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas, Alianza Cívica, PROPAZ (Programme Suisse d’Observation et de Promotion de la Paix au Chiapas), ainsi que Peace Watch Suisse un projet d’observation et de surveillance du respect des droits politiques et civils durant le processus électoral et de l’Autre Campagne lancée par l’EZLN. Ce projet durera au moins jusqu’en décembre.
Il s’agit de donner un suivi et de dénoncer toute violation aux droits politiques et civils des peuples et communautés autochtones. Ces droits sont contenus et établis dans la Constitution Politique du Mexique et dans le Pacte International des Droits Politiques et Civils de l’ONU signé par le gouvernement mexicain. Un suivi est également donné à toutes les tentatives de déstabilisation sociale grave. Tout ceci afin d’essayer de prévenir et d’éviter que les situations de violence à l’encontre des de la population ne s’accroissent.
Nous partageons avec vous le résumé du rapport correspondant au mois de novembre et décembre. Ce rapport est accessible dans son intégralité (en espagnol) par le biais de la page Internet du Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas: http://www.frayba.org.mx
SYNTHESE
Le premier décembre, le processus électoral fédéral mexicain de 2006 a culminé avec la cérémonie de prise de possession comme président de la République de Felipe Calderón. Elle a eu lieu au sein du Congrès, de manière expéditive, dans une ambiance de polarisation, tension et militarisation. Quelques heures auparavant, dans le cadre d’une cérémonie nocturne, privée et gardée militairement, Vicente Fox avait passé formellement la présidence à Calderón.
Après cette rapide apparition au Palais législatif et dès lors comme président, Calderón a émis son premier message politique face à 8,000 invités principalement de la classe politique et patronale, lors d’un acte réalisé dans l’Auditoire National, également entouré d’un important dispositif de sécurité militaire.
Dans son message, Calderón a annoncé un décret d’austérité (qui a impliqué la réduction de 10% des revenus de tous les hauts fonctionnaires du gouvernement fédéral, à l’exception des forces armées et de sécurité) ; une réforme électorale ; un programme de sécurité publique ; une ampliation de la sécurité sociale pour les enfants, ainsi que du programme social Opportunités, de la sécurité médicale et de bourses d’études. Plusieurs de ces propositions avaient été présentées de manière plus détaillée par le candidat présidentiel, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), ce qui a conduit certains analystes à critiquer le fait que Calderón cherchait à reprendre ces idées.
Cependant, la formation du cabinet de Calderón conduisit plusieurs analystes et organisations civiles à se préoccuper : ce nouveau gouvernement cherchera probablement une continuité néolibérale en matière économique et maintiendra une tendance conservatrice et d’assistance en matière sociale, ainsi qu’une politique de main de fer en ce qui concerne la politique interne. En ce sens il faut souligner la nomination d’Agustín Carstens, l’ex directeur du Fond Monétaire International comme Ministre des Finances ; celle de José Ángel Montana comme Ministre de la Santé ou Alberto Cárdenas comme ministre de l’Agriculture (tous deux sont des membres du Parti Action Nationale, PAN, connus pour être des plus conservateurs) ; ou celle de Francisco Ramírez Acuña comme Ministre de l’Intérieur, ce dernier également du PAN conservateur et signalé pour sa politique répressive comme président municipal de Guadalajara et comme gouverneur de Jalisco.
Ces indicateurs du sens dans lequel le gouvernement de Calderón pourrait travailler ont également pu être observés dans le projet de budget fédéral qu’il a présenté auprès du Congrès. Ce projet propose de réduire le budget prévu pour l’Education, la Culture, la Science et la Technologie, l’Agriculture et l’Environnement et d’élever en revanche la partie destinée à l’Armée, la Marine, la Police, le paiement de la dette interne et externe ainsi que le rachat de la dette bancaire.
AMLO de son côté a réalisé deux manifestations massives, toutes deux réalisées sur la place principale de la ville de Mexico. Lors de la première, le 20 novembre, il fut “ratifié” comme “président légitime”. La seconde, le premier décembre, se transforma en une marche pacifique qui prétendait arriver jusqu’aux portes de l’Auditoire National où Calderón réalisait son acte politique. Cette marche fut stoppée par les forces de l’ordre et elle se désagrégea sans confrontations violentes.
Quelques jours auparavant, AMLO avait nommé son cabinet légitime. Ce dernier commença à élaborer un budget fédéral alternatif et un projet de loi de Prix compétitifs (anti-monopoles). Ces propositions furent présentées auprès du Congrès par les fractions parlementaires du Front Ample Progressiste (FAP) dans lequel participent le Parti de la Révolution Démocratique (PRD), le Parti du Travail, PT et Convergence.
Au Oaxaca, une opération répressive a été réalisée par la Police Fédérale Préventive (PFP) le 25 novembre, à la fin d’une marche massive convoquée par l’Assemblée Populaire des Peuples du Oaxaca (APPO). Des provocateurs qui s’étaient infiltrés dans la manifestation firent réagir des jeunes radicaux. Les actes violents et le feu mis à plusieurs édifices générèrent un affrontement et une répression indiscriminée. Le bilan est d’un numéro indéterminé de blessés ; 31 personnes disparues et 203 détenues. 142 personnes arrêtées ont été immédiatement transférées dans une prison de l’état de Nayarit, pour être considérées comme “de caractère hautement dangereux”.
Face à ces faits, un climat de persécution, de détentions arbitraires, de tortures et de terreur s’est déchaîné de manière telle, que des membres de l’église catholique et des intellectuels locaux ont dénoncé l’existence d’“un état d’exception de fait “ et “un risque réel de guerre civile dans l’entité”.
Le gouvernement fédéral ordonna alors l’exécution de plus de 200 mandats d’arrêt contre les leaders de l’APPO. Le 4 décembre, Flavio Sosa, le leader le plus connu des médias, et trois autres dirigeants du mouvement furent arrêtés dans la ville de Mexico alors qu’ils se trouvaient là pour participer à une négociation avec le Ministère de l’Intérieur (une réunion qui avait été organisée auparavant).
En dépit de ces faits, le mouvement populaire du Oaxaca a surpassé sa peur et est descendu dans les rues pour réaliser une nouvelle manifestation massive le 10 décembre. Il a réitéré sa demande centrale quant à la démission du gouverneur Ulises Ruiz et a exigé la libération immédiate de tous les prisonniers politiques du Oaxaca.
De son côté, l’Autre Campagne a terminé sa tournée nationale le 30 novembre, après avoir parcouru 47,890 Kms dans tous les états mexicains. Comme clôture de cette tournée, la Commission de la Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) a publié un communiqué dans lequel il réitère son soutien au peuple du Oaxaca et appelle à une “mobilisation mondiale en faveur du Oaxaca, prévue pour le 22 décembre”. Ce communiqué présente également un bilan de ce qui a été vu et écouté tout au long du trajet. Il affirme qu’au Mexique “après le XXème siècle définie d’en haut, ce qui suit c’est le XIXème siècle”, dans la mesure où les conditions sociales, économiques et politiques du peuple pauvre et “d’en bas” sont similaires à celles qui existaient lors de la dictature de Porfirio Díaz (1877-1910).
Le communiqué zapatiste termine sur un pari : “tandis que ceux qui ont misé en haut retournent à leur quotidien et attendent 2012 [prochaines élections présidentielles], en bas, l’Autre Campagne continuera à se demander qui prend part et ce que sera le Programme National de lutte et alors, le calendrier de ceux d’en haut sera rompu et celui qui continuera sera un autre, en bas et à gauche”.
Au Chiapas, Juan Sabines Guerrero (JSG) a assumé son poste comme nouveau gouverneur. Bien que le processus électoral dans l’entité ait présenté de nombreuses similitudes en comparaison avec celui fédéral, il n’y a pas eu de conflit post-électoral, ni de contretemps lors de la cérémonie officielle durant laquelle JSG a pris possession de son poste.
Cependant, selon certains analystes locaux, le peu de marge de manoeuvre personnel de JSG se reflète dans la conformation de son cabinet. On signale en effet que son antécesseur, considéré comme son “parrain politique”– Pablo Salazar (PSM) a réussi à imposer 13 fonctionnaires qui lui sont inconditionnels pour occuper des postes importants (par exemple, les secrétaires du gouvernement, de l’administration, du développement social et la coordination des conseillers).
Les médias signalent aussi le fait que JSG a du récompenser des membres du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) qui l’avaient soutenu lors de la campagne électorale en accordant des postes de premier niveau au sein de son cabinet : par exemple l’ex gouverneur Roberto Albores (dont le fils a obtenu le poste de Secrétaire de la Promotion économique) ou l’ex candidat au poste de gouverneur et ex sénateur, Sami David (pour qui JSG créa le poste de Directeur de la Corporation des Projets stratégiques). Ces deux instances seraient directement liées aux œuvres et investissements publics dans le cadre du Plan Puebla Panama à nouveau relancé.
Deux autres faits en relation à l’EZLN durant cette période sont à souligner dans le contexte au Chiapas. D’un côté, lors de son sixième et dernier rapport de gouvernement, Pablo Salazar Mendiguchía a mentionné de manière explicite les zapatistes, exprimant reconnaissance et remerciement vis-à-vis de ceux-ci. D’un autre côté, l’Organisation pour la Défense des Droits Indigènes et Paysans (OPDDIC) –accusé d’être lié à des groupes civils armés, de type paramilitaire- a émis un communiqué adressé à Sebastián Guillén “Marcos”, par le biais duquel l’OPDDIC rompt le dialogue avec l’EZLN, l’accusant de couvrir des délinquants et de bénéficier le patronat et les étrangers. Dans ce même communiqué, l’OPDDIC annonce de manière menaçante qu’elle “prendra les mesures nécessaires pour récupérer les terres aux mains des bases de soutien zapatistes, qui leur appartiennent légalement”.
En ce qui concerne les conflits sociaux et violations des droits humains au Chiapas, le cas le plus grave s’est présenté dans le village de Viejo Velasco (Forêt Lacandone) : le 13 novembre dernier, une attaque armée de type paramilitaire a été réalisée par des membres de la dite “Communauté Lacandone”, contre 17 familles indigènes accusées d’avoir envahi des terres leur appartenant.
Ce massacre – qui viole les droits à la vie, à l’intégrité, au territoire, à la propriété, à la santé, à l’alimentation et au logement des familles attaquées- a eu un bilan de 4 morts (parmi lesquels une femme enceinte de six mois), 4 personnes disparues (possiblement exécutées) et 38 personnes déplacées.
La magnitude de la violation des droits humains et la responsabilité de l’Etat mexicain dans ces faits acquièrent une autre dimension si l’on prend en compte le fait que 5 mois auparavant, des ONG des droits indigènes et humains, avaient dénoncé publiquement l’imminence de cette attaque et avaient sollicité –en vain- aux gouvernements fédéral et du Chiapas de garantir la sécurité des familles indigènes menacées.
Deux autres conflits sociaux relativement graves se sont également présentés au Chiapas durant cette période. Le premier a eu lieu à San Juan Chamula (Hauts Plateaux): un affrontement entre deux groupes indiens du PRI pour le pouvoir municipal a obligé le maire a renoncer et un Conseil populaire a été nommé sans être reconnu par le Congrès de l’Etat. Un autre conflit a eu lieu dans la région Centre (Pujiltic-La Angostura) où des paysans producteurs de canne à sucre de 4 municipalités se sont mobilisés et ont occupé les installations d’une raffinerie pour protester contre les pratiques de monopole exercées par le maire local.
Egalement durant cette période, le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas a dénoncé trois nouveaux actes d’intimidation (espionnage et surveillance de ses installations et véhicules). En décembre, ce même Centre a reçu un communiqué agressif signé par une dite “Fondation Lacandone, AC” et par l’OPDIC (écrit de cette manière) dans lequel elles menacent le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas, le Centre de Défense de la Liberté Indigène Xinich et, en particulier, le coordinateur général de l’organisation ‘Maderas del Pueblo’ et coordinateur de ce projet en l’accusant d’être un “assassin”.
Finalement, plusieurs éléments préfigurent un scénario difficile en ce qui concerne les conflits sociaux et la situation des droits humains en ce début de nouveau sexennat : les faits de répression indiscriminée au Oaxaca, auxquels il faut ajouter les opérations similaires réalisées à Lázaro Cárdenas, Michoacán (avril 2006) et à Atenco, état de Mexico (mai 2006), les nominations effectuées par Calderón, l’augmentation du budget attribué aux forces armées et à la police, tout ceci dans le contexte s’une société politiquement, économiquement et socialement fracturée.

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