PROCESSUS
DE PAIX, PROCESSUS DE GUERRE
| Brève histoire du conflit
du Chiapas : 1994-2006 |
Le conflit actuel du Chiapas
n'est pas apparu du jour au lendemain : il correspond à
l'aboutissement d'un processus d'organisation ample et complexe
face à une situation d'historique injustice.
En ce qui concerne les antécédents
de ce conflit, on peut identifier différents facteurs:
- Le conflit du Chiapas se fonde sur le paradoxe d'un
état riche mais avec une des populations les plus
pauvres de la nation. Dans un état générant
35% de l'énergie électrique du pays, 34%
des maisons n'ont pas l'électricité. Dans
une zone riche en pétrole, en ressources naturelles
et agricoles, près de 60% de la population survit
à peine avec un salaire minimum. 60% des enfants
en âge scolaire ne peuvent aller à l'école
et le taux d'analphabétisme atteint 30%. Seuls
57% ont accès aux canalisations d'eau potable.
[Ces chiffres datent de 1994 mais des statistiques
plus récentes indiqueraient les mêmes tendances]
- Une situation de forte discrimination raciale (bien
que la population indigène représente quasiment
30% de la population totale et la quasi-totalité
de la population de la zone dite 'de conflit')
- Du fait des caractéristiques du néolibéralisme
et de la mondialisation qui tendent à renforcer
l’exclusion, trois autres facteurs ont renforcé
le taux déjà élevé de marginalisation
de la population paysanne et indigène :
- la chute des prix du café en 1989 ;
- la réforme de l'article 27 de la Constitution
en 1992 (qui, en facilitant la commercialisation
des terres, a signifié un affaiblissement du
système 'ejidal', structure fondamentale de
l'organisation communautaire indigène);
- la signature du Traité de Libre Commerce
entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique entré
en vigueur le 1er janvier 1994.
- Le groupe qui a donné naissance à l'EZLN
(Armée Zapatiste de Libération Nationale)
commence son action dans la Forêt Lacandone avec
un profil de guérilla traditionnelle à partir
de 1983. Comme le Sous-commandant Marcos l'a expliqué
dans des écrits postérieurs, le contact
avec les communautés indigènes a élargi
les perspectives du mouvement. Cela explique le fait que,
bien que son noyau militaire soit relativement limité,
sa force réside dans le vaste appui social dont
il bénéficie.

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1994 |
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Le 1er janvier 1994,
l’EZLN déclare la guerre au gouvernement fédéral
et à son armée, et parvient à occuper divers
chefs-lieux de l'état du Chiapas parmi lesquels San Cristóbal
de Las Casas, Las Margaritas, Altamirano et Ocosingo. Ses revendications
principales étaient "travail, terre, logement,
alimentation, santé, éducation, indépendance,
liberté, démocratie, justice et paix"
(Première Déclaration de la Forêt Lacandone).
Les zapatistes affirment avoir opté pour la voie armée
face au peu de résultats obtenus par les formes pacifiques
de protestations.
Après 12 jours de guerre, dont le bilan
varie entre 145 (selon la version gouvernementale) et
1000 morts (selon les zapatistes), le gouvernement décrète
un cessez-le-feu unilatéral sous la pression de la société
civile nationale et internationale, et entame un premier dialogue
avec l'EZLN dans la cathédrale de San Cristóbal
de Las Casas. L'évêque de San Cristóbal, Samuel
Ruiz, sert de médiateur. Pour prouver sa bonne volonté,
le gouvernement libère les prisonniers zapatistes et l'EZLN
livre son unique otage, le Général Absalón
Dominguez, ancien gouverneur du Chiapas.
En juin, après une vaste consultation
de ses bases, l'EZLN rejette les propositions du gouvernement
nées du dialogue de la Cathédrale (propositions
rejetées par 98% des votants) parce qu'elles ne répondaient
pas à leurs revendications. Elle décide de maintenir
le cessez-le-feu et d’ouvrir une étape de dialogue
avec la société civile. Par le biais de la Seconde
Déclaration de la Jungle Lacandone, elle convoque la Convention
Nationale Démocratique à laquelle 6000 représentants
d’organisations populaires de tout le Mexique prennent part
en août.
D'autre part, le gouvernement fédéral
ne parait pas disposé à dialoguer plus en profondeur
avec un mouvement rebelle qu’il cherche à minimiser
ou ignorer. Pour obliger le gouvernement à les prendre
au sérieux, les zapatistes rompent l'encerclement imposé
par l'armée fédérale et prennent sans recourir
à la violence 38 chefs-lieux municipaux, qu’ils transforment
en municipalités autonomes et rebelles. Le conflit du Chiapas
ressemble toujours plus à une pierre dans la chaussure
du gouvernement, d'autant plus que nous sommes en période
électorale (pour la présidence de la République)
et que la situation économique est chaque jour plus alarmante.
A la fin de l’année, au milieu des rumeurs et craintes
d'instabilité, une des crises financières les plus
graves de son histoire récente éclate au Mexique.

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1995 |
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En janvier, une réunion
entre le commandement général zapatiste et le Ministre
de l’Intérieur, Esteban Moctezuma Barragán
est organisée. On décide la date de la réunion
suivante : ce sera le 9 février.
Au lieu des représentants du gouvernement,
c'est l'armée mexicaine qui se présente et lance
une vaste offensive militaire. Cependant elle ne réussit
pas à capturer les dirigeants zapatistes qu'elle prétendait
arrêter. Pour certains, ceci constitue une erreur de calcul
de la part du gouvernement qui continue de considérer l'EZLN
comme un mouvement d'indigènes manipulés qui disparaîtra
une fois décapité. Les zapatistes ne répondent
pas à la provocation. Cependant, l'armée mexicaine
parvient à s'installer dans un grand nombre de communautés.
En mars, le Congrès approuve la "Loi
pour le Dialogue, la Conciliation et la Paix digne au Chiapas".
Ce texte instaure la reprise des dialogues de paix, la suspension
des opérations militaires contre l'EZLN et la suspension
des mandats d'arrêts lancés contre ses supposés
dirigeants. Une commission composée de législateurs
de tous les partis politiques représentés au Congrès,
la COCOPA (Commission de Concorde et de Pacification) est
constituée pour faciliter les négociations.
Une première rencontre a lieu entre
les zapatistes, la CONAI et la délégation du gouvernement
à San Miguel, municipalité d’Ocosingo. La
négociation se prolongera pendant plusieurs mois en dépit
de multiples interruptions dans un village des Hauts-Plateaux
du Chiapas, San Andrés Larráinzar, que les zapatistes
ont rebaptisé Sacamch'en des Pauvres. Les négociations
devaient se réaliser dans le cadre de six tables de travail:
Table 1: Droits et Cultures Indigènes, Table 2: Démocratie
et Justice, Table 3: Bien être et Développement,
Table 4: Conciliation au Chiapas, Table 5: Droits de la Femme,
Table 6: Fin des hostilités.
En août et septembre, l'EZLN lance une
consultation nationale et internationale pour définir l'avenir
de sa lutte. Plus d'un million de personnes répondent,
la majorité appuyant la conversion de l’EZLN en une
force politique d’un nouveau genre. Depuis les premiers
jours du soulèvement, les zapatistes ont commencé
un dialogue ouvert avec la société civile à
tous les niveaux. Ce dialogue a été et continue
d'être une de ses plus grandes forces et protection.

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1996 |
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Début janvier, l’EZLN
annonce la création du Front Zapatiste de Libération
Nationale (FZLN), nouvelle force politique non partisane,
indépendante et pacifique (Quatrième Déclaration
de la Jungle Lacandone). Un Forum National Indigène
convoqué par l’EZLN réunit plus de 300 représentants
autochtones de 35 peuples indiens. Les participants décident
de former le Congrès National Indigène (CNI).
Les Accords de San Andrés sont signés
le 16 février. Ils contiennent les résultats des
négociations concernant le thème des Droits et Culture
Indigène (Table 1). En mars, le débat sur
le thème "Démocratie et Justice"
commence. La délégation gouvernementale n'y participe
quasiment pas, cherchant à éviter que ce thème
ne prenne une importance nationale ou constitutionnelle comme
cela avait été le cas lors de la table précédente.
Durant cette période, la répression augmente dans
tout l'état : arrestation de zapatistes présumés,
actions de groupes paramilitaires ('Chinchulines' et
'Paix et Justice'), persistance de la militarisation, autant
d’éléments qui accroissent plus encore les
difficultés de la négociation.
En septembre, l’EZLN décide de
se retirer des négociations tant que les conditions nécessaires
pour donner crédibilité au processus ne seront pas
remplies: libération de tous les prisonniers supposément
zapatistes, une Commission du gouvernement dotée d’une
capacité de décision politique réelle et
qui respecte la délégation zapatiste, l’installation
de la Commission de Suivi et de Vérification (COSEVER),
des propositions sérieuses et concrètes pour la
Table portant sur ‘Démocratie et Justice’,
et la fin du climat de persécution militaire et policière
contre les communautés autochtones.
En novembre, les parties sont d'accord pour
que la COCOPA prépare un projet de loi visant à
intégrer dans la Constitution les accords déjà
signés. Les parties accepteront l'initiative dans sa totalité
sans aucune observation ni correction, ou elles la rejetteront.
En décembre 1996, l'EZLN accepte le texte ; le gouvernement
au contraire présente des modifications qui changent substantiellement
le projet de loi de la COCOPA.

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1997 |
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En janvier, l'EZLN accuse le
gouvernement d'avoir rompu le processus de dialogue en présentant
une contre-proposition au projet de loi de la COCOPA. Elle refuse
de reprendre les négociations avant que ses conditions
ne soient respectées. Durant toute l'année, l'EZLN
organise de grandes manifestations pour faire pression sur le
gouvernement afin qu'il respecte les Accords de San Andrés.
La plus spectaculaire est la marche de 1111 zapatistes vers la
ville de Mexico. Ces manifestations restent sans succès
: le gouvernement paraît avoir décidé de laisser
"pourrir" la situation. Le conflit acquiert
toujours plus les caractéristiques d'une guerre de basse
intensité par le biais de laquelle le gouvernement chercherait
à:
- désorienter l'opinion publique nationale et internationale
(discours de paix, travail social de l'Armée, limitation
des affrontements d'armée à armée, rumeurs,
utilisation des moyens massifs de communication, limitation
des possibilités d'observation internationale, etc.)
;
- maintenir les communautés dissidentes encerclées,
sans information, du fait de la présence militaire et
paramilitaire;
- terroriser la population civile, possibles bases de soutien
de l'EZLN grâce à des actions sélectives
et "exemplaires" et à miser sur le
fait que cela empêchera une plus grande "contagion"
de l'insurrection à d'autres parties de la société
ou du pays;
- " diviser pour mieux régner " et
polariser aux niveaux inter et intra communautaires, par exemple
au travers d'actions de répression ou d'intimidations
à l'encontre des organisations sociales.
Le gouvernement semble miser sur le fait que
l'EZLN va perdre sa légitimité dans cette guerre
d'usure prolongée qui recouvre des dimensions politiques,
militaires, économiques, juridiques et informatives. Parallèlement,
la CONAI et le diocèse de San Cristóbal font l'objet
de campagnes de diffamation et de critiques.
Une vague de violence se déchaîne
dans tout l'état : de la zone Nord (nombreuses actions
du groupe ‘Paix et Justice’ et attentat contre
les évêques de San Cristóbal) à Chenalhó,
culminant à Acteal avec le massacre de 45 personnes. Le
nombre de déplacés augmente significativement :
près de 4000 dans la zone Nord et environ 10000 dans les
Altos.

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1998 |
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En 1998, le décalage
entre les discours de paix et les politiques de force mises en
œuvre par le gouvernement s'exacerbe une fois de plus. Le
processus de paix paraît définitivement dans l'impasse
quand les propositions de réforme constitutionnelle concernant
le thème des Droits et Culture Indigène se multiplient
: une du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI),
le parti du pouvoir avec une initiative reprise par le président
Zedillo et une autre du Parti d'Action Nationale (PAN).
De cette manière, la possibilité que l’initiative
de réforme constitutionnelle de la COCOPA (texte accepté
par l'EZLN) soit prise en compte par le Congrès
s'éloigne. Face à cette impasse, la CONAI s’auto-dissout
(en juin). L'évêque Samuel Ruiz explique qu'il a
pris cette décision face aux attaques du gouvernement à
l'encontre de sa personne, du diocèse de San Cristóbal
et de la CONAI. La COCOPA parvient difficilement à remplir
ses fonctions et encore moins à jouer un rôle significatif
: cette structure se voit parfois limitée voire paralysée
par les intérêts propres aux partis politiques.
Pendant ce temps, la militarisation reste élevée
: la CONAI et les organisations des droits humains parlent alors
de plus de 70000 militaires, le tiers des forces armées
mexicaines (si ce chiffre peut avoir été moins important,
on ne peut nier la disproportion de cette présence). Les
opérations policières et militaires de grande ampleur
se multiplient contre les municipalités autonomes zapatistes
(Flores Magón en avril, Tierra y Libertad en mai, Nicolas
Ruiz et San Juan de la Libertad en juin). Le prétexte pour
intervenir, même s'il a un fondement légal, aboutit
à la détention de dizaines de personnes (ce qui
est contraire à la Loi pour le Dialogue). Les zapatistes
n'ont répondu de façon violente que dans un seul
cas (San Juan de la Libertad, municipalité de El Bosque),
avec un bilan de 8 morts.
Au Chiapas, le nouveau gouverneur Albores Guillen
lance une grande offensive pour rétablir "l'Etat
de droit" à travers différentes campagnes
: Accord Etatique pour la Réconciliation au Chiapas, plan
de remunicipalisation et loi "d'Amnistie et de Désarmement
des Groupes Civils dans l'Etat du Chiapas". Ces initiatives
sont sévèrement critiquées par l'opposition
car elles ne prennent en compte l'EZLN et peuvent créer
plus de divisions.
Face à ces offensives juridiques, militaires
et légales, l'EZLN reste silencieuse durant de nombreux
mois avant de se lancer dans un nouvel effort de plus grand dialogue
avec la société civile. Elle annonce une consultation
nationale sur le projet de loi indigène présenté
par la COCOPA sur la base des Accords de San Andrés. Elle
cherche ainsi à rompre le cercle dans lequel le gouvernement
veut la maintenir : depuis le début du conflit, il a tenté
de présenter le problème comme limité au
seul Chiapas.

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1999 |
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Cette tendance à régionaliser
au maximum le conflit se renforce en 1999. Le gouvernement paraît
prétendre résoudre les causes de ce conflit en promouvant
le développement économique… sans dialoguer
avec les zapatistes. Dans le même sens, le gouverneur Roberto
Albores Guillen présente son projet de loi sur les Droits
et la Culture Indigène auprès du Congrès
du Chiapas. L'initiative est fortement critiquée par les
partis d'opposition et les organisations sociales, car elle passe
outre les Accords de San Andrés et tout le processus de
consultation qui a permis de parvenir à leur élaboration.
Le gouvernement peut cependant donner l'impression à certains
qu'il essaye effectivement de répondre à la situation
de conflit.
En mars, l'EZLN démontre qu'elle reste
un acteur avec lequel il faut compter au travers de la consultation
nationale "pour la Reconnaissance des Peuples Indiens
et pour la fin de la Guerre d'extermination" organisée
conjointement par les zapatistes et la société civile.
Plus de 2,5 millions de Mexicains y participent.
En réponse, au printemps, de nombreuses
campagnes pour discréditer les zapatistes et leurs sympathisants
sont menées depuis le Chiapas : la Une des journaux parle
de supposés zapatistes rendant leurs armes. En fait, ils
ne l'étaient plus ou ne l'avaient jamais été
et ces remises d'armes se font en échange d'appuis économiques
de la part du gouvernement.
Les autorités de l'état et fédérales
prétextent l'application de la Loi sur les Armes à
feu et Explosifs, la lutte contre le trafic de drogues, l'arrestation
de délinquants et la protection réclamée
par certains habitants pour justifier l’entrée de
forces militaires et policières dans les communautés
zapatistes.
Mais tant au niveau national qu'international
et malgré ses discours de bonne volonté, le gouvernement
a du mal à convaincre. Le plus frappant est la fréquence
des visites de représentants de l'ONU toujours de plus
haut niveau dont les commentaires reprennent le thème du
Chiapas ou l'impunité des groupes paramilitaires.
Le 30 décembre, le Vatican annonce le
transfert de l’évêque coadjuteur, Raul Vera,
à Saltillo, au nord du Mexique. L’évêque
Samuel Ruiz avait présenté sa renonciation en novembre,
mais elle n’avait pas encore été acceptée.
Le transfert de Raul Vera, qui devait succéder à
Mgr. Ruiz et continuer dans la même lignée, et l’incertitude
après coup, génèrent certaines craintes dans
les milieux proches du diocèse.

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2000 |
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Toute analyse quant à
l’an 2000 doit être réalisée dans le
cadre d’un contexte électoral (tant à l’échelle
fédérale que de l’état). Les espoirs
de parvenir à des avancées significatives en direction
de la paix avant la fin du sexennat du président Zedillo
semblaient d’entrée de jeu minimes. Les élections
représentent durant plusieurs mois un élément
d’incertitude et d'instabilité, en particulier dans
le contexte explosif du Chiapas.
Les élections fédérales
du 2 juillet marquent un changement historique pour le Mexique.
Après 71 ans au pouvoir, le PRI perd la présidence
face au leader de l’opposition (centre-droit), Vicente Fox.
A la différence de ce qui était prévu, peu
de plaintes pour fraudes ont été présentées
(bien qu’il y en ait eu quelques-unes en zones rurales).
Le Président Zedillo et le candidat du PRI reconnaissent
la victoire de Fox quelques heures à peine après
l’annonce des résultats. Le PAN (dont Fox était
le candidat) obtient également le plus grand nombre de
sièges à la Chambre des députés.
Quelques semaines plus tard, Pablo Salazar,
candidat d’une coalition de partis de l’opposition,
est élu gouverneur du Chiapas le 20 août, un autre
revers inattendu pour le PRI qui a également dominé
le monde politique du Chiapas pendant plusieurs décennies.
Les mois avant la prise de possession des nouveaux
gouvernements (en décembre) correspondent à un temps
de latence et transition, entre expectatives, débats et
définitions. Au Chiapas, la tension augmente à plusieurs
reprises, en particulier en octobre, suite à l’arrestation
de 11 personnes de l’UCIAF, une scission de ‘Développement,
Paix et Justice’, un des groupes accusés d’être
paramilitaire.
A partir de la prise de possession de Fox en
décembre, on observe un changement significatif en comparaison
avec l’administration antérieure : il place le thème
du Chiapas comme l’un des premiers de l’agenda national
et il ordonne le retrait de 53 barrages militaires.
Après plusieurs mois de silence et sans
avoir pris part aux élections, les zapatistes réalisent
une conférence de presse reconnaissant que les nouveaux
gouvernements pourraient constituer une opportunité pour
le processus de paix. Ils demandent trois signes de la part du
gouvernement avant de reprendre le dialogue : le respect des Accords
de San Andrés, la libération des prisonniers politiques
et la fermeture de 7 bases militaires situées dans la zone
d’influence zapatiste. Ils annoncent une Marche à
Mexico pour défendre le projet de réforme constitutionnelle
rédigé par la COCOPA sur la base des Accords de
San Andrés.
Fox répond : il présente le projet
de loi de la COCOPA le 5 décembre et il ferme petit à
petit les différentes positions militaires exigées
par les zapatistes. Au niveau du Chiapas, Pablo Salazar montre
lui aussi sa bonne volonté en libérant des dizaines
de prisonniers zapatistes.

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2001 |
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Durant les premiers mois de
l'année, le gouvernement de Fox continue de répondre
à certaines des conditions exigées par les zapatistes
pour reprendre le dialogue : libération des prisonniers
zapatistes et retrait de certaines positions militaires. En avril,
l'armée évacue les communautés indigènes
de Guadalupe Tepeyac, la Garrucha y Río Euseba, remplissant
ainsi l'une des trois conditions posées.
Fin février, les zapatistes réalisent
leur marche jusqu'à Mexico pour défendre auprès
du Congrès la réforme sur les droits et la culture
indigène élaborée par la COCOPA en 1996.
Après avoir reçu le soutien populaire de milliers
de personnes lors de leur passage par 12 états, l'EZLN
parle devant la Chambre des députés. Un moment prometteur
pour le processus de dialogue… En avril cependant, le Congrès
approuve une loi sur les droits et la culture indigène
que l'EZLN considère comme une trahison dans la mesure
où elle ne reprend pas certains aspects importants des
Accords de San Andrés ou du projet de loi de la COCOPA.
Le texte de loi approuvé, même s'il représente
une avancée, restreint significativement le concept d'autonomie
indigène: il ne considère pas les communautés
et les peuples indiens comme des entités de droit public,
pas plus qu'il ne reconnaît leurs droits à un territoire,
à l'utilisation et la jouissance des ressources naturelles
ou encore l'association de communautés et municipalités.
Les zapatistes rompe le dialogue avec le gouvernement et retourne
à la stratégie su silence.
Les Congrès des états du Mexique
caractérisés par une forte population indigène
(Morelos, Chiapas, Guerrero, Hidalgo, San Luis Potosí,
Oaxaca) rejettent cette loi. De leur côté, les
organisations et communautés indigènes présentent
auprès de la Suprême Cour de Justice de la Nation
330 recours constitutionnels contre la réforme approuvée
ainsi que plusieurs demandes auprès de l'OIT. En dépit
des polémiques, cette loi est promue en août.
Lors d'une tournée en Europe, le président
Fox déclare: tout est paix et tranquillité au Chiapas.
Il donne pour exemple le retour des déplacés. Entre
août et décembre, quatre retours de l'Organisation
Civile Las Abejas ont certes été réalisés.
Las Abejas affirment cependant que ces retours ont été
"forcés": les conditions de vie étaient
intolérables et on leur avait retiré la quasi totalité
de l'aide humanitaire. Ils dénoncent par ailleurs que les
paramilitaires de la zone sont toujours armés et que plusieurs
coupables du massacre d'Acteal restent impunis.
L'EZLN de son côté se maintient
en résistance, exerçant l’autonomie par la
voie des faits et rejetant toute aide de la part des gouvernements
de l'état et fédéral. Cette option génère
des conflits permanents entre bases de soutien zapatistes et d'autres
organisations indigènes (auparavant alliées) qui
ont choisi d'accepter les programmes sociaux et économiques
du gouvernement.
A la fin de l’année, le PRI obtient
à nouveau la majorité au sein du Congrès
de l'état et des différentes municipalités.

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2002 |
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En mars, le gouvernement présente
le Plan officiel pour le développement des peuples indigènes,
qui laisse de côté plusieurs aspects-clés
du projet de loi de la COCOPA et annonce en revanche la mise en
place de programmes gouvernementaux. Les zapatistes et la majorité
des organisations indigènes rejettent ces mesures et misent
sur la construction de l’autonomie par la voie des faits,
depuis la base de leurs communautés.
Jusqu’à la fin de l’année,
l’EZLN reste silencieuse, protestant ainsi contre l’approbation
de la réforme constitutionnelle en matière de droits
indigènes. Trois processus parallèles auraient pu
modifier ce scénario nouvellement paralysé:
- Mi février, 168 députés présentèrent
à nouveau le projet de loi de la COCOPA auprès
du Congrès fédéral, "pour réparer
l’erreur d’avoir approuvé (…) une réforme
qui n’a pas répondu aux demandes des peuples indigènes."
Cette initiative n’a pas prospéré du fait
de la composition du pouvoir Législatif (sans changements
depuis l’approbation de la loi et jusqu’à
la fin du premier semestre de 2003).
- En mars, l’OIT accepte la réclamation des syndicats
et organisations sociales présentée contre la
réforme indigène approuvée. Même
si une résolution contraire à la réforme
n’aurait pas un caractère coercitif, elle pourrait
questionner plus encore sa légitimité, et constituer
une sanction morale. Ce processus n’est pas encore terminé.
- Finalement, l’expectative la plus grande avait trait
à la décision de la Suprême Cour de Justice
de la Nation quant aux plus de 300 controverses constitutionnelles
présentées contre la loi approuvée. Elle
s’est prononcée en septembre, validant cette loi.
Tout au long de l’année, la résistance
zapatiste et la construction de l’autonomie se sont donnée
au milieu de tensions inévitables avec les autorités
locales officielles, et avec les organisations auparavant alliées
et désormais en conflit pour le contrôle politique
et du territoire. Entre juillet et août, le Chiapas connaît
une préoccupante escalade de la violence et plusieurs dirigeants
zapatistes civils sont assassinés dans les municipalités
autonomes de la Jungle. A partir du second semestre, un autre
vecteur de tension est la menace d’expulsion violente des
communautés situées dans la Biosphère de
Montes Azules.

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2003 |
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Le 1er janvier, plus de 20 mille
indigènes bases de soutien zapatistes “prennent”
la ville de San Cristóbal. L’EZLN rompt le silence
et condamne les trois principaux partis politiques pour avoir
trahi le fond des Accords de San Andrés avec la loi indigène
approuvée. Au cours des mois suivants, elle rend public
un “Calendrier de la Résistance”,
12 documents par le biais desquels le sous-commandant Marcos présente
une radiographie des luttes qui existent dans le reste du Mexique
(en reprenant la même route que la Marche de la Couleur
de la Terre avait suivie).
En mai, après plusieurs mois de tension
suite au menaces d’expulsion, le gouvernement de l’état
du Chiapas et les dirigeants lacandons signent une trêve
pour ne pas réaliser d’expulsion des communautés
de la réserve de la biosphère de Montes Azules.
Même si à partir de cela, la violence diminue, les
discours contradictoires de la part des différentes instances
gouvernementales contribuent à maintenir la tension dans
la zone.
En juillet, plusieurs actions violentes ont
lieu au Chiapas durant les élections législatives
en particulier à San Juan Cancuc, Zinacantán et
Chenalhó. A échelle fédérale, on enregistre
le plus fort taux d’abstentionnisme dans l’histoire
récente du pays.
Parallèlement, l’EZLN annonce
une série de changements quant à son fonctionnement
interne et sa relation avec la société civile nationale
et internationale (sept documents qui forment la “Treizième
Stèle”). Pour mettre en place l’autonomie
établie dans les Accords de San Andrés, lors d’un
acte célébré à Oventik, le commandement
de l’EZLN annonce la disparition des Aguascalientes, la
création des caracoles et des Comités de Bon Gouvernement.
Chacun des 5 Comités de Bon Gouvernement est formé
par un ou deux délégués de chacun des Conseils
autonomes de la zone, couvrant ainsi les 30 Municipalités
Autonomes Rebelles Zapatistes. Le projet zapatiste semble plus
que jamais de résistance et non pas militaire, et opte
pour une attitude proactive de désobéissance civile
en se proposant d’assumer des fonctions de gouvernement
de manière toujours plus explicite.
A Oventik, l’EZLN annonce le retrait
des barrages et des péages sur les routes et chemins sous
leur contrôle, comme un geste de bonne volonté en
direction des communautés non zapatistes. L’EZLN
continuera cependant à fonctionner dans le cadre de la
défense des municipalités autonomes.
La création des JBG marque le début
d’une nouvelle étape de recomposition des relations
à l’intérieur et à l’extérieur
des territoires zapatistes. En dépit du message conciliateur
lancé aux non zapatistes, la redéfinition de ces
territoires n’est pas allée sans générer
des tensions avec d’autres acteurs sociaux, en particulier
autour des thèmes de redéfinition territoriale et
l’administration de la justice du fait de la pluralité
existante dans les dits territoires.
A échelle nationale, les représentants
du Congrès National Indigène se compromettent à
suivre l’exemple des zapatistes, en promouvant l’autonomie
indigène dans tout le pays, et en défendant les
droits des peuples indiens dans la pratique.
Face à cela, le discours du gouvernement
fédéral a cherché à affirmer que les
comités de bon gouvernement peuvent s’intégrer
dans la Constitution, grâce à la dernière
réforme constitutionnelle qui reconnaît l’autonomie
indigène.
A 20 ans de la fondation de l’EZLN et
à près de 10 ans du soulèvement armé
du 1er janvier 1994 au Chiapas, les perspectives de reprise d’un
processus de négociation semblent toujours plus lointaines
quand chacune des deux parties dans le conflit répond à
une stratégie, une conception du temps et des intérêts
clairement différenciés.

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2004 |
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Dix ans après le soulèvement
armé zapatiste, force est de reconnaître qu’en
dehors du Chiapas, beaucoup pensent que le conflit dans cet état
est soit résolu soit dissolu, tant à l’échelle
nationale qu’internationale. Cependant, ce conflit persiste
parce que les causes qui l’ont généré
persistent, ceci dans un contexte de guerre ‘intégrale
d’usure’ qui se caractérise par une absence
de confrontation directe mais le miantien de plusieurs stratégies
militaires, politiques et économiques qui continuent à
acculer les zapatistes et génèrent de nombreux conflits
communautaires.
Le dixième anniversaire du soulèvement
armé zapatiste a marqué le début de l’année
2004. Cette célébration a donné lieu à
différentes analyses sur le chemin parcouru par les zapatistes
au long de cette dernière décennie. En ce sens,
on peut souligner l’importance des néozapatistes
dans la chute du Parti Révolutionnaire Institutionnel
(PRI) après 71 ans au pouvoir ainsi que leur rôle
dans le renforcement du mouvement indigène à échelle
nationale. On peut également souligner l’impact de
leur lutte dans la naissance du mouvement altermondialiste, contraire
au néolibéralisme et qui cherche à développer
de nouvelles alternatives face à ce modèle.
Dans la zone de conflit, les Comités
de Bon Gouvernement Zapatistes ont oeuvré comme des
gouvernements autonomes régionaux. Un des aspects les plus
notables est leur travail de médiation et résolution
des conflits communautaires non seulement entre zapatistes, mais
aussi avec des secteurs de la population non zapatistes. Le niveau
de conflit a diminué de manière significative en
2004, même si la tension se maintient, en particulier du
fait de la constante présence militaire dans la zone. Dans
son bulletin ‘L’occupation
militaire au Chiapas: le dilemme du prisonnier’,
le Centre d’Analyses Politiques, Sociales et Economiques
(CAPISE) informe de l’existence de 91 campements militaires
dans la zone ‘de conflit’. Il analyse également
l’impact de la présence militaire sur le respect
des droits collectifs des peuples indigènes.
Le plus grand nombre de conflits communautaires
a eu lieu autour des services publics comme l’eau, l’électricité,
la réalisation d’œuvres publiques et du fait
de la décision des zapatistes de maintenir leur propre
organisation autonome parallèlement au système de
gouvernement ‘officiel’. Pendant toute l’année,
la résistance au paiement de la lumière électrique
a généré un des plus grands mouvements de
désobéissance civile (non zapatiste), en dépit
du programme ‘Tarif Vie Meilleure’, par le
biais duquel le gouvernement de l’état cherchait
à mettre fin au non paiement des factures d’électricité.
Ce programme a cependant augmenté le nombre des conflits
entre la population et la Commission Fédérale
d’Electricité qui a effectué des coupures
d’électricité de manière constante
et a continué à augmenter ses tarifs.
Au mois d’avril, dans la municipalité
de Zinacantán (région des Hauts-Plateaux), les zapatistes
de la zone ont souffert l’agression la plus violente depuis
1994. Des membres du Parti Révolutionnaire Démocratique
(PRD) avaient coupé l’eau aux zapatistes de
la communauté de Jechvó : des représailles
dues au fait que les zapatistes autonomes n’apportent plus
la coopération économique liée aux postes
de responsabilité communautaires traditionnels. La violence
a entraîné plusieurs blessés et 125 familles
déplacées qui n’ont pu revenir chez eux que
plusieurs semaines plus tard, alors que la division se maintient
entre les deux groupes.
La Réserve de la Biosphère de
Montes Azules a représenté une zone de tension constante
et fait l’objet de nombreuses polémiques. Le gouvernement
maintient une politique de conservation de l’environnement
à tout prix et son projet d’expulsion des communautés
considérées “irrégulières”
(majoritairement de l’EZLN et de l’Association
Rurale d’Intérêt Collectif Indépendante
et Démocratique - Union des Unions). Certaines ONG’s
comme “Maderas del Pueblo del Sureste” (‘Bois
des Peuples du Sud est’) et le Centre des droits
de l’Homme Fray Bartolomé de Las Casas ont continué
à exiger une analyse intégrale de la problématique
environnementale de la Réserve sans pour autant oublier
les facteurs sociaux-économiques qui ont conduit autant
de personnes à l’habiter.
En octobre, l’EZLN a annoncé
la ‘reconcentration’ de plusieurs de ses
villages installés à Montes Azules. Ceci constitue
un repositionnement des bases de soutien zapatistes, du fait de
la dispersion et de l’éloignement par rapport aux
Caracoles zapatistes. Une plus grande proximité
leur permettra de les organiser et les protéger davantage.
D’un autre côté, le ‘Projet
de Développement Social Intégral et Soutenable de
la Jungle Lacandone’ (PRODESIS) a été
lancé et sera co-financé par le gouvernement de
l’état (16 millions d’Euros) et l’Union
européenne (15 millions). Destiné aux micro-régions
qui entourent Montes Azules, il est présenté comme
un instrument qui devrait permettre d’éradiquer la
pauvreté par le biais de la formation et la planification
des acteurs de la région, ainsi que par la mise en place
de projets de développement. Le PRODESIS a été
durement remis en question par les ONG vu qu’il représente
le même modèle de conservation de l’environnement
imposé depuis les hautes sphères, sans consulter
les communautés au préalable.
Dans l’état du Chiapas, on a pu
observer des fortes regressions concernant le respect des garanties
individuelles et des droits de l’Homme. En février
la loi dite ‘Loi Muselière’ a été
mise en place. Elle augmente durement les sanctions pénales
pour délits contre l’honneur, ce qui limite le droit
à la liberté d’expression et d’accès
à l’information. Il faut encore ajouter à
cela d’autres réformes législatives qui visent
à un plus grand contrôle provoquant la limitation
d’espaces de participation sociale et de moyens pour protester
ou pour dénoncer des situations d’injustice, comme
la loi anti-maras (bandes de jeunes), la loi de bio-terrorisme,
la loi de fiscalisation, etc. D’un autre côté,
le Président de la Commission de l’état
du Chiapas a été destitué, ce qui a
remis en question la véritable autonomie de cet organisme
chargé de vérifier le respect des droits de l’Homme
de la part des autorités.
Amnesty International, dans son rapport 2004,
a affirmé que les efforts du gouvernement fédéral
pour permettre le respect des droits de l’Homme restaient
insuffisants. En décembre, cet organisme a également
publié un rapport spécial intitulé “Abus
non entendus à Guadalajara : la résistance à
éclaircir les violations aux droits de l’homme perpétue
seulement l’impunité”. Il dénonce
les arrestations arbitraires et les tortures affligées
aux manifestants qui ont protesté contre le Sommet d’Amérique
Latine et de l’Union Européenne à Guadalajara
en mai dernier.
En septembre, le Présidente Vicente
Fox a présenté son rapport de gouvernement pour
2001 au milieu de fortes protestations de la part de l’opposition
au sein du Congrès, et de manifestations de différents
secteurs sociaux dans les rues de Mexico. De manière parallèle,
et dans le cadre du premier anniversaire de fonctionnement des
Comités de Bon Gouvernement, l’EZLN a publié
une série de communiqués intitulés “Lire
une vidéo”. Ce rapport répond aux critiques
reçues et reconnaît deux limitations importantes
: le peu de participation des femmes et l’influence que
la structure politico-militaire zapatiste continue à avoir
sur les gouvernements autonomes civils. Il rend aussi compte d’avancées
en matière de santé, éducation, alimentation,
terre, logement et auto-gouvernement.
En octobre, les élections municipales
ont eu lieu au Chiapas. Il convient de noter que l’EZLN
n’a fait aucun obstacle au bon déroulement de ces
élections, après avoir négocié avec
l’Institut Fédéral Electoral. Suite au processus
électoral, les acteurs ont commencé à se
repositionner dans les différents chefs-lieux. On peut
remarquer une perte d’identité des partis politiques
du fait d’alliances ou parce que certains candidats n’hésitent
pas à passer d’un parti à l’autre pour
pouvoir maintenir leur quota de pouvoir.
L’affaiblissement de la démocratie
partisane et la perte de prestige de la part des autorités
sont de plus en plus forts, tant au Chiapas qu’à
échelle nationale. L’agenda de toute la classe politique
tourne autour de la dispute des prochaines élections présidentielles
(2006). Face à ces luttes entre partis politiques, plusieurs
mouvements sociaux ont lancé en novembre le premier
Dialogue National pour un projet de Nation avec Liberté,
Justice et Démocratie afin d’unir les résistances
contre le modèle néolibéral.
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2005 |
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En janvier, dans le cadre d’une visite au Chiapas, le Président de la République Vicente Fox a affirmé que l’EZLN était un sujet qui “dans la pratique, appartenait déjà au passé, alors que tout le monde regarde vers l’avant”. Ces mots ont mis en évidence que l’EZLN n’est pas le problème majeur du gouvernement, davantage préoccupé par le contexte préélectoral, le pouvoir croissant du trafic de drogues et d’autres affaires de loi de plus haute priorité pour son administration.
En janvier encore, au moment de la prise de possession des nouvelles autorités municipales, des manifestations se sont produites, ainsi que des blocages de routes et des affrontements à Oxchuc, Tila et Sabanilla, entre autres. A Tila (zone Nord), les deux partis concurrents, le PRI et l’Alliance PRD-PT, ont proclamé leur victoire. Le Tribunal Electoral du Pouvoir Judiciaire a fini par déclarer le PRI vainqueur. Les opposants ont alors décidé d’occuper la place de la mairie. Le 15 février, plus de 800 policiers ont délogé avec violence les manifestants. 54 personnes ont été arrêtées. Le prêtre de Tila a fait remarquer que les tensions s’étaient ravivées d’elles-mêmes dans la région suite aux problèmes post-électoraux et à la réactivation du groupe paramilitaire ‘Paix et Justice’.
En février, le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de las Casas a rendu publique une dénonciation pour violation aux droits humains dans la zone Nord du Chiapas, plainte qui avait été présentée à la Commission Interaméricaine des Droits Humains en octobre 2004. Le centre a dénoncé l’impunité persistante, bouillon de culture de nouveaux conflits : les structures paramilitaires n’ont pas été démantelées ni désarmées, les responsables matériels et intellectuels des exactions n’ont pas été punis et l’on n’a pas dédommagé les victimes. Quelques jours après l’opération policière de Tila, le centre a qualifié la détention de Samuel Sánchez, Sánchez, fondateur et dirigeant de ‘Paix et Justice’ de “tardive et insuffisante”.
A échelle nationale, le 7 avril, la Chambre des Députés a décidé de lever son immunité au Chef du Gouvernement du District Fédéral de Mexico, Andrés Manuel López Obrador, et de lui retirer ses fonctions afin qu’il réponde à un processus pénal pour délit présumé. Cette action a été jugée comme politique visant à empêcher López Obrador, leader du PRD et favori des sondages, de participer aux prochaines élections présidentielles. Le rôle joué par Vicente Fox, son parti, le PAN et par le PRI ont été fortement remis en question dans cette affaire. Fin avril, face à une pression populaire massive, le processus a finalement été suspendu.
Le 20 juin, l’EZLN s’est déclarée en Alerte Rouge, ce qui a signifié la fermeture des structures autonomes civiles (les Caracoles) et le regroupement des insurgés zapatistes. Parallèlement, l’armée zapatiste a annoncé la rupture de tous les contacts existant entre la structure civile zapatiste et les institutions gouvernementales de l’état du Chiapas.
Quelques temps avant l’Alerte Rouge, on a pu observer d’étranges regroupements de bases militaires et policières au Chiapas, fait sans précédent depuis 2001. Le jour même de la déclaration de l’Alerte Rouge, le Ministère de la Défense Nationale communiqua qu’il avait réalisé une opération de destruction de 44 pieds de marihuana en territoire zapatiste. Il s’est rapidement avéré que cette opération s’était déroulée eu lieu en dehors de la ‘zone de conflit’, dans des municipalités sans présence zapatiste. Le Ministère de l’Intérieur a alors été amené à démentir ses propos.
Plusieurs communiqués ont été publiés suite à l’Alerte Rouge (levée le 11 juillet):
- Annonçant une restructuration politique et militaire à l’intérieur de l’EZLN ;
- Clarifiant que l’Alerte Rouge avait été une “mesure de prévention” pour protéger un processus de consultation interne (il faut rappeler qu’une autre consultation zapatiste en février 1995 avait coïncidé avec une offensive militaire pour détenir le commandement zapatiste) ;
- Informant qu’après un processus de consultation en assemblées communautaires, l’EZLN avait décidé de lancer “une nouvelle initiative politique de caractère national et international” qu’elle expliquerait à travers la Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone (“Sexta”).
La “Sexta” propose la création d’un nouveau “front large de lutte”, impulsé par le biais d’un voyage à travers tout le pays afin de forger des alliances avec d’autres groupes politiques et sociaux, indiens, ouvriers, paysans, étudiants et populaires ; l’idée est de créer conjointement un "programme national de lutte, mais un programme qui soit clairement de gauche, c’est-à-dire, anticapitaliste” et de pouvoir aboutir à une nouvelle Constitution. La Sexta propose également d’organiser une rencontre intergalactique comme celle de la Realidad en 1996.
Alors que les principaux partis réalisaient des élections internes pour nommer leurs candidats aux élections présidentielles, l’EZLN lança ‘l’Autre Campagne’, rompant toute relation avec les partis politiques. Après ce que les zapatistes appellent la “trahison” législative de 2001, lorsque le Congrès approuva une réforme institutionnelle différant des Accords de San Andrés, elle considère que rien ne peut être négocié avec “ceux d’en haut”, les institutions et les partis politiques. Cette prise de position de la Sexta par rapport aux partis a généré une polémique et dans certains cas une rupture. Selon l’EZLN, décider de voter pour le “moins pire” n’est pas une option. La Sexta n’appelle cependant pas à l’abstention.
Face à la crise de la démocratie représentative, et en rupture avec les institutions, le zapatisme propose, plus qu’une stratégie, une méthodologie construite par et pour ceux “d’en bas”, une méthodologie fondée sur l’écoute : l’Autre Campagne. Plusieurs réunions entre l’EZLN et la société civile ont été organisées au Chiapas pour préparer le lancement de l’Autre Campagne à travers le pays. Lors de la première session plénière en septembre, 2069 personnes sont venues au Caracol de La Garrucha.
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2006 |
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Les élections présidentielles ont eu lieu au Mexique le 2 juillet. La marge de différence extrêmement limitée existant entre les deux premiers candidats n’a pas permis de nommer un vainqueur ce jour-là. Finalement, l’Institut Fédéral Electoral (IFE) a donné la victoire à Felipe Calderón (PAN) sur Andrés Manuel López Obrador (Coalition pour le Bien de tous) avec une marge de différence inférieure à 1% et au milieu d’accusations de fraude. Plusieurs recours légaux furent présentés au Tribunal Electoral du Pouvoir Judiciaire de la Fédération et finalement rejetés par celui-ci.
López Obrador convoqua plusieurs mobilisations massives qui paralysèrent Mexico pendant plusieurs mois et qui culminèrent en septembre au moment de la Convention Nationale Démocratique (CND) durant laquelle il fut nommé “président légitime” devant des centaines de milliers de personnes.
Après une campagne électorale caractérisée par de nombreuses irrégularités, le 20 août, Juan Sabines Guerrero (représentant la Coalition pour le Bien de Tous, ceci alors qu’il était maire de la capitale du Chiapas pour le PRI peu avant le début de la campagne) a gagné les élections au poste de gouverneur, également avec une marge étroite.
Le 1er janvier, le délégué Zéro (sous commandant Marcos) a commencé la tournée nationale prévue dans le cadre de l’Autre Campagne. En mai, à San Salvador Atenco, état de Mexico, des milliers de policiers ont expulsé un groupe de paysans qui manifestaient contre la construction d’un supermarché à l’endroit où ils vendent leurs fleurs. Ceci a dégénéré en un affrontement violent qui provoqua la mort de deux personnes et l’arrestation d’une centaine d’autres. La police a été accusée de plusieurs violations des droits humains y compris du viol de dizaines de femmes. Face à ces faits, le sous commandant Marcos a déclaré une “alerte rouge au Chiapas” et a suspendu sa tournée nationale qui reprit en octobre.
En mars, le Ministre de l’Intérieur a affirmé qu’il n’existe plus un état d’exception du fait du conflit armé. Il a informé qu’actuellement l’armée mexicaine limitait ses activités aux besoins que requiert un état – frontière. Les ONG locales rapportent cependant la présence de 70 camps militaires permanents uniquement en territoire indigène du Chiapas.
Les conflits se maintiennent principalement du fait de problématiques agraires non résolues. Dans la communauté Choles de Tumbala, 30 familles zapatistes ont été expulsées en août. En novembre, dans le village Viejo Velasco (Forêt Lacandone), une attaque armée de centaine de membres de la dite Communauté Lacandone est perpétrée contre 17 familles autochtones qu’ils accusent d’avoir envahi leurs terres. Bilan: 4 morts et 4 personnes disparues (possiblement exécutées).
En 2006, au moins 20 cas de menaces et harcèlement se sont présentés contre des activistes et défenseurs des droits humains au Chiapas.
Au Oaxaca, le mouvement enseignant de Oaxaca a mobilisé plus de 40 milles enseignants en un ‘sit in’ prolongé qui reçut le soutien d’amples secteurs sociaux de cet état. Cette manifestation qui commença par des demandes syndicales finit par incorporer l’exigence de la renonciation du gouverneur du PRI, Ulises Ruiz. L’Assemblée des Peuples de Oaxaca (APPO) a été formée. On a dénoncé de nombreuses violations des droits humains contre ce mouvement de la part de forces policières (de Oaxaca et fédérales), parmi lesquels plusieurs assassinats et disparitions, ainsi que différentes arrestations irrégulières.
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2007 |
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En décembre 2007, par le biais d’un communiqué intitulé “Sentir le rouge : le calendrier et la géographie de la guerre”, lesous commandant Marcosa dénoncé une vague d’agressions contre les territoires zapatistes au cours des mois précédents et il a souligné: "c’est la première fois que ces agressions proviennent effrontément de gouvernements supposément de gauche, ou qui sont perpétrés avec le soutien sans peine de la gauche institutionnelle, et c’est la première fois depuis l’aube de janvier 1994 que la réponse sociale, nationale et internationale, a été de peu de poids ou nulle ". Qui plus est, il a alerté: "Nous essayerons de continuer à consolider cet effort civil et pacifique de ce qui s’appelle encore l’Autre Campagne, et en même temps de nous préparer, pour résister, seuls, face à la réactivation des agressions contre nous, qu’elles proviennent de l’armée, de la police ou de paramilitaires. Ceux qui comme nous ont fait la guerre savent reconnaître les chemins par lesquels elle se prépare et s’approche. Les signes de la guerre à l’horizon sont clairs."
Au long de l’année, l’EZLN a maintenu ouverts plusieurs espaces de communication avec la société civile nationale et internationale. Trois délégations de commandants, commandantes et le sous commandant Marcos ont parcouru le Nord du pays entre janvier et début juin. En septembre, l’EZLN annoncé la suspension du voyage programmé entre septembre et décembre dans le centre et le Sud du Pays pour donner la priorité à des d’actions en défense des communautés. Il est vrai que tandis que de nombreux acteurs politiques et la Une des journaux locaux maintenaient leur attention sur le thème des élections municipales du mois d’octobre au Chiapas, un nombre croissant de situations de harcèlement, violence et expulsions de terres sont passées inaperçues ou comme des faits apparemment isolés.
Outre les activités de l’Autre Campagne, l’EZLN a réalisé trois Rencontres des Peuples Zapatistes avec les Peuples du Monde: autour des dates du nouvel an 2007 dans le “Caracol” d’Oventic; en juillet dans trois des cinq “Caracoles”; et entre la fin décembre 2007 et début janvier 2008, dans le “Caracol” de La Garrucha (qui correspondait également à la première Rencontre des Femmes Zapatistes avec les Femmes du Monde). Un autre moment important a été la Rencontre des Peuples Indiens d’Amérique, réalisée en octobre dans la communauté Yaqui de Vicam (Sonora). 570 délégués représentant 66 peuples indiens originaires de 12 pays d’Amérique y ont assisté. Une semaine avant cet évènement, la délégation zapatiste a été arrêtée dans un barrage militaire à Mazatlán, Sinaloa. Après cela, les commandants zapatistes sont repartis au Chiapas, laissant le sous commandant Marcos comme l’unique représentant de l’EZLN pendant la Rencontre.
En dehors des moyens de communication alternatifs, les mass médias ont fait le vide autour des actions menées par les zapatistes ou des agressions dont ils ont fait l’objet. Le gouvernement fédéral a semblé vouloir maintenir la ligne tracée par son antécesseur en la matière ,dans le sens de minimiser voir de cesser de considérer qu’il existe un conflit armé non résolu au Chiapas. Un exemple: en avril, Luís H. Álvarez, responsable de la Commission Nationale pour le Développement des Peuples Indiens et ex-mandataire gouvernemental pour la Paix au Chiapas a déclaré que l’"EZLN n’était plus un interlocuteur pour le gouvernement de Felipe Calderón”, vu que selon lui, elle ne représente ni n’est formée par des communautés indigènes.
Bien que les raisons de fond derrière les non-conformités sociales qui se sont exprimées en 2006, en particulier dans le contexte post-électoral n’aient pas été résolues, le nouveau gouvernement de Felipe Calderón a réussi à travailler dans le cadre d’un apparent retour à la “normalité démocratique”. Il a maintenu une stratégie de “main de fer”, en utilisant les forces armées pour sa mise en place. Cependant, les opérations contre le crime organisé et le trafic de drogues ne semblent pas avoir atteint leur objectif : il ne s’est pas passé un jour sans qu’une exécution, une embûche ou un échange de coups de feu ne soient rapportés.
La tendance à la militarisation s’est vue renforcée par différents accords internationaux en 2007: le Mexique, les Etats Unis et le Canada ont continué à promouvoir le projet de l’Alliance pour la Sécurité et la Prospérité de l’Amérique du Nord (ASPAN, lancée en 2005). L’ASPAN se présente comme un traité de libre échange « amélioré », vu qu’au delà d’une partie “développement”, elle cherche aussi à couvrir le thème de la sécurité.
Parallèlement, les gouvernements des Etats Unis et du Mexique ont travaillé dans le sens d’un autre accord dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogues et le crime organisé au Mexique. L’idée a surgi en mars 2007, durant la visite du président nord-américain George W. Bush à la ville mexicaine de Mérida (d’où le nom d’Initiative Mérida).
Cette année a également été marquée par la plus grande présence publique d’autres groupes armés. Début juillet, l’Armée Populaire Révolutionnaire (EPR), dont la présence est connue au Guerrero, Oaxaca et Chiapas s’est rendue responsable de 8 explosions dans des conduits de Pétroles Mexicains (Pemex) situés à Guanajuato et Querétaro. Ils ont expliqué qu’elles font partie d’une campagne de harcèlement contre le gouvernement de Felipe Calderón et ont exigé de voir réapparaître en vie de deux de ses membres disparus à Oaxaca depuis le mois de mai. Egalement en juillet, le Mouvement Révolutionnaire Lucio Cabañas Barrientos (groupe armé qui avait revendiqué l’explosion de bombes dans les bureaux du Tribunal Electoral et du Parti Révolutionnaire Institutionnel, à Mexico, en novembre 2006) a appelé ses propres militants à être attentifs “pour agir militairement”. A la fin juillet, les Forces Armées Révolutionnaires du Peuple (FARP) ont averti qu’elles étaient “en pleine discussion pour décider ce que personne ne veut mais tout ce qui se passe de manière accélérée nous tire vers là”. Il a été signalé de manière réitérée que la fermeture de voies de dialogue et négociation pourraient pousser les mouvements sociaux à opter pour des formes de lutte plus radicales voire violentes.

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2008 |
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A échelle nationale, 2008 fut marqué par une hausse généralisée des produits de base, de l’essence et de l’électricité. D'un autre côté, la mise en place totale du chapitre agraire de l’Accord de Libre Echange d’Amérique du Nord (ALENA), signé par le Mexique, les Etats Unis et le Canada en 1994 aggrava plus encore la situation. Ce chapitre élimina les taxes à l’importation des graines basiques comme les haricots et le maïs, ainsi que les produits laitiers et oléagineux et fut considéré comme le “coup de grâce” de l'agriculture mexicaine par les secteurs paysans mexicains, l’opposition et plusieurs chercheurs de l’académie. On calcule que la population mexicaine en situation de pauvreté extrême augmenta d’au moins 7 millions de personnes pour passer à représenter près de 20% du total national.
Alors que la pression sociale montait, la politique de “main de fer” adoptée par le gouvernement de Felipe Calderón, ainsi que le processus de militarisation croissante du pays sous prétexte de la guerre déclarée au trafic de drogues et à la délinquance organisée se maintinrent. Cependant, et bien que de 45 mille soldats furent déployés au quotidien dans ce cadre, le gouvernement ne parvint pas à réduire le degré de violence attribuée aux réseaux délictueux (on rapporta pour le moins 5400 assassinats cette année-là). Ce qui augmenta en revanche fut le nombre de plaintes pour violations des droits humains de la part de militaires, ainsi qu'une tendance croissante à la criminalisation de la protestation sociale. L'approbation d'une réforme pénale en mars fut remise en question justement du fait des risques de légalisation de la criminalisation qu'elle pourrait impliquer (en particulier par le biais de la figure du garde-à-vue).
Une autre réforme qui fit également couler beaucoup d'encre et mobilisa d'amples secteurs de la société mexicaine en 2008 fut le projet de réforme energétique présenté par Felipe Calderón en avril. Cette initiative prétendait revitaliser le secteur pétrolier, principale source de revenus du Mexique, en remettant de plus amples ressources à l’entreprise publique pétrolière PEMEX. le Congrès National Démocratique avec à sa tête, l’ex candidat présidentiel Andrés Manuel López Obrador (AMLO) et le Large Front Progressiste (FAP qui regroupe les principaux partis de gauche: Parti de la Révolution Démocratique, PRD; le Parti du Travail, PT; et Convergence) réalisèrent des actions de résistance civile pacifique pour éviter ce qu’ils considèrent comme une tentative de privatisation du pétrole national, autant dans la ville de Mexico que dans d'autres états de la République.
Dans un contexte national difficile et où plusieurs mouvements sociaux optèrent pour d'autres priorités, la suppression de la Coordination pour le Dialogue et la Négociation au Chiapas (pour des raisons d’austérité et parce que le gouvernement considèra que son existence n’était plus nécessaire) passa presque inapperçue. En février cependant, le groupe Paix avec Démocratie (formé par de nombreuses personnalités et intellectuels mexicains), parlait d’une “nouvelle escalade de guerre au Chiapas” et dénonça “les épisodes de vols, incendies, morts, menaces de mort, expulsions de terres se succèdent les uns après les autres. Il s’agit de dépouiller les communautés rebelles de leurs terres et territoires”..
A partir de la mi-mai, et comme ce n’était plus le cas depuis la fin des années 90, des opérations policières et militaires se multiplièrent dans les zones indigènes du Chiapas, en particulier mais pas uniquement dans les communautés zapatistes de la Forêt Lacandone et de la zone Nord. Le Centre des Droits humains Fray Bartolomé de las Casas (CDHFBC) dénonça “une logique contre insurgée” qui passe “par des déploiements tactiques dans des territoires habités par une population civile organisée autour de justes demandes sociales”, ce qui “leur permet également d’observer la réponse de la population face à des opérations de ce type”.
Jorge Lofredo, du Centre de Documentation des Mouvements Armés, en commentant le livre “Coupure de Caisse” qui consiste en une large interview du Sous commandant Marcos, reprenait l’une des affirmations de ce dernier:"Nous sommes dans la même situation qu’en 1993 [un an avant le soulèvement armé], mais à l’envers. (...) Aujourd’hui, c’est le gouvernement qui se prépare à attaquer. Jorge Lofredo soulignait aussi: “Même s’il y a eu des dénonciations réitérées de possibles opérations militaires dans la zone zapatiste qui n’ont pas eu lieu, on pourrait considérer que cela fait justement partie de l’exécution d’une stratégie militaire: des harcèlements constants ou la menace qu’ils se donnent, qui spéculent sur la réaction de l’EZLN et des organisations non gouvernementales pour qu’elles tombent dans le discrédit ou l’indifférence, jusqu’à ce que finalement ces menaces soient menées à bien”.
De manière générale, la principale source de conflits resta les programmes sociaux et projets économiques: routiers (comme l’autoroute annoncée entre San Cristóbal de las Casas et Palenque), touristiques (“parcs thématiques” à Palenque et dans les cascades d’Agua Azul) et de développement (aires naturelles protégées comme Huitepec, la Réserve de la Biosphère Montes Azules, ou l’industrie minière). Il faut également mentionner que, le 28 juin, le Dixième Sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernement du Mécanisme de Dialogue et de Concertation de Tuxtla réaffirma les objectifs du Plan Puebla Panama, désormais renommé “Projet Mésoamérique”.
Un autre processus particulièrement notable se développa à l'intérieur même des prisons: entre mars et avril, 48 prisonniers de trois prisons du Chiapas réalisèrent une grève de la faim. Ils dénoncèrent être emprisonnés pour leurs activités politiques et sociales, sous de fausses accusations et en claire violation à leur droit à un procès équitables. A San Cristóbal de Las Casas ils formèrent “La Voz de Los Llanos”; dans la prison de Cintalapa, “La Voz del Amate”, deux processus d'organisation qui adhérèrent à l'Autre Campagne convoquée par l'EZLN. Leur lutte permit la libération de centaines de prisonniers.
Un autre processus sans relations avec des groupes ou organisations d'opposition eut lieu le 3 octobre dernier: une opération policière violente laissa un bilan de six morts (4 personnes ayant été exécutées selon les témoignages des habitants), 17 blessés et 36 personnes arrêtées ; presque tous étaient des habitants de l’ejido Miguel Hidalgo, situé dans la municipalité de La Trinitaria, Chiapas. Depuis septembre , les “ejidatarios” (propriétaires des terres communales) avaient occupé les ruines de Chincultik qui se trouvent face à leur communauté, après avoir décidé que l’ejido administrerait désormais ce site archéologique maya. Le gouvernement du Chiapas reconnut qu’il n’existait pas de mandat pour réaliser cette opération. Suite à ces faits, le Congrès de l’état approuva à l’unanimité un protocole dans les cas d’expulsions afin de règlementer l’utilisation de la force publique.
La Commission Civile Internationale d’Observation pour les Droits humains (CCIODH) affirma que ce cas était un exemple de la politique gouvernementale qui criminalise la protestation sociale, délègue la solution politique et de dialogue des conflits et cherchent à cacher la responsabilité institutionnelle avec des indemnités. Le Centre des Droits humains Fray Bartolomé de las Casas manifesta par ailleurs qu’il “existe un grand risque que le massacre de Chinkultic, comme beaucoup d’autres, reste impuni et que la sanction des responsables se limite à des fonctionnaires de bas niveau”.
En septembre, l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) annonça la réalisation du Premier Festival pour la Dignité en Colère qui fut célébré durant la dernière semaine de décembre et les premiers jours de janvier 2009, à Mexico et au Chiapas. Le communiqué expliquait: “Le dégoût provoqué par le cynisme et l’incompétence de la classe politique traditionnelle s’est transformé en rage. Parfois, de cette rage naît l’espoir d’un changement par les moyens habituels et doit faire face soit avec la désillusion qui immobilise soit avec la force arbitraire qui tyrannise (…) Mais aussi, parfois, tant de fois qu’elles nous arrachent un sourire, les rages cherchent leurs propres chemins, de nouveaux chemins, d’autres chemins. Et le “non” qui les a provoqué non seulement résiste, il commence aussi à proposer et à croître ».

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2009 |
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En 2009, quand le Mexique ne faisait pas la Une des journaux du monde entier du fait de la situation de violence liée à la délinquance organisée, il y apparaissait en référence à l'épidémie de grippe AH1N1. A l'intérieur du pays cependant, la couverture médiatique accordée à la guerre contre le trafic de drogues ou à l’épidémie ne put cacher l'aggravation de la situation de pauvreté ni la multiplication des plaintes présentées contre la présence de l'Armée dans les rues.
Le fait qu’autant de mexicains en soient venus à douter de l’existence du virus AH1N1 est très parlant. Dans une bonne mesure, cette incrédulité est due au manque de crédibilité des institutions aux yeux d’un grand nombre d’entre eux. Cette distance entre la population et ses représentants se reflète à plusieurs niveaux, l’un d’entre eux étant la dimension électorale. Le 5 juillet eurent lieu des élections pour nommer les représentants à plus de 1 500 postes publics. Le taux d’abstention atteint 55,19% et le vote blanc représenta 5,40% du total. Celui-ci fit l’objet d’un mouvement social significatif pendant la campagne. Y compris en prenant en compte la faible participation réelle, les résultats de ces élections marquèrent un tournant par rapport à ceux de la dernière décennie : près de 12 ans après avoir perdu le contrôle de la Chambre des Députés, le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI, le parti qui était resté au pouvoir pendant plus de 70 ans jusqu’en 2000) fut le grand gagnant de journée. Sur un total de 500 sièges de députés, il en obtenut 237.
Le Chiapas ne fit la Une des journaux ni au Mexique ni ailleurs. En juin, la Première Rencontre Américaine contre l’Impunité fut réalisée dans le “caracol” zapatiste de Morelia, avec la présence de participants originaires de 15 pays du continent, ainsi que d’observateurs européens et australiens. Intervention après intervention, l’impunité fut dénoncée comme une réalité appartenant autant au passé qu’au présent en Amérique Latine.
Au Chiapas, le cas le plus retentissant –et dans tous les cas paradigmatique- fut celui de la décision de la Cour Suprême de Justice de la Nation (SCJN), en août puis novembre, de libérer 35 des condamnés pour le massacre d’Acteal, municipalité de Chenalhó (Hauts Plateaux), qui fit perdre la vie à 45 indigènes en 1997. La Cour Suprême accorda par ailleurs à 22 autres personnes incarcérées pour les mêmes faits la révision du processus juridique ayant abouti à leur condamnation.
Pour justifier sa décision, la SCJN s’appuya sur le fait que les sentences énoncées étaient basées sur des preuves obtenues illégalement et des témoignages fabriqués de toutes pièces par le bureau du Procureur Général de la République (PGR). Il faut bien préciser cependant que la Cour Suprême n’a pas innocenté les prisonniers libérés. De ce fait, il a été reproché à cette décision de ne pas tenir compte du contexte dans lequel s’est déroulé le massacre d’Acteal, ni de la guerre qui sévit encore aujourd’hui dans l’état du Chiapas.
Ce que les organismes de droits humains n’ont cessé de dénoncer depuis plus de dix ans fut corroboré par des documents officiels déclassés en août par les Archives Nationales de Sécurité des Etats-Unis (National Security Archive). Ils indiquent le soutien direct de l’Armée Mexicaine aux paramilitaires dans le cadre de la guerre de contre insurrection à l’encontre des bases de soutien zapatistes dans les années 90. De plus, fin octobre, le bureau du Procureur Général de Justice de l’État (PGJE) révéla qu’il détenait des éléments qui impliqueraient plusieurs hauts fonctionnaires tant au niveau fédéral qu’étatique pour faute par omission et/ou négligence dans le massacre d’Acteal.
Une autre dimension non moins préoccupante de la décision de la SCJN fut son impact dans la municipalité de Chenalhó et d’autres régions du Chiapas où elle fut reçue comme un message d’impunité, ouvrant la porte à la reprise d’actions de type paramilitaire. Faisant preuve d’un certain réalisme politique, le gouvernement du Chiapas chercha à empêcher le retour des ex-prisonniers à Chenalhó pour éviter toute confrontation, et ce en leur proposant des terres, un logement et un travail.
Par ailleurs, et bien que les médias en parlent plus du conflit armé non résolu au Chiapas, tout au long de l'année, de nombreuses violations de domicile et intrusions militaires furent à nouveau dénoncées dans les régions du Centre (aux alentours de Venustiano Carranza), de la Forêt Lacandone, ainsi que dans les Hauts Plateaux.
D'un autre côté, le harcèlement des communautés zapatistes fut constamment dénoncé, principalement les agressions de la part d’autres organisations indigènes et paysannes, liées à des groupes de pouvoir locaux ou au gouvernement d’état, qui cherchent à fatiguer la résistance par le biais d’agressions de plus ou moins grande gravité et d’un degré de violence plus ou moins grand : occupation de terres “récupérées”, vols, destruction de récoltes… Les sigles changent ; la stratégie de monter les groupes indigènes les uns contre les autres reste une constante.
De manière plus générale, alors qu’ils pourraient être considérés comme des cas isolés, une grande majorité des conflits sociaux récents s’enracinèrent dans la problématique territoriale : la résistance aux exploitations minières dans huit municipalités (dont Chicomuselo) ; l’opposition à la construction de l’autoroute entre San Cristóbal et Palenque (Mitzitón par exemple) ; la lutte pour la gestion autonome des cascades d’Agua Azul (cas de Bachajón) ; ou la résistance aux tarifs surélevés de l’électricité, entre autres. Il faut souligner que plusieurs mouvements sociaux sont adhérents à L’Autre Campagne convoquée par les zapatistes fin 2005.
Un des aspects les plus préoccupants fut lié une criminalisation croissante de l’opposition au gouvernement local, à l’encontre d’organisation indépendantes, de défenseurs des droits humains mais aussi de l’Église catholique locale, ce qui ne rappelle que trop le Chiapas des années 90.
En novembre, le journal La Jornada publia des extraits du rapport « Situation prévalant dans la municipalité de Venustiano Carranza » élaboré par le bureau du Procureur Général de Justice de l’État (PGJE) et qui prétend documenter l’existence d’un « réseau subversif » qui serait en train de planifier des actions de déstabilisation pour l’année 2010 et dont le centre serait le prêtre de la paroisse de Venustiano Carranza, Jesús Landín. Ce rapport sembla « justifier », d’une part, les harcèlements dénoncés par le CDHFBC, le diocèse, et d’autres acteurs sociaux, et d’autre part, les opérations de police et de l’armée à Venustiano Carranza et à ses alentours.
On observa un changement apparent dans la stratégie mise en place par le gouvernement comme s'il cherchait à prendre les devants face aux rumeurs de possibles soulèvements en 2010. A la fin novembre, des députés du Congrès du Chiapas essayèrent de faire passer un projet de loi pour la reconnaissance officielle des Comités de Bon Gouvernement zapatistes (JBG) en réponse selon eux à la demande de ces mêmes Comités, ce qui fut fermement démenti par les JBG le lendemain. Le 29 décembre, le Congrès local approuva une loi portant sur les Droits Indigènes pour l'état du Chiapas afin selon le gouvernement de “reconnaître les Accords de San Andrés”. Des analystes et organisations civiles remirent en question le caractère discursif et médiatique de cette loi dans la mesure où elle limite la reconnaissance des droits indigènes “à condition de ne pas contrevenir aux préceptes inscrits dans la Constitution fédérale ou celle du Chiapas, ou et sous réserve du trois de tiers”.
Pour la première fois en 16 ans, l'EZLN ne célébra pas, pour le moins publiquement, l'anniversaire du soulèvement armé du 1er janvier 1994. Ce jour-là, les Caracoles restèrent fermés ce qui généra une certaine spéculation et suscita de nombreuses rumeurs quant aux plans des zapatistes pour cette année extrèment symbolique qu'est 2010 (à 200 ans de l'Indépendance et 100 ans de la Révolution mexicaine).

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