‘Paz con Democracia’ (‘Paix avec Démocratie’), organisme de la société civile créé dans le cadre du conflit au Chiapas, a effectué une mission d’observation dans cet état du 17 au 20 février 2005. Dans la mesure où le conflit armé est l’ expression d’un conflit structurel d’ordre macro, la mission a rendu visite à 4 des 5 ‘Caracoles’ zapatistes. Elle a également participé à plusieurs échanges avec différents acteurs sociaux et civils afin de construire une vision plus ample en prenant en compte les différentes perceptions existantes sur le contexte actuel. Elle s’est entre autres réunie avec le Réseau pour la Paix dont SIPAZ fait partie. Nous reproduisons à continuation une partie du rapport publié par Paz con Democracia (pour voir la totalité du texte).
Tentative de caractérisation du conflit actuel et de ses acteurs
11 ans après le début de l’insurrection paysanne et indigène zapatiste, le contexte international est aujourd’hui dominé par l’hégémonie impériale des USA, qui sous couvert de l’alibi de la "guerre contre le terrorisme" et la défense de la "sécurité nationale", a développé ce que l’on est venu à appeler un ‘néolibéralisme de guerre’. Il s’agit d’un modèle où les politiques économiques et financières néolibérales vont de pair avec la militarisation du monde, deux facteurs qui se rétroalimentent.
Les politiques unilatérales des USA ont miné les souverainetés nationales et ont fragilisé à l’extrême le système des Nations Unies. Le monde vit aujourd’hui sous la menace du surgissement d’un nouvel autoritarisme violent, qui utilise la ‘guerre préventive’, la privatisation de la sécurité aux mains de mercenaires et la torture scientifique comme pratique quotidienne et qui a été dénoncée pour ses components néo-nazis. Un nouvel élément qui a commencé à surgir avec le second mandat de George W. Bush tient à l’utilisation des escadrons de la mort (paramilitarisme), comme une partie de la ‘diplomatie de guerre’ exercée par Washington à échelle mondiale.
Actuellement la conception officielle autour du conflit chiapanèque, sa régulation et sa solution se fondent sur la "Loi pour le Dialogue, la Conciliation et la Paix Digne au Chiapas" approuvée le 11 mars 1995 comme cadre juridique permettant la négociation. L’article 1er admet l’existence d’un “conflit armé” sans abonder dans le sens de sa définition, mais reconnaissant pour le moins sa nature politico-militaire. Cette loi établit que l’EZLN comme acteur armé est une organisation de citoyens mexicains, majoritairement autochtones, non conformes pour diverses raisons. Même si elle le situe dans une dimension étatique, elle assume le fait que ses causes, et de ce fait les solutions nécessaires sont d’ordre politique, social, culturel et économique.
Cependant, le gouvernement le qualifie désormais comme "un conflit de nature politique locale qui a dépassé l’étape de la confrontation armée". Il soutient que sa dimension est régionale, avec la participation de multiples acteurs locaux, qu’il obéit à une situation historique grave marquée par des manques sociaux et la marginalisation des communautés autochtones, ainsi qu’à un intense caractère conflictuel extra, intra et inter communautaire pour des raisons religieuses, idéologiques et politiques. La stratégie gouvernementale se base donc sur la mise en place de programmes de dépenses sociales et de mécanismes de concertation communautaire pour répondre à la problématique locale. Le gouvernement explique encore la présence militaire comme une garantie nécessaire pour maintenir l’ordre public, surveiller la frontière, combattre le trafic de drogue et garantir la sécurité nationale dans la mesure où il existe toujours une déclaration de guerre. Dans ce cadre, le conflit avec l’EZLN est seulement une des pièces du puzzle.
Pour l’EZLN, en revanche, il s’agit d’un conflit armé qui a dérivé en une guerre d’extermination à l’encontre des formes de vie et de reproduction communautaires, et qui opère sous la forme d’une guerre de basse intensité, depuis une vision d’Etat qui maintient la logique militaire comme facteur dominant pour imposer sa solution. Face à celle-ci, le mouvement zapatiste définit une stratégie de résistance active et autonome, d’accumulation politique et territoriale de forces, dirigeant son discours et ses actions contre les sources de légitimité de l’Etat. Il soutient que les causes du conflit sont structurelles et nationales, et que pour les résoudre, une profonde transformation de l’Etat et du modèle économique sont nécessaires, à partir de la reconnaissance des droits autochtones, lutte qui est désormais un élément d’identité fondamental du mouvement.
A partir de ces deux conceptions et des dénonciations reçues par la mission de Paix avec Démocratie de la part de divers acteurs du Chiapas qui font référence sans distinction à l’existence d’une action belligérante de la part du gouvernement qui se traduit par une "guerre intégrale d’usure" et une “guerre économique", et qui préviennent une réarticulation des groupes de pouvoir politique et économique traditionnels ainsi qu’une réactivation des groupes paramilitaires avec le soutien de l’Armée, de la Sécurité Publique et du PRI local et national, nous pouvons conclure que le conflit de type militaire reste d’actualité, bien que ce facteur ne soit plus exercé de manière intensive et constante dans la confrontation entre les parties du conflit.
L’absence de forme de guerre ouverte n’indique pas la fin du conflit, mais plutôt que celui-ci se manifeste comme une guerre de contre-insurrection depuis la stratégie fédérale. La conception et la stratégie de l’Etat se maintiennent sous la logique militaire. Comme parties du conflit, le gouvernement fédéral et l’Armée continuent d’agir depuis la logique autoritaire de l’Etat, en déployant la force de manière disproportionnée. Dans la zone de conflit, l’armée garantit le contrôle territorial, administre et canalise la violence, et en fonction du moment politique, elle pourra recourir de nouveau à une phase de paramilitarisation.
Tant que le gouvernement fédéral n’assume pas le caractère structurel du conflit, la dimension nationale et profonde des causes qui l’ont généré, la capacité de l’EZLN de se faire le référent de divers secteurs de la société et particulièrement des peuples autochtones, il continue de faire le choix d’un schéma de minimisation et d’usure, cherchant à imposer des solutions depuis ses diverses structures de pouvoir, et en particulier l’utilisation de la force.
Parallèlement, le rapide virage stratégique de l’EZLN dans le sens de la pondération de la lutte politique et idéologique, à l’intérieur et à l’extérieur des cadres politiques institutionnels de changement et en maintenant une résistance armée sans affrontements belliqueux dans les territoires sous son influence, ainsi que le renforcement de sa capacité discursive et de communication contre les sources de légitimité de l’Etat, établissent une dispute non seulement en matière de causes et projets mais aussi des moyens de confrontation et de voies de solution.
Comme acteur d’un nouveau genre, stratégiquement, l’EZLN ne propose pas la destruction mais la transformation de l’Etat. L’utilisation d’armes a un sens politique, axé non pas sur la victoire militaire ou la prise du pouvoir, mais sur la défense de la dignité comprise comme lutte pour les droits sociaux, l’identité et la justice. La résistance armée qui s’oppose au régime vise plus à désarticuler les facteurs de violence structurelle du système qu’à l’anéantissement physique de l’adversaire. L’EZLN a transformé sa représentation symbolique et ses capacités médiatiques en une pièce fondamentale de la dispute pour la légitimité entre l’Etat et son mouvement.
Dans ce scénario, il faut également noter que le conflit s’est déplacé vers d’autres acteurs et agendas. L’irruption de nouveaux acteurs, la réactivation des organisations paysannes et la croissance de la résistance civile d’un côté, l’avancée des plans officiels néolibéraux (Plan Puebla Panama, ALCA) ainsi que la mise en place d’autres projets comme le PRODESIS (sous la responsabilité de l’Union Européenne) d’un autre, sont autant de faits notables. Ils placent le territoire du Chiapas (en particulier la Jungle Lacandone et la réserve de Montes Azules), comme un axe en dispute intercapitaliste et interatlantique pour ses ressources énergétiques et génétiques, sous couvert de discours de protection de l’environnement ou de tourisme écologique.
C’est au sein de cette lutte que s’inscrit la Loi sur la Biodiversité approuvée para le Sénat mexicain le 15 février 2005 ainsi que l’achat de la multinationale mexicaine Seminis, du Groupe Savia-Pulsar, du magnat mexicain Alfonso Romo, par la compagnie Monsanto. Monsanto est le leader mondial en graines et oléagineux génétiquement modifiés, une entreprise de capital nord-américain favorisée par l’administration Bush, qui aura ainsi accès au sud de la Réserve de la Biosphère de Montes Azules, riche en eau, en biodiversité et en réserves forestières. Ces deux faits ne sont pas sans lien avec la politique d’expulsion de familles indiennes, en grande partie bases de soutien zapatistes, de la zone de Montes Azules.
Face à ces différents éléments du contexte actuel, ‘Paz con Democracia’ invite les mouvements sociaux et populaires du pays à insister sur la nécessaire prédominance de la logique et la nécessité de la politique sur la logique et les acteurs militaires, et pour ce faire, à freiner la militarisation, la paramilitarisation, l’impunité et les divisions croissantes. A moyen terme, il s’agit de reconstruire les voies et les conditions pour une solution politique négociée et orientée dans le sens de la solution des causes structurelles et nationales. Ceci implique encore la re-création du lien existant entre le conflit et la paix et la nécessaire construction et transformation de la démocratie et de la justice.
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